Black Maria

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40° 47′ 04″ N 74° 14′ 02″ O / 40.78451, -74.23388 La Black Maria est le surnom donné par les employés de Thomas Edison au premier studio de l’histoire du cinéma mondial[1], situé à Orange (New Jersey). Ce studio de prises de vues a été construit en 1893 afin d’alimenter les Kinestoscope Parlors en films ; c’est Edison qui le premier a l’idée d’emprunter le mot anglais film pour désigner les rouleaux de pellicule. Les Kinetoscope Parlors sont des salles sans écran ni projectionniste, où l'on présente au public différents films de moins d’une minute à l’aide de plusieurs kinétoscopes, des appareils de visionnage individuel, comportant une loupe et un œilleton, qui permettent aux spectateurs, moyennant un droit d’entrée d’un quart de dollar, de regarder des films en boucle, éclairés par transparence avec une forte ampoule et entraînés par un moteur électrique à la cadence de 18 images par seconde.

En amont, les films sont enregistrés avec ce qui fut la première caméra de cinéma en état de fonctionnement, ainsi que la décrit Laurent Mannoni, conservateur des appareils à la Cinémathèque française : « Kinétographe (en grec, écriture du mouvement) : caméra de l’Américain Thomas Edison, brevetée le 24 août 1891, employant du film perforé 35 mm et un système d’avance intermittente de la pellicule par « roue à rochet ». Entre 1891 et 1895, Edison réalise quelque soixante-dix films[2]. »

En réalité, si Thomas Edison a bien été l’initiateur spirituel de la recherche sur les images photographiques animées, il avait chargé son assistant, l’ingénieur électricien William Kennedy Laurie Dickson, de fabriquer et de mettre au point le Kinétographe et le Kinétoscope, à partir des croquis que l’industriel et inventeur lui avait fournis. En collaboration étroite avec son assistant, « Edison fit accomplir au cinéma une étape décisive en créant le film moderne de 35 mm, à quatre paires de perforations par image[3]. »

Description[modifier | modifier le code]

La "Black Maria", premier studio de cinéma, construit en 1893. Le toit est ouvert, pour laisser passer le soleil, un ouvrier pousse le studio sur son rail circulaire

C’est W. K. L. Dickson qui, dès 1891, enregistre les premiers films pour Edison, dont Dickson Greeting, considéré comme étant le premier film du cinéma. Né en France en Bretagne au Minihic-sur-Rance, Dickson est ainsi le premier réalisateur de films : « les bandes tournées par Dickson sont à proprement parler les premiers films[4]. »

En 1893, Thomas Edison ouvre des Kinetoscope Parlors ou fait exploiter le procédé par d’autres sociétés sous licence Edison. Il décide de créer un lieu favorable au tournage des films. Ainsi naît, en face de Manhattan, le Kinetographic Theater, ainsi qu’il est appelé officiellement. « C’est un bâtiment léger construit tout entier en papier goudronné. L’intérieur est peint en noir, et, par plein soleil, on y étouffe. Dickson et William Heise, qui l’a rejoint pour diriger les prises de vues, l’affublent du surnom argotique donné aux fourgons cellulaires de la police américaine, la « Black Maria », ce qui en dit long sur son inconfort. Le toit s’ouvre pour laisser entrer l’indispensable lumière du soleil et, quand celui-ci se déplace dans le ciel, on peut, grâce à un pivot central et un rail circulaire, réorienter le petit bâtiment[5]. »

Le kinétographe et un phonographe pour un jeu en playback dans la Black Maria

Utilisation[modifier | modifier le code]

Dans la Black Maria, Dickson filme d’abord deux des employés d’Edison, qui s’improvisent forgerons, et donne Scène de forge, un sujet que reprendra plus tard Louis Lumière, mais avec de vrais forgerons dans une véritable forge. Il filme aussi John Ott, l’un des « forgerons », et ose le cadrer en Plan rapproché (un cadrage serré sur le haut du corps qui rebutera les cinéastes des débuts du cinéma et que redécouvriront en 1900 les novateurs britanniques de l’École de Brighton) pour une farce, L’Éternuement de John Ott, un film d’une durée de 34 secondes, qui rencontre un franc succès public.

Mais Thomas Edison oriente les choix des sujets vers le music-hall. En effet, l’inventeur rêve de coupler le son (c’est lui qui a inventé le Phonographe) avec l’image animée qui représente l’artiste dont on enregistre la prestation. « On pourrait ainsi assister à un concert du Metropolitan Opera cinquante ans plus tard, alors que tous les interprètes auraient disparu depuis longtemps[6]. » En 1893, il est en retard sur son objectif principal pour les films : le son, et en avance sur ce qui aurait dû être la seconde partie : l’image. On sait que le son au cinéma ne s’imposera, faute de trouver la bonne technologie, qu’à l’orée des années 1930.

Aussi, l’essentiel des sujets filmés dans la Black Maria sont-ils portés par la musique ou, à défaut, par les bruits. À l’intérieur du studio, les artistes que Dickson filme, jouent en playback devant un fond noir. Il en résulte un contraste du rendu photographique qui fait penser aux prises de vues en rafale que font depuis déjà dix ans l’inventeur de la chronophotographie, le savant français Étienne-Jules Marey, et ses adeptes, Georges Demenÿ et le Britannique Eadweard Muybridge.

