Birkat haMinim

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La bénédiction pour les hérétiques (hébreu : ברכת המינים, birkat haMinim, « bénédiction des hérétiques ») est la douzième bénédiction de la prière des dix-huit bénédictions.

Ajoutée aux dix-huit bénédictions vers la fin du Ier siècle, la birkat haMinim est une imprécation à l’encontre des minim (« hérétiques ») et des malshinim (« dénonciateurs »), appelant à leur prompte disparition. Dans l’une de ses variantes du IIIe siècle, elle vise plus particulièrement les nazôréens, un groupe juif qui reconnaissait Jésus comme Messie et, selon les pères de l’Église, elle condamnerait les chrétiens dans leur ensemble.

Une des versions de cette « bénédiction »[modifier | modifier le code]

Le texte de la Birkat haMinim dans sa version palestinienne la plus simple, tel qu'il a été retrouvé dans la gueniza du Caire :

« Que les apostats-renégats [mashoumadim = "ceux qui ont été détruits/ anéantis"] n'aient plus aucun espoir ; que le pouvoir de malheur [malkhout zadon[1], c’est-à-dire l’empire romain] disparaisse rapidement de nos jours, que les notsrim et les minim aillent sur l'heure à leur perte, qu'ils soient effacés du livre de vie[2] et qu'ils ne soient pas mentionnés parmi les justes. Béni soit le Seigneur qui courbe les méchants[3],[4]. »

Histoire de la Birkat haMinim dans la tradition juive[modifier | modifier le code]

À l'époque de Yavné (vers 90-95), le rabbi Gamliel II de Yavné veut réactiver le texte de la Birkat haMinim tombé en désuétude. Il demande si quelqu'un veut se charger de sa composition – il s'agit probablement seulement de l'actualiser.

« Les rabbins ont enseigné : Chim'on haPakkouli a mis en ordre dix-huit bénédictions devant Rabban Gamliel à Yavne. Rabban Gamliel dit aux érudits : "Y a-t-il quelqu'un qui puisse composer la Birkat haMinim[5] ?" Samuel le petit se leva et la composa[6]. »

L'expression « mettre en ordre » (de la racine sdr) confirme qu'il s'agit d'une réactualisation d'une « bénédiction » existante. Les traditions juives disant que la birkat ha-minim est la 19e bénédiction dans la prière des 18 bénédictions sont douteuses. Ainsi, d'après une baraïta concernant la birkat bôneh yerušalayîm, 14e du šemônê ʿesrê :

« Les XVIII [bénédictions mentionnent] les Minîm dans [la bénédiction] des Séparés [Parošîn, = 12e], les Gerîm [étrangers qui se convertissent] dans [la bénédiction] des Vieux [= 13e] et David dans [la bénédiction] bôneh yerušalayîm [= 14e][7],[8]. »

En d'autres termes, la 12e bénédiction, dite aujourd'hui « des minim », existait antérieurement à cette « mise en ordre »[3]. Un autre passage du traité Berakhot mentionne, lui aussi, que « la bénédiction des minim a été unie à celle des peroushim[9] ("séparés, dissidents")[10] »[11], il est assez logique que cette demande faite à Dieu contre les minim soit jointe à celle faite auparavant contre les peroushim, d'autres dissidents.

Bénédiction des hérétiques[modifier | modifier le code]

« Birkat haMinim » est souvent traduit par « Bénédiction des hérétiques ».

Pour Simon Claude Mimouni, « l'emploi du mot hérétique dans cette traduction permet de ne pas entamer les multiples sens du terme min. » Cette appellation remonte à l'époque talmudique et désigne la douzième demande effectuée lors de la récitation de la prière du Shemoneh-'esreh, appelée aussi les « Dix-huit Bénédictions »[12]. Cette « bénédiction » est en général considérée comme l'une des pièces les plus importantes pour l'étude des relations conflictuelles entre le judaïsme et le christianisme[12]. La Birkat haMinim a été améliorée ou composée vers la fin du Ier siècle, époque à partir de laquelle sa récitation est devenue obligatoire[13],[14].

François Blanchetière est, quant à lui, plus nuancé et estime que « cette mesure ne s'est imposée que fort progressivement parce que les Rabbis pharisiens étaient loin de contrôler l'ensemble du judaïsme palestinien et a fortiori le judaïsme de la diaspora[15]. »

« La dénomination de cette prière est tout à fait contradictoire, car il s'agit en réalité non pas d'une « bénédiction », mais d'une « malédiction ». […] De toute façon, il s'agit d'une bénédiction pour celui qui la prononce, à condition évidemment de ne pas faire partie des gens qui sont maudits par elle[16]. » Le fait que les différentes versions du Talmud insistent sur l'obligation de la prononcer pour tout juif indique qu'il s'agissait bien d'exercer une pression du groupe sur toute personne pouvant être encline à être séduite par quelque aspect de ces groupes désormais qualifiés d'hérétiques[17],[18].

