Bismarck (cuirassé)

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48° 10′ N 16° 12′ O / 48.17, -16.2 ()

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Bismarck
Image illustrative de l'article Bismarck (cuirassé)
Le Bismarck à Hambourg, en 1940

Histoire
A servi dans Pavillon de la Kriegsmarine Kriegsmarine
Commanditaire Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand
Commandé 16 novembre 1935
Quille posée 1er juillet 1936
Lancement 14 février 1939
Armé 20 août 1940
Statut Sombre le 27 mai 1941 dans l'Atlantique nord, à l'ouest de la Bretagne
Caractéristiques techniques
Type Cuirassé
Longueur 251 m (hors tout)
241,6 m (flottaison)
Maître-bau 36 m
Tirant d'eau 9,3 m (9,9 à pleine charge)[1]
Déplacement 41 700 t normal
50 300 t à pleine charge
Propulsion 3 turbines à vapeur
Puissance 150 170 ch (111,98 MW)
Vitesse 30,01[1] ou 31,1 nœuds[2]
Caractéristiques militaires
Blindage 80 à 120 mm (pont cuirassé principal)
145 à 320 mm (ceinture)
220 à 360 mm (château)
45 mm (cloisonnement antitorpilles)
130 à 360 mm (tourelles)
220 à 340 mm (barbettes)
Armement 8 × 380 mm (4 × 2)
12 × 150 mm (6 × 2)
16 × 105 mm (8 × 2)
16 × 37 mm (8 × 2)
canon 12 × 20 mm (12)
Aéronefs 4 Arado Ar 196, avec une double-catapulte
Rayon d'action 8 870 nautiques à 19 nœuds
Autres caractéristiques
Équipage 103 officiers
1 962 sous-officiers et hommes d'équipage
Chantier naval Blohm & Voss, Hambourg
Coordonnées 48° 10′ 00″ N 16° 12′ 00″ O / 48.166666666667, -16.2 ()48° 10′ 00″ Nord 16° 12′ 00″ Ouest / 48.166666666667, -16.2 ()  

Le Bismarck est un cuirassé allemand de la Seconde Guerre mondiale, fleuron de la Kriegsmarine du IIIe Reich et qui porte le nom du chancelier Otto von Bismarck (1815-1898). Il est célèbre pour avoir été crédité de la destruction du croiseur de bataille HMS Hood, et pour avoir par la suite été pris en chasse par de nombreux navires britanniques, jusqu'à ce qu'il sombre lors de l'engagement du 27 mai 1941. Il fut, avec son navire-jumeau le Tirpitz, le bâtiment le plus puissant du régime nazi et la fierté de son pays.

La menace[modifier | modifier le code]

La conception du navire commence en 1934. Pendant cette période le déplacement passa de 35 000 à 42 600 tonnes, bien au-dessus des 10 000 tonnes autorisées par le traité de Versailles[3]. Sa quille fut installée à la cale sèche Blohm & Voss de Hambourg le 1er juillet 1936. Il fut lancé le 14 février 1939 et entra en service le 24 août 1940 sous les ordres du capitaine de vaisseau Ernst Lindemann.

Plutôt que de rechercher un combat frontal contre la Royal Navy et ses quinze cuirassés, la Kriegsmarine conçut ses grands navires de surface pour mener une « guerre de course » contre les navires de transport britanniques, en particulier les convois assurant son ravitaillement en provenance d'Amérique du Nord. Cette tactique, connue sous le nom d'opération Rheinübung (en), s'apparentait à une guerre de course : le Bismarck, associé aux croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau déjà stationnés à Brest, et ravitaillé par des pétroliers positionnés dans l'Atlantique, aurait constitué un danger insupportable pour la Grande-Bretagne. Commandé par Günther Lütjens (nommé amiral en 1940 à l'âge de 51 ans), le Bismarck appareilla pour sa première mission quittant le port de Gotenhafen (maintenant Gdynia) le 19 mai 1941, escorté par le Prinz Eugen, croiseur lourd de classe Admiral Hipper.

