Bilan économique de la colonisation en Afrique

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La colonisation de l'Afrique par l'Europe prolonge l'entreprise entamée avec la « découverte » de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492. Elle a consisté à occuper souvent par la force les territoires africains, à en exploiter hommes et ressources naturelles au profit de la puissance colonisatrice, notamment au profit de compagnies métropolitaines privées conçues à cet effet. Eu égard à l'immensité géographique du continent africain cette entreprise exigea beaucoup de moyens humains, militaires, financiers et matériels ; de telle sorte que des historiens tentèrent de calculer le bilan économique de ce fait historique.

Préambule[modifier | modifier le code]

Un bilan économique vraiment pertinent devrait considérer les situations économiques respectives, à la veille de la colonisation, d'une part des pays colonisateurs et d'autre part des régions africaines qu'ils ont colonisé. Le professeur Cheikh Anta Diop a engagé ce type de recherches, notamment dans son ouvrage intitulé "Afrique Noire Pré-coloniale". Un travail poursuivi selon d'autres méthodes par son épouse Louise-Marie Diop Maes, notamment en ce qui concerne la géographie humaine de l'Afrique ancienne[1]. Il en résulte qu'avant sa colonisation par l'Europe, l'Afrique noire développait ses propres institutions et pratiques scientifiques, monétaires, métallurgiques, urbaines, agricoles, minières, artisanales, marchandes qui n'avaient rien à envier à ce qui était en vigueur ailleurs dans le monde. Les témoignages de nombreux voyageurs arabes de l'époque précoloniale en attestent ; de même que les récits des premiers européens à avoir pénétré en Afrique, dès le XVIe siècle avec les Portugais, mais aussi des Hollandais, Français, Allemands, Anglais à partir du XVIIe siècle. La différence la plus décisive en faveur des Européens fut d'ordre maritime et surtout militaire.

Toutefois, certains auteurs comme Jacques Marseille et Bernard Lugan considèrent que globalement la colonisation de l'Afrique coûta aux pays colonisateurs beaucoup plus qu'elle ne leur rapporta. D'autres, comme Walter Rodney et Samir Amin, estiment au contraire que l'aventure coloniale fut l'une des sources du développement capitaliste européen et de la déchéance économique de l'Afrique. Une des principales raisons du désordre économique de l’Afrique est l’explosion démographique générée par l’arrivée brutale de la medecine occidentale : alors que le phénomène de transition démographique s’est effectué de manière douce dans les pays occidentaux, l’Afrique a connu une chute brutale de la mortalité infantile.

Approches occidentales[modifier | modifier le code]

Afrique noire anglaise[modifier | modifier le code]

Certains coûts de la colonisation anglosaxone ont été repris indirectement par les colons eux-mêmes lors des indépendances vis-à-vis de l'Angleterre, à leur profit : Afrique du Sud, Rhodésie.

Afrique noire française[modifier | modifier le code]

En 1960, la France avait fait bâtir en Afrique : 2000 dispensaires en état de fonctionnement, 600 maternités, 40 hôpitaux en Afrique noire et à Madagascar. De plus, la France avait fait construire 18000 kilomètres de voies ferrées, 215000 kilomètres de pistes principales utilisables en toutes saisons, plus de 50000 kilomètres de routes bitumées dans le but de permettre l'acheminement des richesses vers la métropole. Ces chantiers avaient un coût humain terrible tant les conditions de travail étaient dures. Elle laissait également 63 ports équipés et 196 aérodromes[2].

Colonisation et système éducatif[modifier | modifier le code]

Vers 1960, on comptait deux millions d'enfants scolarisés en Afrique noire française et à Madagascar. Dans la seule Afrique noire, 16000 écoles primaires et 350 établissements secondaires, collèges et lycées, fonctionnaient. La France a porté également ses efforts vers la formation puisque 96 % des instituteurs étaient africains au moment de l'indépendance. Les 4 % restants sont représentés par 28000 enseignants français exerçant dans la seule Afrique (Afrique du Nord comprise), soit un huitième du corps professoral national[3].

Cependant, la quantité des infrastructures éducatives ne renseigne pas sur leur qualité, ni encore moins sur les desseins stratégiques fondamentaux qu'elles servent. Or, de nombreux efforts entrepris par les pouvoirs coloniaux visaient à imposer la culture et la langue françaises aux populations colonisées par la prédominance du mode de penser du colonisateur et de sa culture[4].

