Biblia pauperum

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Page de la résurrection du Christ, de la bible des pauvres conservée à la Bnf.

La Biblia pauperum (expression latine signifiant Bible des pauvres) est un recueil d'images bibliques commentées, souvent en langue vernaculaire, populaire à la fin du Moyen Âge[1]. Un tel recueil est composé en général de 40 à 50 feuilles. Chaque feuille est structurée de manière semblable ; elle illustre une scène de la vie du Christ tirée du Nouveau Testament, mise en relation avec deux épisodes de l'Ancien Testament. Elle contient de plus les images de quatre prophètes qui commentent la scène par des paroles qui leur sont attachées par des banderoles.

Ces bibles s'adressent à un public de clercs. Par leur structure claire et uniforme, les images édifiantes doivent faciliter aux prêtres la préparation de leurs sermons. Le terme de « pauvres » utilisé que tardivement renvoi probablement aux « pauvres selon les béatitudes » (les pauperes spiritu) plutôt qu'aux « économiquement pauvres », car son coût (comme celui de tout livre) restait relativement élevé.

Une bible des pauvres se distingue d'une bible moralisée par sa taille et sa forme, et son public : elle est beaucoup plus courte, et centrée sur l'image plutôt que sur le texte, alors que la bible moralisée, par son raffinement et son coût, s'adresse à la haute aristocratie.

Structure[modifier | modifier le code]

Chaque page d'une bible des pauvres est composée de 9 parties. Au centre de chaque page se trouve un dessin représentant un événement important du Nouveau Testament, le plus souvent tiré de la vie du Christ. À gauche et à droite se trouvent deux autres vignettes (parfois plus petites) de scènes de l'ancien Testament préfigurant l’événement central ou ayant un lien spirituel ou théologique (selon la typologie biblique) avec lui. Enfin on trouve, au-dessus ou en dessous, ou aussi aux quatre coins de l'image d"un prophète ou d'un autre personnage biblique. Chacun d'eux prononce une phrase, correspondant à une prophétie ou un commentaire : les paroles prononcées sont écrites sur des banderoles partant de la bouche des personnages-clé. Ces sept images sont complétés par deux textes brefs supplémentaires soutiennent l’image.

Le lien entre les deux scènes de l'ancien Testament et la scène centrale est subtil, parfois sinueux. De plus, des deux scènes, l'un est choisie ante legem, avant la promulgation des lois au mont Sinaï, et l'autre post legem.

Par exemple, la feuille centrée sur la résurrection du Christ montre à gauche Samson détruisant et emportant les portes de Gaza qui le tenaient enfermées, et à droite Jonas régurgité par le monstre marin et qui revit. La mise au tombeau et la résurrection du Christ est mis en correspondance avec la baleine qui régurgite Jonas est attestée dans la Bible : « Car Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits ; de même le Fils de l'homme restera au cœur de la terre trois jours et trois nuits[2]  » . De fait, Jonas nommait le ventre de la Baleine Shéol, la terre des morts[3].

La conception du Nouveau Testament comme la réalisation des indications et prophéties de l'Ancien Testament, pour lesquelles il existe de nombreux renvois également dans l'Ancien Testament, est le principe de la typologie chrétienne et est bien plus ancien que les bibles des pauvres. Le principe est déjà énoncé par saint Augustin dans la phrase novum testamentum in vetere latet, vetus in novo patet (le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, l'Ancien est révélé dans le Nouveau). Cet enseignement a été repris dans l'art, et des cycles typologiques se retrouvent déjà dans l'art chrétien primitif[4]. Au haut Moyen Âge, un nouvel épanouissement de constate dans presque tous les domaines de l'art et de l'artisanat (on trouve par exemple des cycles dans les vitraux de la cathédrale de Cantorbéry[5]. Par conséquent, les thèmes présentés dans une bible des pauvres sont déjà familiers et le système pictural et éducatif qui les décrits existe depuis longtemps. L'originalité est la présentation sous forme d'un recueil petit, homogène, et facile à lire et à transporter[4].