Mais d'emblée, l'amiral Lütjens commit ce qui se révéla par la suite être des erreurs significatives. Tout d'abord les soutes à mazout du Bismarck ne furent pas totalement remplies : il y manquait 200 tonnes[réf. souhaitée] de combustible. Puis, au lieu d'emprunter de nuit de préférence le canal de Kiel, pour rejoindre la mer du Nord, la force navale (Bismarck, Prinz Eugen et deux destroyers) emprunta en plein jour les détroits du Kattegat et du Skagerrak, où les navires furent repérés par un croiseur suédois, puis par des observateurs norvégiens. Le gouvernement suédois fut donc prévenu, et les informateurs britanniques qui s'y trouvaient transmirent l'information. Parmi les Norvégiens, deux d'entre eux espionnaient pour le compte du Royaume-Uni. Cette double information fut transmise à l'amiral John Tovey, commandant la Home Fleet à Scapa Flow.

L'erreur suivante de Lütjens fut de relâcher dans le fjord de Bergen le 22 mai, face à l'Écosse, où il fut repéré par un avion de reconnaissance du Coastal Command. Et, là encore, alors que le Prinz Eugen ravitaillait en mazout, Lütjens négligea de faire le plein, se privant de 1 500 tonnes de mazout. Les Britanniques lancèrent le lendemain un raid aérien. Mais les navires, profitant d'une très mauvaise météo, avaient déjà quitté le fjord.

L'amiral Tovey se trouvait face à un dilemme difficile : pour rejoindre l'Atlantique, le Bismarck et le Prinz Eugen pouvaient emprunter le détroit de Danemark, entre l'Islande et le Groenland, passer entre l'Islande et les îles Féroé, ou même entre les îles Féroé et l'Écosse, soit trois vastes zones à surveiller. Il disposait pour cela de nombreux croiseurs et destroyers, mais de seulement quatre bâtiments de ligne pouvant s'opposer au Bismarck : son navire amiral, le tout récent cuirassé HMS King George V, son jumeau le HMS Prince of Wales, le croiseur de bataille HMS Repulse et le croiseur de bataille HMS Hood, le plus grand navire de guerre britannique de l'époque et l'orgueil « affectif » de la Royal Navy.

La réalité était plus contrastée : le Prince of Wales, bien qu'en service depuis quelques semaines, présentait des problèmes de mise au point de ses tourelles, et des équipes civiles du chantier naval travaillaient encore à bord. Le Hood était un croiseur de bataille, non un cuirassé et sa mise en service remontait à la fin de la Première Guerre mondiale. Le concept du croiseur de bataille était celui d'un navire doté d'un armement lourd, semblable à un cuirassé mais plus faiblement protégé afin de lui donner un avantage significatif en vitesse. Son rôle n'était pas d'affronter des cuirassés mais d'attaquer les croiseurs ennemis sur lesquels son armement lui donnait un avantage significatif. Leur vulnérabilité avait toutefois été démontrée lors de l'affrontement du Jutland en 1916, où deux d'entre eux avaient littéralement explosé sous le feu ennemi. Consciente de cette faiblesse, la Royal Navy avait programmé un renforcement du blindage du Hood en 1938, remis à plus tard vu l'imminence du conflit.

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La réaction britannique[modifier | modifier le code]

Le Manchester (29 mai 1942)
Le Birmingham (24 octobre 1943)

Face à la menace, l'amiral Tovey réagit avec une grande intelligence stratégique : avant même que l'escadre allemande ait fait relâche à Bergen, il envoyait les croiseurs lourds HMS Suffolk et HMS Norfolk (78) patrouiller dans le détroit du Danemark, tandis que les croiseurs légers HMS Arethusa, HMS Birmingham (en) et HMS Manchester (en) patrouillaient dans l'espace séparant l'Islande des îles Féroé. Dès qu'il eut confirmation que le Bismarck avait appareillé de Bergen, il envoya le HMS Hood et le HMS Prince of Wales, escortés par des destroyers, pour qu'ils soient en position d'intercepter les navires allemands au débouché du détroit du Danemark, s'ils empruntaient cette route. Puis il appareilla à bord du HMS King George V, accompagné du HMS Repulse, du porte-avions HMS Victorious et d'une escadre de croiseurs et une flottille de destroyers pour fermer le passage Islande-Féroé.