S'agissant de l'Afrique subsaharienne, elle possédait dès le XIIIe siècle des centres intellectuels. C'est ainsi que l'université de Sankoré rassembla de nombreuses générations de savants négro-africains, dont le Tarikh es-Soudan (1652) du Tombouctien Abderrahmane Ben Abdallah Ben Imran Ben Amir Es Sa'di a fourni une impressionnante liste[5], notamment des éléments biographiques rarissimes sur l'illustre Ahmed Baba. À l'est du continent, le philosophe africain Zora Yacob est contemporain de Descartes dont sa philosophie se rapproche du cartésianisme.

Colonisation et système de santé[modifier | modifier le code]

  • Au niveau de la santé, la colonisation a éradiqué de nombreuses maladies et la mortalité infantile a fortement diminué dans toute l'Afrique colonisée vers la fin de la colonisation.
  • Avant la période coloniale, les nombreux voyageurs arabes, entre autres, qui parcouraient l'Afrique rencontraient de nombreux villes et villages prospères, avec des greniers bien pourvus, des marchés bien achalandés et une population nombreuse, en bonne santé[6].
  • « Le travail forcé a fait régresser la population dans de nombreux pays, en particulier le Gabon. Or, sans population saine et en accroissement, pas de main d'œuvre ni de consommateurs des produits manufacturés de la Métropole. On comprend alors le cri d'alarme d'Albert Sarraut vers les années 1920, quand il demandait de "conserver et augmenter le capital humain pour pouvoir faire travailler et fructifier le capital argent". »[7].

Les initiatives de santé publique n'avaient donc pas un caractère totalement philanthropique ; elles visaient également à enrayer la décroissance démographique provoquée, entre autres, par les campagnes de pacification, avec leurs cortèges d'incendies d'agglomérations et récoltes. La bonne santé relative des colonisés était une condition favorable à l'exploitation optimale du réservoir de main d'œuvre obligatoire ou gratuite qu'ils représentaient pour les compagnies privées et l'administration coloniale.

Colonies portugaises[modifier | modifier le code]

Congo belge[modifier | modifier le code]

À partir de 1885 l'immense territoire de l'actuel Congo-Kinshasa était une colonie personnelle du roi des Belges. C'est l'État indépendant du Congo.Dès le début du XXe siècle, n'ayant plus d'argent personnel pour maintenir ce territoire à cause trop important de cette colonie, il le rétrocède à la Belgique.

Autres colonies européennes[modifier | modifier le code]

Certains coûts payés par des États colonisateurs tels que l'Allemagne ont été repris par d'autres puissances européennes à la suite de guerres perdues : Rwanda, Burundi, Sud-Ouest africain (Namibie).

Colonisation arabe[modifier | modifier le code]

Modalités financières de la colonisation[modifier | modifier le code]

Contrairement aux idées reçues, les colonies africaines n'ont pas toujours rapporté d'argent aux métropoles. Durant la période coloniale, des particuliers se sont enrichis grâce à la colonisation. Dans le bilan final, la Maison France se serait retrouvée appauvrie, le roi des Belges, propriétaire de l'État indépendant du Congo, également, et a préféré céder ses possessions.

Les investissements dans les infrastructures en Afrique et les subventions aux productions agricoles des colonies ont coûté plus cher que ce que les colonies ont rapporté à la métropole. On chiffre à 70 milliards de Francs Or (courant 1913) le déficit global de la colonisation en Afrique, soit l'équivalent de trois fois le montant de l'aide Marshall pour la France[8].

Toutefois, il convient de nuancer ce raisonnement. En effet, les colonies n'avaient pas vocation à rapporter directement de l'argent à leur métropole. Elles constituaient essentiellement un réservoir de matières premières pour les industries métropolitaines, et des débouchés pour les biens et services fabriqués en métropole. Cette fonction systémique a été amplement remplie jusqu'au-delà de la période coloniale, puisque l'Afrique dite du « pré carré français » demeure encore l'une de ses principales sources d'approvisionnement en matières premières, notamment en vertu d'accords économiques, financiers et monétaires conclus à la veille des indépendances[9]: café, cacao, pétrole, arachide, coton, bois, uranium, bauxite, phosphate, etc.

Quant aux investissements financiers de la métropole dans ses colonies, les principaux destinataires et bénéficiaires de ces transferts financiers étaient les compagnies métropolitaines spécialisées dans l'exploitation économique des colonies. Les commandes d'infrastructures étaient faites à des sociétés comme Colas, tandis que les subventions aux productions agricoles enrichissaient la CFSO (Compagnie forestière Sanga-Oubangui), la CFAO (Compagnie financière de l'Afrique occidentale), la CICA (compagnie industrielle et commerciale africaine) ou encore la SCOA (Société commerciale de l'Ouest africain); lesquelles compagnies rapatriaient leurs profits en Métropole.