La Biblia pauperum est très différente d'une bible moralisée. La différence essentielle est que la bible moralisée est un manuscrit lourd, très raffiné et coûteux. Les plus grandes bibles contiennent peuvent jusqu'à 5000 miniatures. D'ailleurs, il n'en existe qu'un dizaine d'exemplaires. Les bibles des pauvres au contraire, avec leurs 30 à 40, au plus 50 feuilles, d'abord manuscrites, plus tard souvent imprimées à partir de planches de bois, sont simples, courtes, donc relativement peu coûteuses, et peuvent être tirées en de nombreux exemplaires.

En revanche, Biblia pauperum se rapproche du Speculum humanae salvationis (miroir du salut humain). Cette œuvre est axée sur la vie du Christ dans la vision de la chute de l'Homme et de sa rédemption. L'histoire précédant l'arrivée du Christ n'est qu'une préfiguration de la vie du sauveur. Chaque fait de la vie du Christ se retrouve annoncé dans un ou plusieurs épisodes décrit dans l'Ancien Testament ou dans l'histoire païenne. Chaque thème ou chapitre contient quatre parties  : une scène de la vie du Christ et trois histoires qui la préfigurent. Ce livre a connu une diffusion considérable; il était plus répandu que la bible des pauvres.

La Biblia picta (en) de Velislav est un manuscrit enluminé datant 1325-1349, composé de quelques 750 images et de peu de texte, formant une bande dessinée de la bible. Un seul exemplaire existe, et l’aspect typologique est absent.

Origine et évolution[modifier | modifier le code]

Les bibles des pauvres, par leur forme codifiée, et par leur sélection de thèmes, sont probablement l'œuvre d'un érudit unique[6],[4]. L'origine est peut-être à chercher en Bavière, dans le dernier quart du XIVe siècle. On ne connaît pas de manuscrit qui pourrait être considéré comme la version originale, les premiers manuscrits datent des années 1300[4]. Gerhard Schmidt[7] affirme que ce premier manuscrit a dû être créé vers 1250, plutôt dans un monastère près de Salzbourg, par un moine bénédictin. La première bible aurait eu 34 groupes typologiques, commençant au verso de la première feuille, avec deux scènes par page, de sorte que d'un coup d’œil on pouvait voir quatre groupes.

Les bibles des pauvres sont habituellement classées en trois familles suivant leurs origines et leurs programmes iconographiques[8]. La plus ancienne de ces familles est dite autrichienne (dès 1300 – 1310)[6]. Par leur structure, elles prennent la défense de la position de la papauté dans un conflit scolastique complexe[6]. La deuxième est appelée la famille de Weimar; elle commence vers 1340 et doit son nom au plus caractéristique des manuscrits, trouvé à Weimar, mais dont la source remonte au sud de l'Allemagne, proche des Franciscains, et qui connote une ouverture sur les laïcs invitant à une imitation du Christ. La troisième, dit la famille bavaroise, de la seconde moitié du XIVe siècle vise à l'initiation d'une vie mystique. Toutes ces bibles ont leur origine dans la sphère germanique. De nombreux manuscrits sont en langue vernaculaire ou sont bilingues latin et vernaculaire. Il existe une bible sous forme d'un rouleau[9] dans la bibliothèque du Sérail. Ce rouleau, de parchemin, a plus de 11 mètres de long sur 27 cm de large. Il comporte 38 groupes typologiques juxtaposés dans des cadres architecturaux. Il n'y a pas de texte complémentaire. C'est probablement une copie venant de l'Italie du Nord et datant environ de 1450, d'une bible un peu plus ancienne de l'Allemagne du Sud, et probablement destinée au sultan Mehmed II[4].

Les Biblia pauperum du XIVe siècle sont des manuscrits enluminés, en général peints à la main sur vélin. À partir du XVe siècle des gravures sur bois leur succèdent. Images et textes sont gravés sur un seul bloc de bois par page.