Premier succès allemand[modifier | modifier le code]

Le croiseur Suffolk, le 24 mai 1941

L'amiral Lütjens avait finalement décidé de gagner l'Atlantique par le détroit du Danemark après être remonté dans le nord, négligeant à nouveau son ravitaillement auprès du pétrolier Wissemburg positionné dans ces eaux à cet effet. Le 23 mai 1941, les deux navires allemands sont repérés par le croiseur HMS Suffolk puis par le HMS Norfolk ; les deux croiseurs suivirent l'escadre allemande à distance respectable, après avoir signalé sa position. Les calculs de Tovey se révélaient pertinents : le HMS Hood et le HMS Prince of Wales se trouvaient alors à 300 nautiques au sud-ouest sur une route convergente. Tovey, lui, obliqua vers le sud-ouest pour préparer une seconde phase d'interception potentielle.

Le Bismarck engagé contre le HMS Prince of Wales, lors de la bataille du détroit du Danemark, le 24 mai 1941.

La rencontre eut lieu le 24 mai au petit matin. L'amiral Holland sur le HMS Hood qui commandait l'escadre britannique commit l'erreur de ne pas laisser le HMS Prince of Wales en tête de l'attaque : il aurait ainsi attiré le feu ennemi contre lequel il était mieux protégé. Son autre erreur fut de ne pas laisser sa liberté d'action au HMS Prince of Wales et de ne pas combiner le combat avec une attaque des croiseurs HMS Suffolk et HMS Norfolk sur l'arrière des Allemands. Arrivant en outre à angle droit face au Bismarck et à contre-vent, les navires britanniques se privaient de leur supériorité en artillerie lourde, leurs tourelles arrières (soit en tout huit canons) ne pouvant intervenir tandis que la tourelle supérieure avant (deux canons) du Prince of Wales connaissait des ennuis importants. Lors des premiers échanges, le HMS Hood et le HMS Prince of Wales furent touchés, tout comme le Bismarck. Holland ordonna alors à ses deux bâtiments de ligne d'obliquer sur la gauche pour avoir la totalité de son artillerie battante ; c'est pendant que se déroulait cette manœuvre que le HMS Hood explosa, puis coula en quelques dizaines de secondes. Seuls 3 survivants furent recueillis ultérieurement par le destroyer HMS Electra (en), sur les 1 419 membres d'équipage[4],[5].

Pendant très longtemps, la version officielle du naufrage du Hood a été que le vaisseau avait été touché par un obus du Bismarck qui, traversant la cuirasse des ponts blindés, avait explosé dans une soute à munitions. Mais depuis quelques années, suite à l'étude de l'épave du Hood, retrouvée en 2001, et à la divulgation d'informations restées longtemps cachées par le Gouvernement britannique, il semble de plus en plus vraisemblable que ce soient en fait les tirs des canons d'un calibre de 20 centimètres à longue portée et cadence rapide du croiseur Prinz Eugen, qui aient causé la perte du Hood[réf. nécessaire]. En effet, avant son explosion, le Hood était en feu suite aux impacts des obus du Prinz Eugen. En outre, à la distance où le Bismarck se trouvait à ce moment, ses canons tiraient avec un angle trop plat pour que les obus de 38 centimètres puissent pénétrer le blindage vertical du Hood. En conclusion, il semble que, par malchance ou négligence, le feu se soit engouffré dans les entrailles du Hood, provoquant l'explosion d'une première soute à munitions, rapidement suivie d'une catastrophique réaction en chaîne.[réf. nécessaire]