Investissements privés dans les colonies[modifier | modifier le code]

Les compagnies françaises de transport de marchandises étaient parmi les plus performantes. On peut citer :

D'autres maisons s'étaient spécialisées dans la production locale, par exemple avec le commerce des arachides du Sénégal et de la Gambie vers le milieu du XIXe siècle (en remplacement des activités de traite négrière, exercée par des commerçants bordelais). Citons pour le Sénégal, la Mauritanie et le Mali :

  • Maurel et Prom,
  • Maurel Frères,
  • Buhan et Teyssère,
  • Delmas et Clastre...

Plusieurs de ces sociétés ont formé plus tard la SCOA (consortium franco-helvétique). La CFAO commerçait également avec l'Afrique française, mais aussi jusqu'au Liberia et dans les colonies britanniques et belges. « On dit que la SCOA et la CFAO faisaient un bénéfice allant jusqu'à 90 % les bonnes années, et 25 % les mauvaises »[10].

Il s'ensuit qu'en dernier ressort, ce sont bel et bien les métropoles et les sociétés qui en émanaient qui ont profité des rapports coloniaux que ces mêmes métropoles ont instaurés et administrés en fonction de leurs propres intérêts stratégiques, économiques, voire diplomatiques et culturels.

Analyse stratégique des infrastructures coloniales[modifier | modifier le code]

Généralement l'on considère la valeur monétaire des échanges économiques entre les métropoles et leur colonies. Or, d'une part cette valeur est fixée unilatéralement par des institutions métropolitaines ; ce qui explique au moins partiellement le phénomène dit de la "dégradation des termes de l'échange". D'autre part, la valeur stratégique de ces échanges semble démesurée comparée aux prix alloués aux colonisés.

« La construction de réseaux de transport et de communication préludait à la conquête : ils constituaient les moyens logistiques permettant de nouvelles agressions à partir des bases formées par les zones occupées. Toutefois, rares étaient les routes et les chemins de fer dont l'intérêt était exclusivement militaire ; les voies ferrées qui facilitaient la conquête servaient aussi à l'exploitation des arachides, du coton, etc.[11] ». Henry Morton Stanley affirmait également, en faisant allusion au commerce possible, que « sans le chemin de fer, le Congo ne vaut pas un penny ».

Le financement de toutes ces infrastructures, des prélèvements obligatoires en nature et en numéraire étaient ponctionnés sur les populations indigènes : impôt sur les cases, impôt de taille, impôt de capitation, impôt sur le revenu des personnes physiques, etc.

Mais ce sont les populations autochtones qui ont fourni la main d'œvre dans des conditions très difficiles de travail.

« Les routes, les ports, les voies ferrées, par absence de matériel (on limitait au maximum l'achat de machines), ont été construits à la main par des hommes et des femmes. Celles-ci passaient des semaines et des mois à damer les routes comme le plancher de leur case. Nul ne peut compter le nombre d'heures de travail ainsi systématiquement extorquées. Le chemin de fer Congo-Océan et celui de Thiès-Kayes sont d'ailleurs jalonnés de cimetières. À défaut de prestataires, parfois en fuite, on mettait la main sur leurs femmes et leurs enfants, qui, en Afrique équatoriale, étaient entassés comme otages dans des camps de la mort, car les otages n'étaient pas nourris[12]. »

De plus, ces infrastructures avaient pour objet de valoriser l'exploitation coloniale au profit de la métropole ; elles n'avaient pas toujours vocation à profiter aux populations colonisées soumises parfois aux travaux forcés. Ainsi, le Port d'Abidjan a été construit en vue de rapatrier vers la France les ressources naturelles extraites de la colonie ivoirienne et des régions frontalières. De même, le chemin de fer Abidjan-Niger avait été construit afin de déporter de la main d'œuvre agricole depuis la Haute-Volta vers les plantations coloniales de la Côte d'Ivoire, et d'acheminer le minerai d'uranium prélevé au Niger vers le port d'Abidjan ; puis de là vers la France. C'est l'exploitation de cet uranium nigérien qui a permis à la France d'assurer son indépendance énergétique et militaire[13], grâce à l'installation d'un des meilleurs parcs de centrales nucléaires au monde, et à la fabrication d'armes nucléaires dissuasives. Or, les conditions juridiques pour le monopole français de l'exploitation de cet uranium ont été assurées à la veille de l'indépendance, par des accords secrets signés entre la future ex-colonie et sa métropole[14]. Par contraste, la production d'électricité de tout l'État du Niger est inférieure à la consommation d'électricité d'un quelconque département français[réf. nécessaire] ; tandis que cette électricité française est produite, pour partie, grâce à l'uranium nigérien.

