Bataille de Kalavrya

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Bataille de Kalavrya
Miniature d'Alexis Comnène, le vainqueur de la bataille
Miniature d'Alexis Comnène, le vainqueur de la bataille
Informations générales
Date 1078
Lieu Kalavrya, Thrace
Issue Victoire des forces impériales décisive
Belligérants
Forces impériales Forces rebelles de Nicéphore Bryenne
Commandants
Alexis Comnène Nicéphore Bryenne
Forces en présence
Entre 5 500 et 6 500 selon Haldon[1]
Entre 8 000 et 10 000 selon Birkenmeier[2]
12 000[1],[3]
Pertes
Lourdes Lourdes (Nicéphore Bryenne fait prisonnier)

La bataille de Kalavrya (ou Kalavryta) se déroule en 1078 entre les forces impériales d'Alexis Comnène et le rebelle et gouverneur de Dyrrachium Nicéphore Bryenne l'Ancien. Bryenne s'était soulevé contre Michel VII Doukas et avait bénéficié du soutien des régiments byzantins des Balkans. Toutefois, après l'éviction de Doukas par Nicéphore III Botaniatès, Bryenne maintient sa révolte et menace Constantinople. Après l'échec des négociations, Botaniatès envoie le jeune général Alexis Comnène avec l'ensemble des forces disponibles pour le combattre.

Les deux armées se rencontrent à Kalavrya, sur la rivière Halmyros. Alexis Comnène dont l'armée est bien plus petite et moins expérimentée tente de tendre une embuscade à l'armée de Bryenne. Cependant, c'est un échec et les ailes de sa propre armée sont repoussées par les rebelles. Alexis réussit à se frayer un chemin et à s'enfuir mais parvient à regrouper ses hommes. Au même moment, l'armée de Bryenne perd sa cohésion après avoir remporté cette première phase de la bataille mais aussi parce que leurs alliés Pétchénègues ont lancé une attaque contre leur camp. Renforcés par les mercenaires turcs, Alexis parvient à attirer les troupes de Bryenne dans une nouvelle embuscade en feignant une retraite. L'armée rebelle est vaincue et Bryenne lui-même est capturé.

Le récit de la bataille est connu grâce à deux sources, l'Alexiade d'Anne Comnène et le Manuel d'Histoire de Nicéphore Bryenne le Jeune dont s'inspire largement le texte d'Anne Comnène. C'est l'une des rares batailles byzantines à être connue en détail et à être une source fiable pour l'étude des tactiques de l'armée byzantine à la fin du XIe siècle.

Contexte[modifier | modifier le code]

Après la défaite byzantine de Mantzikert de 1071 contre les Turcs Seldjoukides et la déposition de Romain IV Diogène, l'Empire byzantin fait face à une décennie de troubles internes et de rébellions. Les guerres constantes épuisent l'armée impériale et dévastent l'Asie Mineure laissée sans défense face aux incursions croissantes des Turcs. Dans les Balkans, les invasions petchénègues et coumanes dévastent la Bulgarie tandis que les princes serbes renoncent à leur allégeance à l'empire[4].

Le gouvernement de Michel VII ne parvient pas à contrôler la situation et perd rapidement des soutiens parmi l'aristocratie militaire. À la fin de l'année 1077, deux des généraux majeurs de l'empire, Nicéphore Bryenne l'Ancien, le duc de Dyrrachium et le stratège des Anatoliques du nom de Nicéphore Botaniatès sont proclamés empereurs par leurs troupes. Bryenne quitte Dyrrachium pour Constantinople et sa popularité grimpe tout au long de son parcours tandis qu'il s'assure de la loyauté de la plupart des troupes byzantines dans les Balkans. Toutefois, Bryenne préfère entamer des négociations. Michel VII repousse ses offres et Bryenne envoie son frère Jean mettre le siège devant la capitale impériale. Cependant, il ne parvient pas à vaincre les défenses de la ville et les forces rebelles doivent se retirer. Cet échec entraîne la défection des nobles constantinopolitains qui préfèrent se tourner vers Botaniatès. En mars 1078, Michel VII est contraint à l'abdication et se retire comme moine tandis que Nicéphore Botaniatès pénètre dans Constantinople en tant que nouvel empereur[5].

Toutefois, Botaniatès manque de troupes pour s'opposer à Bryenne qui a le contrôle sur sa Thrace natale et isole la capitale des territoires byzantins en Europe. Tout d'abord, Botaniatès envoie une ambassade dirigée par le proèdre Constantin Choirosphaktès, un diplomate expérimenté, pour conduire les négociations avec Bryenne. Dans le même temps, il nomme le jeune Alexis Comnène comme domestique des Scholes (commandant en chef) et tente d'obtenir le soutien du sultan seldjoukide Süleyman Ier Shah. Ce dernier lui envoie tout d'abord 2 000 hommes et lui en promet plus[6]. L'empereur déjà âgé (76 ans au moment de son accession), offre à Bryenne le titre de césar et d'héritier au trône. Bryenne accepte mais pose quelques conditions. Il renvoie alors les ambassadeurs impériaux à Constantinople. Botaniatès qui n'a ouvert les négociations que pour gagner du temps rejette les conditions de Bryenne et ordonne à Alexis Comnène de se porter à la rencontre de l'armée rebelle[7].