Le destroyer Electra

Le combat était loin d'être terminé, car il restait toujours le cuirassé britannique, plus moderne. Mais le HMS Prince of Wales, qui suivait le HMS Hood, évitant celui-ci qui coulait, passa à proximité de l'endroit où il avait été mis hors de combat. Les canonniers allemands du Bismarck et du Prinz Eugen n'eurent pas besoin d'attendre longtemps pour constater leurs coups au but : la passerelle du cuirassé britannique fut pratiquement détruite par un obus de 380 mm qui tua la plupart des marins qui s'y trouvaient. Une voie d'eau s'ouvrit à l'avant. Les tourelles, qui avaient rencontré auparavant plusieurs problèmes de jeunesse, virent leur capacité de combat devenir insuffisante pour faire face, par suite des coups encaissés. Le cuirassé britannique n'eut d'autre choix que de rompre le combat en se protégeant derrière un écran de fumée afin de couvrir sa fuite. Moins rapide que le Bismarck qui avait pris un net ascendant sur l'Anglais, tout portait à croire que ce dernier allait le poursuivre afin de couronner de victoire cet engagement.[réf. nécessaire] Pourtant, Lütjens, exaspéré par cette rencontre imprévue, n'avait d'autre idée en tête que de gagner l'immensité atlantique, là où il serait en sécurité, au plus vite : les ordres étaient de ne pas engager de navire de force égale ou supérieure sauf en cas de nécessité. Bien que Lindemann tentât de le convaincre de poursuivre l'engagement, Lütjens ne voulait pas perdre de temps. Le Prince Of Wales était pourtant dans un tel état qu'une victoire aurait été assurée, les ordres n'auraient donc pas été contournés, et la victoire apportée aurait justifié la prise de risque.[réf. nécessaire]

Le Prinz Eugen quittant Kiel en 1941.

Lütjens pouvait supposer que si le Hood et le Prince Of Wales étaient là, alors que la Luftwaffe signalait la veille que rien n'avait bougé à Scapa Flow, d'autres navires pouvaient être également en route pour l'affronter. Il fallait donc quitter les lieux au plus vite, le Prince Of Wales s'en sortant donc. Une fois les réparations nécessaires effectuées, il ne manqua pas d'échanger quelques tirs sporadiques avec l'Allemand dans les jours qui suivirent, mais il fut à chaque fois repoussé par la précision du Bismarck.

La perte du Hood fut ressentie comme une immense défaite et une humiliation pour la Royal Navy dont il avait été le symbole dans l'entre-deux-guerres. En quelques minutes, le Bismarck avait détruit un de ses adversaires et forcé un navire de ligne des plus modernes à rompre le combat. Tout reposait désormais sur l'escadre de l'amiral Tovey pour qu'il ne s'échappe pas dans le vaste océan Atlantique. C'est à ce moment que Winston Churchill lança son mot d'ordre : « Coulez le Bismarck, à tout prix ! »

La poursuite[modifier | modifier le code]

L’Ark Royal (1938 ou 1939)

L'amiral Tovey ordonna au Prince of Wales de se regrouper avec le Suffolk et le Norfolk et de suivre le Bismarck. En même temps, l'Amirauté britannique donnait l'ordre à l'amiral Sommerville, basé à Gibraltar avec la force H, de quitter son mouillage et de faire route plein Nord afin de barrer la route de l'Atlantique Sud, et éventuellement de la France, au Bismarck. Cette force se composait du porte-avions moderne Ark Royal, du croiseur de bataille Renown, sister ship du Repulse, et du croiseur léger Sheffield. Le cuirassé Rodney, qui se rendait à Boston pour un carénage court en escortant un convoi, reçut quant à lui l'ordre de rejoindre le King George V. Puis Tovey lui-même se mit en position d'intercepter le Bismarck au Sud-Ouest. Il détacha tout d'abord le porte-avions Victorious qui lança une attaque, par un temps exécrable, d'avions torpilleurs Fairey Swordfish menés par des équipages inexpérimentés. Une torpille toucha le Bismarck au centre de la cuirasse, sans dégâts autres que de provoquer la mort d'un officier marinier à l'aplomb de l'impact.