« Partout le travail non rémunéré restait admis. Après la guerre, les fédérations françaises officialisèrent les prestations gratuites pour travaux d'intérêt local ou colonial. Fixées primitivement à sept jours par an, elles passèrent bientôt à douze jours en AOF et à quinze jours en AEF. Cette obligation, en soi limitée, fut d'autant plus impopulaire que le ravitaillement des prestataires, même pas envisagé auparavant, resta à la charge des femmes jusqu'à concurrence d'un jour de marche du village. elle s'ajoutait au recrutement forcé de main d'œuvre (mais rémunérée) pour les chemins de fer : c'est ainsi que, de 1921 à 1932, 127250 hommes, totalisant 138125 années d'absence, furent recrutés en AEF pour la construction de la ligne Congo-Océan ; probablement une vingtaine de milliers périrent avant 1928.[15]»

L'industrie textile française a prospéré grâce au coton importé des colonies. Le célèbre "Savon de Marseille" est né de l'exploitation industrielle en Métropole de l'huile de palme extraite dans les colonies.

La récolte du caoutchouc et de l'ivoire en Oubangui-Chari, au Congo belge et au Moyen-Congo dans des conditions terribles, causant le décès de dizaines de milliers d'indigènes[16]. Mais l'exploitation industrielle de ce caoutchouc en France a contribué à créer un secteur florissant de la production de pneus et autres produits plastiques, dont dépend l'économie de presque un département entier autour de la ville de Clermont-Ferrand depuis la fin du XIXe siècle[17]. Mais les conditions d'extraction de la sève d'hévéa en Afrique sont demeurées très pénibles pour les autochtones.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. "Afrique Noire, démographie, sol et histoire"
  2. Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003 (Grand Prix catholique de littérature 2004) (ISBN 978-2262017729 et ISBN 978-2262024970; Bernard Lugan, "God bless Africa: contre la mort programmée du continent noir", 2003.
  3. « Pour en finir avec la colonisation », B.Lugan, page 339
  4. Par exemple on enseignait aux indigènes le fameux « Nos ancêtres les Gaulois ».
  5. Chap VI, "Biographie des savants de Dienné" ; chap. IX, "Biographie des principaux savants et saints personnages qui ont habité Tombouctou à diverses époques"
  6. Cf. Louise-Marie Diop Maes, "Afrique Noire, démographie, sol et histoire", éd. Khepera
  7. Joseph Ki-Zerbo, "Histoire de l'Afrique Noire", éd. Hatier, 1978, p.435
  8. Thèse de doctorat du professeur Jacques Marseille, directeur de l'Institut d'Histoire économique à la Sorbonne, "Empire colonial et capitalisme français, histoire d'un divorce", 1984)
  9. Koulibaly Mamadou, "Les servitudes du pacte colonial", éd. CEDA/NEI, Abidjan, 2005
  10. Cf. Walter Rodney, Et l'Europe sous-développa l'Afrique..., Éditions caribéennes, 1986, p.158
  11. Histoire Générale de l'Afrique, tome VII, "L'Afrique sous domination coloniale", éd Présence Africaine/EDICEF/UNESCO, 1989, chap. 14
  12. Joseph Ki-Zerbo, "Histoire de l'Afrique Noire", éd. Hatier, 1978, pp.433-434
  13. Mines d'uranium au Niger : Un scandale nommé COGEMA
  14. Les termes sont jugés "léonins" par le professeur Mamadou Koulibaly : Mamadou Koulibaly, "Les servitudes du pacte colonial"
  15. HGA, tome VII, chap. 15
  16. Adam Hochschild, "Les fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié", éd. Belfond, Paris, 1998
  17. Le groupe Michelin s'est développé grâce à l'industrie du caoutchouc. Également, la Compagnie forestière Sanga-Oubangui (CFSO), qui détenait le monopole du caoutchouc en Oubangui-Chari, était une filiale de la Société financière française et coloniale (SFFC). Cette SFFC gérait également de très gros intérêts dans la culture de l'hévéa en Indochine.