C’est ainsi que la danseuse Carmencita interprète en playback un fandango devant le fond noir de la Black Maria, et elle fait voler haut ses jupons, ce qui vaudra au film d'avoir de sérieux ennuis avec les premiers censeurs du cinéma. Une danseuse égyptienne, Princesse Ali du Caire, s’exhibe elle aussi. La danseuse Annabelle agite ses voiles à la manière de Loïe Fuller, avec une Danse serpentine, film colorisé à la main. Une prétendue Danse du muscle désigne en fait une danse du ventre orientale qui, elle aussi, choquera les puritains qui exigeront que soient impressionnés sur sa poitrine et ses hanches un bandeau pudibond. La troupe d’Indiens des Plaines du cirque de Buffalo Bill exécute une Danse du bison et une Danse des esprits. Une soi-disant Danse impériale japonaise complète le chapitre chorégraphique avec d’autres bandes, comme la Danse écossaise. Luis Martinetti exécute son numéro de contorsionniste.

Divers virtuoses des armes et du jonglage sont également filmés : Hadj Cheriff jongle avec des couteaux, Annie Oakley démontre son adresse fulgurante à la carabine. Sandow, baptisé « l’homme le plus fort », filmé en plan américain (le premier !), fait une démonstration de sa belle musculature. Caïcedo, roi de la voltige se tient exceptionnellement à l’extérieur de la Black Maria, afin de tendre un câble sur lequel l’équilibriste « offre sauts et pirouettes en un ralenti de deux fois[7] », car ce film, pour compenser la lumière plus violente qui règne à l’extérieur, a été enregistré à 40 images par seconde au lieu de 18 images par seconde, vitesse normale de prise de vues du kinétographe et de visionnage sur les kinétoscopes. Accélérer la cadence de prise de vues produit un ralenti. Celui-ci est le premier exemple dans le cinéma primitif.

Parfois, la Black Maria reçoit aussi des spectacles venus des foires : Les Chats boxeurs, Combat de coqs

Abandon de la Black Maria[modifier | modifier le code]

En 1896, le Cinématographe des frères Lumière rencontre un succès international qui aussitôt provoque l’émergence de nouvelles inventions et une ruée éphémère sur le cinéma (l’année 1897 « marqua pour le cinéma mondial le début d’une crise presque mortelle[8]. ») Thomas Edison comprend que les deux industriels français l’ont pris de vitesse sur le plan des projections tandis qu’il s’évertuait à coupler le son et l’image. Il comprend surtout ce qui fait la nouveauté dans les « vues photographiques animées », ainsi que Louis Lumière intitule ses bobineaux. Pas de faux forgerons, pas de fond noir, « c’est la nature même prise sur le fait[9], » ainsi que s’exclame un journaliste français.

Edison demande à ce que le Kinétographe de studio soit allégé de son moteur électrique et adopte la manivelle utilisée sur le Cinématographe, dont le but avéré est d’être un objet à vendre aux riches amateurs de photographie pour prendre des vues animées de leur famille et des lieux qu’ils visitent. Les kinétographes sont désormais plus légers et n’ont plus besoin d’un branchement électrique qui, à cette époque, n’est pas courant et même introuvable dans les campagnes. Les prises de vues à l’extérieur, dans le monde entier, sont maintenant possibles.

La Black Maria, dépassée par l’histoire du cinéma qu'elle a contribué à faire naître, est alors abandonnée et détruite. Edison, à l’exemple de Georges Méliès, construit pour la remplacer un immense studio aux parois vitrées.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, Paris, Flammarion, 1968, 719 pages, page 16
  2. Laurent Mannoni, "Lexique", in Libération numéro spécial, page 3, supplément au no 4306 du 22 mars 1995, célébrant le 22 mars 1895, année française de l’invention du cinéma
  3. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, op. cité, citation de la page 11
  4. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, op. cité, page 16
  5. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, Grammaire du cinéma, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010, (ISBN 978-2-84736-458-3), 588 pages, citation de la page 25
  6. (en) W.K.Laurie Dickson & Antonia Dickson, History of the Kinetograph, Kinetoscope and Kineto-Phonograph, facsimile edition, The Museum of Modern Art, New York, 2000, (ISBN 0-87070-038-3), préface de Th. Edison
  7. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, Grammaire du cinéma, op. cité, citation de la page 27
  8. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, op. cité, citation de la page 31
  9. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours, op. cité, citation de la page 22

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • (en) W.K.Laurie Dickson & Antonia Dickson, History of the Kinetograph, Kinetoscope and Kineto-Phonograph, facsimile edition, The Museum of Modern Art, New York, 2000, (ISBN 0-87070-038-3), 55 pages
  • (en) Charles Musser, History of the American Cinema, Volume 1, The Emergence of Cinema, The American Screen to 1907, Charles Scribner’s Sons, New York, Collier Macmillan Canada, Toronto, Maxwell Macmillan International, New York, Oxford, Singapore, Sydney, 1990, (ISBN 0-684-18413-3), 613 pages
  • (en) History of Edison Motion pictures