Bataille du détroit du Danemark et poursuite du Bismarck

Lütjens peu auparavant avait libéré le Prinz Eugen : faisant demi-tour, le Bismarck avait surpris le Suffolk qui le suivait ; un nouvel et bref engagement avait eu lieu avec le Prince of Wales et, pendant l'escarmouche, le croiseur allemand s'était éclipsé pour gagner l'Atlantique, seul. En effet, le combat contre les deux navires de ligne n'avait pas laissé le Bismarck indemne : un des obus du Prince of Wales avait mis hors d'usage une chaudière et un autre avait percé la proue et inondé un réservoir de carburant, le privant de près de 200 tonnes de combustible. Lütjens prit la décision de ne pas se lancer dans une guerre de course en plein Atlantique après un rendez-vous avec un pétrolier, mais de regagner au plus vite un port français, Brest en l'occurrence, à une vitesse limitée de vingt nœuds environ, tant en raison de la chaudière défectueuse que pour économiser un précieux carburant. L'amiral était également impressionné par la réaction britannique : il avait rencontré deux navires de ligne lui barrant la route, et l'attaque en pleine mer d'avions torpilleurs présumait que d'autres forces étaient à l'affût. L'opération Rheinübung avait clairement été éventée, l'effet de surprise qu'aurait provoqué le géant à l'attaque d'un convoi était perdu ; pour Lütjens il était préférable de laisser le croiseur lourd seul, et de repartir. Cette décision fut mal comprise par l'équipage. En effet, les avaries, pour importantes qu'elles fussent, ne nuisaient pas réellement à la capacité de combat du cuirassé. Une mauvaise interprétation de cette décision provoqua chez l'équipage des inquiétudes quant à la nature réelle des avaries, d'où une baisse de son moral pourtant très élevé après la victoire sur le Hood.

Le Victorious (28 octobre 1941)

La chance était quand même de son côté : peu de temps après l'attaque du Victorious, les navires qui le suivaient perdirent le contact, laissant la Royal Navy dans l'incertitude quant à sa course, alors qu'il n'avait pas encore obliqué au sud-est en direction de Brest. La Royal Air Force lança immédiatement des patrouilles de reconnaissance. Tovey coupa plusieurs fois sa route mais sans le rencontrer. Les services de renseignement britanniques reçurent un message d'un officier de marine français, expliquant que des préparatifs étaient en cours à Brest pour l'arrivée d'une grosse unité. Puis Lütjens commit la grossière erreur de rompre le silence radio et d'envoyer un message annonçant sa décision de rejoindre un port français, ceci alors qu'il pensait qu'il était impossible de tromper la vigilance des appareils de détection britanniques ; il faut dire qu'une première tentative de séparation d'avec le Prinz Eugen s'était soldée par un échec peu avant.

Le Rodney (1942)

Les Britanniques en déduisirent sa direction bien que, dans un premier temps, des erreurs de calculs les conduisirent dans une mauvaise direction. Le Bismarck ne filant plus qu'à un peu plus de vingt nœuds, il était toutefois encore temps de le rattraper lorsque la méprise fut découverte. Tovey obliqua lui aussi vers l'ouest, mais l'amiral, rejoint entretemps par le Rodney (et détachant de ce fait le Repulse) ignorait toujours la position exacte du navire allemand par rapport à lui. Le 26 mai 1941 à 10 h 30, un hydravion Catalina en patrouille finit par repérer le Bismarck, donna sa position et échappa au tir nourri des batteries anti-aériennes du navire.

Le King George V (1945)

Malheureusement pour Tovey, le Bismarck était devant les King George V et Rodney, et les chances pour ces derniers de le rattraper étaient minces, malgré la vitesse réduite du navire allemand pour économiser le carburant. De plus, pour assurer sa protection, des sous-marins étaient rameutés à l'ouest de Brest, et dès qu'il serait parvenu à quelques centaines de kilomètres des côtes françaises, il se trouverait sous la protection aérienne de la Luftwaffe.

Le HMS Renown, tel qu'il était après sa refonte en 1936-1938

Restait à l'amiral anglais un espoir : Sommerville et la force H remontaient de la Méditerranée et pouvaient encore l'intercepter. Pourtant, le croiseur lourd Sheffield n'était pas de taille face aux canons du Bismarck, et Sommerville hésitait à engager le Renown, qui, comme le Hood, était un croiseur de bataille et, tout comme le Repulse, n'était armé que de 6 canons de 380 mm, donc sujet aux mêmes faiblesses que ces deux navires pour sa protection. Restait l’Ark Royal et ses Swordfish, ainsi qu'un écran de sous-marins britanniques postés devant Brest.

L'attaque décisive[modifier | modifier le code]

Un Swordfish à l’appontage sur l’HMS Ark Royal après le torpillage du cuirassé Bismarck (26 mai 1941)
L’HMS Ark Royal et deux Swordfish en 1939.