La Birkat haMinim aurait ainsi contribué à créer une orthodoxie dans le judaïsme qui, avant l'époque de Yavné, était composé de multiples tendances et mouvements. Les « hérétiques », quels qu'ils soient, étant placés devant le choix de se maudire eux-mêmes en disant amen à la fin de la prière, ou de ne plus venir à la synagogue. Selon des témoignages des IIIe et IVe siècles, et notamment ceux de Pères de l'Église, cette malédiction aurait particulièrement visé les « chrétiens » d'origine juive, les nazôréens, appelés notsrim en hébreu.

Les minim[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Minim.

Le terme « minim » (« espèces ») fut utilisé par les Sages du Talmud pour désigner toutes sortes de dissidents à l'orthodoxie pharisienne, par exemple ceux qui prétendaient accorder aux Dix Commandements prééminence sur le reste de la Torah[19],[20]. Si, au XIIe siècle, Moïse Maïmonide énumère dans son Mishneh Torah[21] cinq sortes de minim[22], « le Talmud de Jérusalem[23] affirme l'existence de vingt-quatre sortes de minim[15]. »

D'aucuns, et en particulier la critique chrétienne, ont longtemps pétendu que ce terme désignait les chrétiens. Il apparaît qu'il désigne tout type de « sectaire », sachant que chaque école talmudique pouvait en excommunier une autre[24]. « Dans la littérature [juive] de Palestine, tant à l'époque des Tannaïm qu'à celle des Amoraïm, le terme min a été utilisé pour désigner des juifs sectaires, c'est-à-dire des opposants au judaïsme pharisien/ tannaïte, mais jamais des non-juifs, alors que dans la littérature de Babylonie ce terme est utilisé pour désigner parfois des non-juifs[25]. »

Les notsrim[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Nazôréens.

« Notsrim » est la forme plurielle de « nazôréens » en hébreu (grec nazôraioi), comme Yeshu ha-Notsri est la forme hébraïque de Jésus le Nazôréen (grec Iesous ho Nazôraios).

À partir d'une date inconnue, mais située après la destruction du Temple (70) et probablement après 90, la Birkat haMinim va explicitement viser les notsrim en plus des minim. Plutôt que de conclure, comme l'ont fait les Pères de l'Église, que cela prouvait l'hostilité des juifs vis-à-vis des chrétiens, permettant de justifier à leurs yeux de revendiquer être le verus Israël, il convient d'analyser les étapes et les modalités, ce qui, peut-être, permettra de lever un coin du voile qui recouvre les raisons de cette séparation.

Toutes les versions qui subsistent – sauf deux manuscrits récemment découverts au Caire – ne mentionnent pas les notzrim, mais les minim[26].

« Si on prend à titre de référence deux personnalités représentatives du courant pharisien, à savoir Rabban Gamliel l'Ancien (le "maître" de saint Paul[27] au cours de la première moitié du Ier siècle de notre ère) et Rabban Gamliel de Yavné, petit-fils du précédent, floruit durant la fin du Ier siècle, on constate une évolution singulière des rapports entre proto-nazaréens et les pharisiens[28]. »

Polémique judéo-chrétienne ?[modifier | modifier le code]

Edouard Will et Claude Orrieux font des « succès de la prédication judéo-chrétienne une des raisons pour lesquelles les autorités de Yavnéh prirent, dans les années 80, une mesure d'exclusion contre les "hérétiques" (les minim : tous ceux qui se révélaient en désaccord avec l'orthodoxie pharisienne[29]). » « Si, comme nous le pensons, le premier évangile est postérieur aux mesures de défense contre les apostats et les hérétiques, ne pourrait-on voir dans Matthieu, 23, 15[30] une manière de réponse polémique et ironique à ce que les chrétiens percevaient comme une excommunication dirigée contre eux ? »[31]

Les témoignages sur la Birkat haMinim[modifier | modifier le code]

Les témoignages des « pères de l'Église »[modifier | modifier le code]

Les témoignages rabbiniques[modifier | modifier le code]