La première édition utilisant des caractères d’imprimerie mobiles est sorties des presses d’Albert Pfister, à Bamberg en 1462. Comme tout livre manuscrit enluminé les premières Biblia pauperum sont coûteuses. Avec les éditions imprimées (d’abord par gravures sur bois, et ensuite par la technique de caractères mobiles) leur prix devient abordable, du moins pour les curés qui les utilisent alors comme supports pédagogiques. Comme pour les manuscrits, il ne semble toutefois pas exister de version originale pour les éditions imprimées. Les plus anciennes éditions ont 40 scènes, et la représentation spatiale est reprise des manuscrits. Un groupe important, avec textes en latin, peut être localisé, par leur style et leur impression, comme produit aux Pays-Bas[10]. Deux édition avec texte en allemand portent les noms de leur auteurs et sont datées de 1470 et 1471[4].

Patrimoine[modifier | modifier le code]

Les Biblia pauperum ont été populaires en Allemagne, dans les Pays-Bas et en France. Quelque quatre-vingt manuscrits (XIVe siècle) et éditions imprimées (XVe siècle), plus ou moins complètes, sont conservées et se trouvent dans différents musées ou bibliothèques. Ensemble, elles offrent 65 scènes du Nouveau Testament, avec texte en latin ou en langue vernaculaire. La grande diffusion des bibles des pauvres a eu une influence considérable sur l'ensemble des l’activité artistique qui déborde largement la région initiale de l'Allemagne et des Pays-Bas. Émile Mâle considère qu'avec le Speculum humanae salvationis, la Biblia pauperum est une des ressources première de l'art chrétien de la fin du Moyen Âge[11].

Textes numérisés[modifier | modifier le code]

Plusieurs exemplaires de la Biblia pauperum sont numérisés.

  • La Bibliothèque nationale de France (Bnf) possède une Biblia pauperum datée de 1480-1485 composée de 50 feuillets imprimées d'un seul côté à partir de bois correspondant à une seule page, signets par feuillet A-Z, τ, 9, a-z, τ, 9. Le signet est au milieu, juste au-dessus de la vignette principale. Elle est d'origine hollandaise.
  • La Bibliothèque palatine, maintenant bibliothèque de l’université de Heidelberg possède plusieurs manuscrits numérisés:
    • un exemplaire (code cpg59) daté de 1518 et peut-être d'origine suisse.
    • une très belle Biblia pauperum (code cpg148) numérisée, avec calendrier et beaucoup de texte. Un riche manuscrit relié, provenant d'Eichstätt, daté de 1430-1450.
    • un autre exemplaire (code cpg438) qui fait partie d'un manuscrit plus important, provenant du centre-est de l'Allemagne, daté vers 1455-1458 et précédé d'un Heidelberger Bilderkatechismus
  • La Bibliothèque numérique mondiale contient une Biblia pauperum, la première édition de la Biblia pauperum à associer des gravures sur bois à du texte imprimé avec des caractères mobiles. Réalisée à Bamberg, dans l'atelier d'imprimerie d'Albrecht Pfister (1420-1470 environ), un des premiers imprimeurs à publier des ouvrages illustrés avec des gravures sur bois, en 1462.
  • La Bayerische Staatsbibliothek (bibliothèque d'État de Bavière) possède plusieurs éditions numérisés d'une bible des pauvres xylographiques, avec textes allemands :
  • La Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel possède, dans sa Wolfenbütteler Digitale Bibliothek (WDB), une version numérisée d'une bible de vingt feuilles, fabriquée en Autriche et datée de 1340-50. C'est donc un des exemplaires anciens. Elle a la particularité de présenter deux scènes par feuille.
  • La British Library possède une très belle bible des pauvres (Cote Kings MS 5). Elle est datée d'environ 1405, le texte est en latin, elle a été peinte par le maître des Heures de Margaret de Clèves. Elle est composée de 31 feuilles de parchemin très larges 175 × 385 mm , comprenant chacune les trois miniatures, et les quatre prophètes, richement décorées. Unique exemplaire connu de ce format, et qui est peint plutôt que dessiné.