L’Ark Royal lança sans succès une première attaque, le 26 mai 1941 après-midi : certains pilotes d'avions confondirent le Sheffield avec le Bismarck et lâchèrent leurs torpilles qui, munies d'un nouveau détonateur magnétique non encore testé, explosèrent dès l'impact avec la mer. Le Bismarck parvint enfin à atteindre la limite de couverture aérienne assurée par les Focke-Wulf Fw 200 Condor de la Luftwaffe, mais cela ne lui fut d'aucune aide en raison des mauvaises conditions météo. Les antiques Swordfish, quant à eux, décollèrent pourtant de leur porte-avions dans des conditions bien pires, mais il est vrai que la motivation des équipages britanniques était renforcée par ces échecs répétés. Cette fois, les torpilles étaient munies de « vieux » détonateurs de contact, plus sûrs mais nécessitant un impact direct avec la coque ennemie.

Un Focke-Wulf Fw 200 Condor, surnommé le « fléau de l'Atlantique » par Churchill

Une seconde attaque eut lieu le même jour à 21 h 30. C'était la dernière possible : la nuit empêcherait toute nouvelle attaque et le lendemain, le cuirassé allemand serait trop proche des côtes françaises. Le Bismarck, malgré des manœuvres qui lui permirent d'éviter de nombreuses torpilles, en reçut néanmoins deux : l'une explosa au centre de la cuirasse, sans faire de dégâts, mais l'autre heurta la poupe et bloqua la barre ; le navire prit alors un cap nord-ouest malgré les efforts de son équipage, en direction de l'escadre de Tovey qui s'approchait. Les Anglais étaient persuadés qu'ils avaient raté leur dernière occasion, mais le Sheffield eut la surprise de voir surgir le Bismarck se dirigeant droit sur lui. Le croiseur lourd, tout en se mettant rapidement à couvert, signala à Tovey la route inattendue suivie par le cuirassé allemand.

Le Sheffield (1944)

Le Sheffield manœuvra pour éviter un engagement avant le lendemain matin (27 mai), mais donna libre champ au capitaine Vian et à son escadre de destroyers pour harceler le navire allemand durant toute la nuit, alors qu'il régnait un temps épouvantable. Vian était simplement chargé de ne pas perdre de nouveau la trace du Bismarck, mais ses destroyers combatifs enchaînèrent les attaques. Les tirs du Bismarck, toujours d'une grande précision, les tinrent cependant à une distance suffisante pour leur interdire d'ajuster leurs attaques : aucune torpille n'atteignit, semble-t-il, son but. Bien que Vian crût percevoir une explosion, celle-ci n'eut aucun effet sur le comportement du Bismarck. Pendant ces opérations de harcèlement, de nombreux Britanniques trouvèrent la mort en raison des répliques du Bismarck. Si le cuirassé allemand ne reçut apparemment pas de nouvelle torpille, son équipage passa une nuit épouvantable et, à h 43 le 27 mai, le Bismarck se trouva face à deux cuirassés faisant route directement sur lui : le Rodney et le King George V.

Le combat final[modifier | modifier le code]

Le Dorsetshire (1938)

Le Rodney fut le premier à ouvrir le feu avec ses 9 pièces de 406 mm, suivi du King George V avec ses 10 pièces de 356 mm. Si les toutes premières salves du Bismarck encadrèrent dangereusement le King George V, le navire allemand fut très vite touché par plusieurs obus qui détruisirent ses organes de pointage et de direction de tir : un obus de 203 mm du croiseur lourd Dorsetshire ayant détruit, dès le début du combat, son système radar. Le cuirassé allemand, déjà en situation difficile du fait de l'impossibilité de manœuvrer correctement, vit dès lors son tir devenir peu à peu erratique et imprécis. La passerelle fut détruite, puis les tourelles mises hors de combat les unes après les autres. Les superstructures furent la proie de nombreux incendies, mais le Bismarck restait tout de même à flot, aucun obus n'ayant entamé sa coque au-dessous de la ligne de flottaison. Tovey ordonna la fin des tirs après deux heures de combat : le Rodney (qui avait déjà tiré de nombreuses torpilles pendant le combat) tira encore quelques salves à très courte distance. Le croiseur Dorsetshire (en) essaya également d'achever le bâtiment à la torpille. Il en lança une vers chaque bord du cuirassé, qui finit par chavirer à 10 h 40.

