Bianwen

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Le combat entre Sariputra et Raudraksa : en bas, l'éléphant blanc créé par Sariputra assèche le lac créé par Raudraksa ; en haut à droite, Raudraksa chute en arrière, définitivement défait. ixe siècle. British Museum.

Le bianwen (chinois 變文 / 变文, Wade-Giles pien-wen) est un genre de la littérature populaire chinoise, existant sous la dynastie Tang, entre les viiie et xe siècles.

Origine[modifier | modifier le code]

C'est le hasard d'une découverte archéologique qui a permis d'attester l'existence d'une littérature orale populaire sous la dynastie Tang. En effet, parmi les manuscrits de Dunhuang, découverts dans une des grottes du même nom au début du xxe siècle, une centaine de textes relèvent d'un genre appelé bianwen, écrit dans une langue classique vulgarisée. Faisant alterner vers et prose, ils sont parfois appelés « chantefables »[1].

Sous les Tang, au viiie siècle, les bouddhistes de l'école du Dhyāna (le chan chinois) notaient en langue vulgaire les propos des maîtres bouddhistes, contrairement à l'usage habituel des lettrés, qui était d'utiliser le chinois écrit. On a ensuite utilisé cette même langue vulgaire, dans les monastères, pour écrire des textes visant propager la religion auprès des fidèles[2].

Présentation[modifier | modifier le code]

Les bianwen sont d'inspiration indienne et ont d'abord été écrits en vue de populariser les canons du bouddhisme. On les récitaient dans les monastères bouddhiques. Les passages en vers, chantés, étaient sans doute accompagnés d'un instrument. Les vers étaient généralement des vers réguliers de sept syllabes[3]. Les textes étaient récités à un auditoire auquel on présentait en même temps des rouleaux peints (bianxiang (zh)), d'où le sens probable du mot bianwen : « textes sur des scènes en images »[4]. Un autre sens possible est « textes adaptés », soit adaptés de la tradition bouddhique indienne, soit adaptés d'un genre bouddhique en un genre profane[3]. Les bianwen ont en effet rapidement été adaptés à des sujets non bouddhiques, tirés de l'histoire ou des légendes chinoises.

Il est possible que le théâtre d'ombres, à la mode sous les Song, soit une adaptation des bianwen, les ombres ayant remplacé les images peintes. Les bianwen ont directement influencé un autre genre de la littérature orale populaire, le tanci, qui lui aussi alterne parties en prose et en vers[5].

Le mélange de prose et de vers est une caractéristique d'origine proprement indienne. Après les bianwen elle se retrouve dans toute la littérature en langue vulgaire de la Chine, théâtre et roman. Le nom même des chapitres des romans, hui, littéralement « fois », provient des contes qui pour les plus longs se narraient en tant de « fois », c'est-à-dire de séances[6].

Bianwen bouddhiques[modifier | modifier le code]

Le plus ancien des bianwen bouddhiques, datant des environs de 750, se rapporte à la légende de Sariputra, disciple de Çakyamuni, et à son combat magique contre un magicien représentant la religion locale, à l'occasion de la fondation du monastère de Jetavana (en)[7],[8]. Au recto, la partie conservée présente cinq scènes séparées par un arbre. De la gauche vers la droite (mais la présentation du rouleau au public devait se faire de la droite vers la gauche, la première scène à gauche étant la scène finale) : deux démons créés par le magicien sont soumis par un roi gardien céleste appelé par Sariputra ; un dragon créé par le magicien est défait par un oiseau garuda créé par Sariputra ; un lac créé par le magicien est asséché par un éléphant blanc créé par Sariputra ; un buffle créé par le magicien est vaincu par un lion créé par Sariputra ; une montagne créée par le magicien est détruite par un vajra créé par Sariputra.

L'une des histoires bouddhiques les plus populaires est celle de Mulian. Elle existe sous forme de bianwen, de Précieux Rouleau ou de pièce de théâtre[9]. L'histoire de Mulian figure dans trois bianwen, la version la plus élaborée étant une copie datée de 921. L'histoire doit notamment son succès au fait qu'elle est conforme à la morale chinoise de la piété filiale. D'autres bianwen sont consacrés principalement à la vie et aux miracles du Bouddha. L'un d'eux se rapporte à l'histoire proprement chinoise du moine Huiyuan[10].