Notes et références[modifier | modifier le code]

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Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le terme Biblia pauperum, adopté en 1769 par Karl-Heinrich Heinecken et utilisé depuis lors, correspond à ce type d'ouvrage et non à une œuvre particulière, d'après la notice de la Bnf.
  2. Matthieu 12, 38–42 ; voir aussi Matthieu 16, 1–4, Luc 11, 29–32.
  3. Les correspondances sont énumérées pour la bible de la Bnf sur le site de la base iconographique de l'Institut Warburg.
  4. a, b, c, d, e et f Zimmermann 1937
  5. Cycles typologiques dans la cathédrale de Cantorbéry sur le site de l'Institut Warburg.
  6. a, b et c Lobrichon 1986
  7. Schmidt 1959
  8. C'est Henrik Cornell, dans son livre Biblia pauperum, Stockholm, Thule-Tryck, 1925 qui a classé les exemplaires alors connus, classification toujours respectée.
  9. Ce rouleau a été publié par Deissmann et Wegener en 1934, et est cité par Zillermann.
  10. La version de la Bnf fait partie de ce groupe.
  11. Mâle 1902, Mâle 1995.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marcel Aubert, « Henrik Cornell. Biblia pauperum. Stockholm, Thule-Tryck, 1925 », Bibliothèque de l'école des chartes, vol. 88, no 1,‎ 1927, p. 332-334 (lire en ligne).
  • Max Engammare, « Les Figures de la Bible. Le destin oublié d'un genre littéraire en image (XVIe-XVIIe siècle) », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerrané, t. 106, no 2,‎ 1994, p. 549-591 (DOI 10.3406/mefr.1994.4339, lire en ligne).
  • Guy Lobrichon, « La Bible des pauvres du Vatican, Palat. lat. 871. Essai sur l'émergence d'une spiritualité laïque dans l'Allemagne de la fin du Moyen Âge », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, t. 98, no 1,‎ 1986, p. 295-327 (DOI 10.3406/mefr.1986.2859, lire en ligne).
  • Guy Lobrichon, « Panorama en bref des recherches actuelles sur la Bible au Moyen Âge », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, t. 105, no 2,‎ 1993, p. 827-836 (DOI 10.3406/mefr.1993.3324, lire en ligne)
  • Émile Mâle, « Influence de la Bible des pauvres et du Speculum humanae salvationis sur l'art du XVe et du XVIe siècle », Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, no 4,‎ 46e année, 1902, p. 424 (DOI 10.3406/crai.1902.17224, lire en ligne)
  • Émile Mâle, L'art religieux de la fin du Moyen Âge en France, Paris, A. Colin,‎ 1995, 7e éd., X-570 p. (ISBN 2-200-21397-2) (7e édition, revue et corrigée, préparée sous la direction de Françoise Perrot).
  • Guy Lobrichon, La Bible au Moyen Âge, Paris, A. & J. Picard, coll. « Les Médiévistes français » (no 3),‎ 2003 (ISBN 978-2708407008)
  • Gerhard Schmidt, Die Armenbibeln des XIV. Jahrhunderts, Cologne, Herman Böhlaus Nachf.,‎ 1959, 163 p.
  • Hildegard Zimmermann, « Armenbibel », dans Reallexikon zur deutschen Kunstgeschichte, vol. 1, Stuttgart, J. B. Metzlersche Verlagsbuchhandlung,‎ 1937 (lire en ligne), p. 1071-1083

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

  • The Internet Biblia Pauperum est une traduction en anglais des textes d'une bible des pauvres, y compris les références aux passages de la bible. Le projet a été mené par Tamara Manning, et n'est plus maintenu depuis 2001. L'exemplaire utilisé est typographiquement proche de celui de la Bnf.