L'équipage soutint que le Bismarck fut coulé par sabordage après en avoir reçu l'ordre. Cette version fut contestée par les Britanniques qui n'appréciaient pas d'être ainsi privés d'une victoire. Lors de son inspection des déchirures le long de la coque dans le documentaire Expedition: « Bismarck », le réalisateur canadien James Cameron conclut que les torpilles n'ont pas causé assez de dégâts au navire sous la ligne de flottaison pour qu'il coule.

Des survivants du Bismarck sont recueillis par le Dorsetshire.

Sur un équipage de plus de 2 000 hommes, seuls 115 survivants[6] furent recueillis, dont 110 par le Dorsetshire qui stoppa ses recherches lorsqu'il fut informé d'un danger d'attaque par des U-Boote : en effet, ils étaient des centaines (peut-être un millier) encore à l'eau, lorsqu'ils furent abandonnés sous les yeux effarés des matelots britanniques, le croiseur anglais ayant cru repérer un sous-marin allemand tout proche. Les Allemands, quant à eux, parvinrent sur les lieux bien après, mais ne trouvèrent que quelques rares survivants : 3 furent recueillis par un U-Boot, le U-74, et 2 par un navire météo, le Sachsenwald. Le navire-hôpital espagnol Canarias qui, à la demande du gouvernement allemand, s'était porté sur le lieu présumé du combat rentra bredouille. Il faut noter que ni les U-boote ni la Luftwaffe ne sont parvenus à sauver le Bismarck car les deux seuls U-Boote à portée étaient à court de torpilles, et aussi de carburant. Un chat, Oscar, surnommé Unsinkable Sam par les Britanniques, a survécu à ce naufrage. Embarqué par la suite sur deux autres navires de la Royal Navy, dont le HMS Cossack il survivra à deux autres naufrages.

Épilogue[modifier | modifier le code]

Maquette du Bismarck au musée d'histoire militaire de Dresde

La fin du Bismarck eut le même retentissement en Allemagne que celle du Hood en Grande-Bretagne, car la propagande nazie en avait fait le symbole du challenge contre la marine britannique. Toutefois, si au-delà des pertes humaines la perte du Hood n'affaiblissait pas la Royal Navy, celle du Bismarck modifia totalement la stratégie du Haut Commandement allemand. Si le Prinz Eugen, après avoir ravitaillé auprès d'un pétrolier au large des Canaries, réussit à regagner Brest début juin, le concept de guerre de course dans l'Atlantique avec des croiseurs isolés fut abandonné, d'autant plus que la capture d'une machine Enigma par les Britanniques leur permit de connaitre les positions des pétroliers ravitailleurs, qui furent tous détruits dans les semaines suivantes. Le Prinz Eugen, le Scharnhorst et le Gneisenau réussirent peu après à regagner l'Allemagne par la Manche, où ils furent endommagés par des mines. Ils ne s'aventurèrent plus en mer, à l'exception du Scharnhorst qui menaça peu après Noël 1943 un convoi ravitaillant l'URSS, et qui fut coulé pendant l'attaque (bataille du cap Nord) par le Duke of York (un autre sister ship du King George V et du Prince Of Wales).

Carte postale représentant le Duke of York.

Quant au sister ship du Bismarck, le Tirpitz, il ne s'écarta pas de l'abri des fjords norvégiens et fut coulé par la RAF lors d'un raid aérien. Comme en 1914-1918, la marine de surface allemande fut mise hors de combat sans avoir joué de rôle déterminant à la fin de la guerre.

Le Tirpitz coulé, 12 novembre 1944

Le retentissement de l'épisode du Bismarck est dû à plusieurs facteurs :

  • tout d'abord le danger qu'il représentait pour la Grande-Bretagne qui, en mai 1941, se battait encore seule contre les nazis ;
  • ensuite l'importance des moyens mis en œuvre pour le détecter, le poursuivre et le combattre : 8 cuirassés et croiseurs de bataille, 2 porte-avions, 11 croiseurs, 21 destroyers et 6 sous-marins. 300 sorties aériennes eurent lieu et près de 60 torpilles furent tirées. Entre Gdynia et le lieu où il sombra, le navire avait parcouru près de 4 000 nautiques. Les rebondissements de l'action et les retournements de situation, ainsi que le professionnalisme des Britanniques opposé aux nombreuses erreurs tactiques et stratégiques commises par les Allemands ont également contribué à l'impact auprès du public.