Les bianwen bouddhiques ont été repris sous les Song par des conteurs spécialisés dans des récits bouddhiques, eux-mêmes repris sous les Yuan et les Ming dans le genre des baojuan ou « Précieux Rouleaux »[5].

Rouleau illustré représentant le combat magique entre Śariputra et Raudrakṣa. Cinq scènes du combat magique sont séparées les unes des autres par un arbre. 27,5 x 571,3 cm. Manuscrit Pelliot chinois 4524, datant des environs de 750, Bibliothèque nationale de France[11].

Bianwen laïcs[modifier | modifier le code]

Bianwen sur Meng Jiangnü. Manuscrit Pelliot chinois 5039, ixe ‑ xe siècles, Bibliothèque nationale de France.

Les bianwen laïcs à sujets historiques se rapportaient par exemple à l'empereur Shun, à Wu Zixu (en) (histoire reprise ensuite au théâtre et dans le roman historique Histoire des Zhou orientaux), à Zhang Yichao (en), dont l'histoire concerne directement Dunhuang, au général Wang Ling (zh), au début de la dynastie des Han. Le bianwen sur Ji Bu, contemporain de Wang Ling, entièrement en vers, peut être considéré comme l'une des rares épopées chinoises[12].

Le bianwen relatant l'histoire de Shun le montre confronté à sa belle-mère, une marâtre et a une tonalité comique. Bien que non bouddhique, l'histoire fait intervenir Indra, divinité hindouiste adoptée par le bouddhisme, et pourrait avoir été écrite par un moine bouddhiste[13].

Manuscrits[modifier | modifier le code]

La plupart des bianwen sont actuellement conservés au British Museum, à la Bibliothèque nationale de France et à la Bibliothèque nationale de Chine.

Bibliothèque nationale de France :

Édition[modifier | modifier le code]

  • Wang Zhongmin (dir.), Dun huang bian wen ji 敦煌變文集, 2 vol., 人民文學出版社, Pékin, 1957

Traduction[modifier | modifier le code]

  • Jacques Pimpaneau, Anthologie de la littérature chinoise classique, Arles, Éditions Philippe Picquier, 2004 (« Les bianwen », p. 519-531)

Références[modifier | modifier le code]

  1. André Lévy, La Littérature chinoise ancienne et classique, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1991, p. 100-101.
  2. Demiéville 1973, p. 124.
  3. a et b Pimpaneau 1991, p. 75-76.
  4. Yinde Zhang, Histoire de la littérature chinoise, Paris, Ellipses, coll. « Littérature des cinq continents », 2004, p. 33
  5. a et b Pimpaneau 1991, p. 76-77.
  6. Demiéville 1973, p. 128.
  7. Pimpaneau 1991, p. 83-84.
  8. Catalogue des manuscrits chinois de Touen-Houang, volume V, numéro 4001-6040, p. 163-164
  9. Pimpaneau 1991, p. 80.
  10. Jacques Pimpaneau, Chine. Histoire de la littérature, Arles, Éditions Philippe Picquier, 1989, rééd. 2004, p. 301.
  11. Sariputra et les Six Maîtres d'erreur, exposition Chine. L'Empire du trait, Bibliothèque nationale de France, 2004.
  12. Pimpaneau 1991, p. 86-90.
  13. Demiéville 1973, p. 125-126.
  14. (en) Traduction de Victor H. Mair sur le site de l'International Dunhuang Project (en)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

  • Wayang beber, genre de littérature orale indonésienne semblable au bianwen.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Demiéville, « Les débuts de la littérature en chinois vulgaire », dans Choix d'études sinologiques, Leyde, E. J. Brill,‎ 1973 (lire en ligne), p. 121-129
  • Jacques Pimpaneau, Chine. Littérature populaire : Chanteurs, conteurs, bateleurs, Philippe Picquier,‎ 1991 (ISBN 2-87730-097-8)
  • Nicole Vandier-Nicolas, Sariputra et les six Maîtres d’erreur. Fac-similé du manuscrit chinois 4524 de la Bibliothèque nationale, Paris, Imprimerie nationale, 1954