État des recherches[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cfr. 4 Esdras 43
  2. Psaume 69:29
  3. a et b Blanchetière 2001, p. 277
  4. Cf. Dan Jaffé, Le Talmud et les origines juives du christianisme, p. 123, selon S. Schechter (1898) et J. Mann (1925).
  5. Dans certaines versions la « bénédiction » à « mettre en ordre » est appelée Birkat Tzedoukim (les Tzedoukim sont les Sadducéens). Mais d'autres versions plus anciennes du texte (Rome, 1479/80) portent Birkat haMinim. La mention des Tzedoukim (« les Sadducéens ») pourrait donc être le fruit de la censure chrétienne. (Birkat haMinim selon des versions plus anciennes)
  6. TB, Berakhot 28b-29a
  7. Berakhot, III, 25
  8. S. Lieberman, The Tosefta, 1. The Order of Zera’im, New York, 1955 ; cfr. son commentaire dans Tosefta ki-fshutah. Order Zera’im, 1, New York, 1995, p. 53-55.
  9. Les peroushim cités ici ne sont bien évidemment pas les pharisiens, car ceux-ci ne se désignent jamais par ce terme. Il s'agit des « séparés », des « dissidents ».
  10. Talmud de Jérusalem, Traité Berakhot, III, 25.
  11. Mimouni 2004, p. 87
  12. a et b Mimouni 2004, p. 71
  13. Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, p. 86.
  14. Si sa récitation « est devenue obligatoire pour tout homme, femme, enfant et esclave » (Berakhot, III, 3), elle était limitée à des heures précises (Berakhot, IV, 2). Les jours de shabbat et de fête, cette prière était récitée dans une version abrégée qui ne contenait pas la Birkat haMinim.
  15. a et b Blanchetière 2001, p. 278
  16. Mimouni 2004, p. 72
  17. Talmud de Jérusalem, Berakkot, V, 4, 9c ; Talmud de Babylone, Berakkot, 28b-29a et Megillah 17b
  18. Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, p. 81-86.
  19. Mimouni 2004
  20. Jaffé 2007
  21. Mishneh Torah, Hilkhot Teshouva 3:7.
  22. Les cinq sortes de min d'après Moïse Maïmonide : celui qui dit qu'il n'y a pas de Dieu, et que nul ne dirige le monde ; celui qui dit qu'il y a un dirigeant du monde, mais qu'ils sont deux ou plus ; celui qui dit qu'il y a un Maître du monde, mais pourvu d'un corps et d'une image ; celui qui dit qu'Il n'est pas le Seul Premier et Créateur de tout ; celui qui honore une divinité en dehors de Lui, afin qu'elle serve d'intermédiaire entre lui et le Maître du Monde.
  23. Talmud de Jérusalem, Traité Sanhédrin, 10, 5
  24. Dan Jaffé, Le Judaïsme et l’avènement du christianisme. Orthodoxie et hétérodoxie dans la littérature talmudique du Ier siècle-IIe siècle, Paris, Cerf
  25. Mimouni 2004, p. 66-67
  26. Martinus De Boer, dans Daniel Marguerat, Le Déchirement : juifs et chrétiens au premier siècle, 1996, p. 200 : « Toutes les versions qui subsistent ne mentionnent pas les Notzrim (la Bénédiction était connue sous le nom de Birkat […] La question suivante est donc évidemment : pour qui les Notzrim représentaient-ils une menace en Palestine ? […] La Bénédiction était destinée à transformer les Juifs chrétiens intégrés à la synagogue en chrétiens juifs nazoréens séparés et extérieurs à la synagogue. Nous voyons donc […] que la continuité entre les Nazoréens discutés par Épiphane (et Jérôme) et les Nazoréens des Actes […] tournant de leur histoire est presque contemporaine de l'expulsion des chrétiens johanniques de la synagogue. »
  27. Selon Ac 22. 3
  28. Blanchetière 2001, p. 272
  29. Note de Will et Orieux, p. 326 : 21. Sur les minim (gr. genos : « espèce » pris en mauvaise part), cfr. Simon, Verus Israël, Paris, 1948, p. 214-38, en part. 235 sv. ; Davies, op. cit., 1964, p. 273 sv. Cette « excommunication » n'est peut-être pas la première mesure prise par les autorités juives contre la diffusion de l'hérésie (cfr. Justin, Dialogue contre Tryphon, 17, 1 de datation incertaine) et devrait être suivie d'autres règles d'exclusion : cfr. Kilpatrick p. 111 sv. Notons au passage que l'exclusion des synagogues est annoncée par Jésus dans Jn 16. 2 (cfr. aussi Jn 9. 22, Jn 12. 42 et Lc 6. 22). Voir aussi l'analyse prudente de J. Maier, Jüdische Auseinandersetzung mit dem Christentum in der Antike, Darmstadt, 1982, p. 136-41 qui, insistant sur le caractère tardif des textes et sur le fait que la « 12e Bénédiction » vise tous les « ennemis » d'Israël, dont les minim ne sont qu'une catégorie, doute que les judéo-chrétiens fussent plus particulièrement visés, comme on le pense en général
  30. Mt 23. 15 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte ; et, quand il l’est devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous. »
  31. Edouard Will, Claude Orrieux, "Prosélytisme juif" ? histoire d'une erreur, Les Belles Lettres, 1992, p. 119-124

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]