Ce fut aussi un des derniers combats navals entre des navires de ligne (l'avant-dernier en Europe). L'épisode de l’Ark Royal fit apparaître la vulnérabilité des grandes unités aux attaques aériennes et provoqua progressivement leur remplacement par le porte-avions en tant que capital ship, ce qui fut confirmé par la guerre du Pacifique de manière éclatante. Les Britanniques n'en tirèrent néanmoins pas immédiatement toutes les conclusions car, en décembre 1941, les cuirassés Prince of Wales et Repulse furent encore envoyés sans couverture aérienne à l'attaque des convois de débarquement japonais en Malaisie. Ils furent surpris par une attaque de bombardiers et d'avions torpilleurs japonais, et tous deux coulés. Ironie du sort, le Prince of Wales fut endommagé comme le Bismarck par une torpille à l'arrière. L'arbre de transmission d'une hélice fut tordu dans l'explosion, détruisit les cloisons étanches en continuant de tourner, et fit entrer dans la chambre des machines des tonnes d'eau.

Postérité[modifier | modifier le code]

Avec les années, le navire entra dans la légende. Son histoire fut popularisée par un film en 1960, Coulez le « Bismarck » !, puis par une chanson homonyme de Johnny Horton la même année.

Robert Ballard à la conférence TED 2008, présentant son travail d'exploration des océans.

L'épave fut découverte le 8 juin 1989 par une expédition menée par Robert D. Ballard, également découvreur de l'épave du Titanic, à une profondeur d'environ 4 700 m, 650 km au nord-ouest de Brest. L'analyse de l'épave montre des dommages nombreux sur la superstructure, causés par les obus et quelques dégâts mineurs causés par les tirs de torpilles mais suggéra dans un premier temps que les Allemands aient pu saborder le navire pour hâter son naufrage. Cela n'avait jamais été prouvé auparavant par des investigations marines mais toujours affirmé par les marins survivants. Ballard garda secret l'emplacement exact de l'épave pour prévenir d'autres plongées et d'éventuels prélèvements sur l'épave, pratiques qu'il considère comme une forme de vol aggravé[réf. souhaitée].

Plus tard, une autre plongée identifia l'épave et ramena des images pour un documentaire sponsorisé par la chaine britannique Channel 4 sur le Bismarck et le Hood.

Une troisième plongée sur l'épave fut réalisée en 2002 à l'initiative du réalisateur canadien James Cameron pour la réalisation d'un film documentaire, Expedition: « Bismarck », sorti la même année. Ce film raconte l'histoire du cuirassé allemand, en associant les images de la plongée sur et dans l'épave et une reconstitution numérique de la bataille, du naufrage jusqu'à son glissement sur le fond de l'océan. Ses découvertes permettaient d'affirmer qu'il n'y avait pas eu de dommages sous la ligne de flottaison pour affirmer que le Bismarck avait été coulé par les obus ou les torpilles britanniques, confirmant même, après une inspection à l'intérieur du navire, qu'aucun obus ou torpille n'avait pénétré la partie blindée de la coque, renforçant ainsi la thèse allemande de sabordage du navire. Cette thèse fut définitivement admise quand on découvrit d'autres images de la coque, qui montrèrent sans contestation possible que c'étaient les Allemands qui avaient sabordé leur navire.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Erich Gröner, German Warships: 1815–1945, 1990, Annapolis, MD: Naval Institute Press, p.33. (ISBN 0-87021-790-9).
  2. Robert Jackson, The « Bismarck », 2002, London: Weapons of War, p.24 (ISBN 1-86227-173-9).
  3. Traité de Versailles, article 190
  4. (en) « HMS Hood Association: Frequently Asked Questions », HMS Hood Association,‎ 6 juin 2013
  5. Garzke et Dulin 1985, p. 223.
  6. (en) Les survivants du Bismarck

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]