Prélude[modifier | modifier le code]

Bryenne a établi son campement dans la plaine de Kedoktos (un nom issu du latin aqueductus) sur la route de Constantinople. Son armée comprend 12 000 hommes issus principalement des régiments de Thessalie, de Macédoine et de Thrace ainsi que de mercenaires francs et de l'Hétairie, l'élite de la tagma (l'armée de campagne par opposition aux armes régionales ou thématiques). Les forces d'Alexis comprennent 2 000 archers à cheval turcs, 2 000 hommes issus des garnisons d'Asie Mineure (les Chomatenoi), quelques centaines de chevaliers francs[8] venus d'Italie et le régiment nouvellement créé des Immortels. Ce corps d'élite est formé par Niképhoritzès, le « premier ministre » de Michel VII pour devenir le noyau de la nouvelle armée byzantine. L'estimation des forces d'Alexis varie de 5 500 à 6 500 hommes pour Haldon à 8 000 à 10 000 hommes pour Birkenmeier. Néanmoins, il est certain qu'elle est inférieure en nombre à celle de Bryenne mais aussi moins expérimentée.

Les forces d'Alexis quittent Constantinople pour se diriger vers la rivière Halmyros (à l'ouest d'Héraclée, aujourd'hui Marmara Ereğli) près du fort de Kalavrya. Curieusement et contrairement aux pratiques habituelles, Alexis n'ordonne pas la fortification de son camp, peut-être en raison de la fatigue de ses hommes[9]. Il envoie ensuite ses alliés turcs comme éclaireurs pour s'informer des positions, du nombre et des intentions de ses adversaires. Les espions d'Alexis remplissent facilement leur mission mais à la veille de la bataille, certains sont capturés par Bryenne et l'informent sur les forces d'Alexis Comnène[10],[9].

Bataille[modifier | modifier le code]

Positions initiales et plans[modifier | modifier le code]

La position initiale des deux armées et la première phase de la bataille avec l'embuscade ratée d'Alexis.

Bryenne divise son armée en trois divisions, chacune sur deux lignes, comme décrit dans les manuels militaires byzantins. L'aile droite forte de 5 000 hommes est dirigée par son frère Jean et comprend les mercenaires francs, la cavalerie thessalienne, l'Hétairie et le régiment Maniakatai (les descendants des vétérans de la campagne de Georges Maniakès en Sicile et en Italie. Son aile gauche compte 3 000 hommes venus de Thrace et de Macédoine et est dirigée par Katakalon Tarchaniotès. Enfin, le centre est dirigé par Bryenne lui-même et comprend de 3 000 à 4 000 hommes venant de Thessalie, de Thrace et de Macédoine. Conformément à la doctrine militaire byzantine classique, il positionne un détachement de Petchénègues à un demi-kilomètre sur la gauche de sa force principale[11],[12].

Alexis déploie sa petite armée près du camp de Bryenne et la divise en deux commandements. Il commande l'aile gauche qui fait face à la division la plus puissante de Bryenne. Il a à sa disposition les chevaliers francs à droite et les Immortels sur la gauche des Francs. L'aile droite est dirigée par Constantin Katakalôn et comprend les Chomatenoi et les Turcs. Selon Alexiade, les Turcs ont le rôle de flanc-garde (plagiophylakes) et ont pour mission d'observer et au besoin d'aller à la rencontre des Petchénègues. À l'opposé, Alexis positionne sur son extrême gauche son propre détachement chargé de prendre l'ennemi de flanc. Il est composé de troupes issus du corps des Immortels et doit se servir du relief pour rester cacher à la vue de l'ennemi. En raison de son infériorité numérique, Alexis est contraint de rester sur la défensive. Sa seule chance de succès est que ses forces positionnées sur les flancs parviennent à profiter du terrain accidenté pour prendre par surprise l'armée de Bryenne et y semer la confusion. Enfin, il compte aussi sur la capacité de son aile gauche à percer les lignes adverses[13],[9].

La déroute de l'armée d'Alexis[modifier | modifier le code]

La deuxième phase de la bataille. Le flanc droit d'Alexis s'effondre et Alexis lui-même échappe de peu à l'encerclement. Toutefois, les Petchénègues au service de Bryenne interrompent la poursuite et attaquent leur propre camp, ce qui sème la confusion parmi l'arrière-garde des rebelles.

Alors que les forces rebelles progressent vers les lignes loyalistes, les troupes d'Alexis situées sur les flancs tentent de leur tendre une embuscade. Leur offensive cause une certaine confusion parmi les rebelles mais Bryenne (ou Jean selon l'Alexiade) regroupe ses hommes et lance sa seconde ligne à l'offensive. Cette contre-attaque brise l'offensive des troupes impériales qui doivent se replier dans la panique, y compris les Immortels qui abandonnent leurs postes. Bien qu'ils souffrent de lourdes pertes, la plupart parviennent à fuir jusqu'aux arrières de l'armée d'Alexis[14],[9].

Dans le même temps, Alexis combat avec sa suite aux côtés des Francs. Il ne réalise pas immédiatement que son aile gauche s'effondre. Sur l'aile droite, les Chomatenoi qui engagent les hommes de Tarchaniotès sont attaqués sur leurs flancs et leurs arrières par les Petchénègues qui évitent les Turcs chargés de les surveiller. Les Chomatenoi voient leurs lignes brisées et s'enfuient. Le sort d'Alexis semble alors scellé. Toutefois, les Petchénègues ne parviennent pas à exploiter leur succès. À la place, ils font demi-tour et pillent le camp de Bryenne. Après avoir rassemblé autant de butin qu'ils pouvaient, ils quittent le champ de bataille[15].

Toutefois, cette défection est de peu d'importance car la victoire de Bryenne semble certaine. En effet, ses ailes enveloppent peu à peu les Francs d'Alexis situés au centre. C'est à cet instant qu'Alexis se rend compte de la situation. D'abord désespéré face à la défaite[16], il pense à tenter une attaque contre Nicéphore Bryenne lui-même en espérant décapiter l'armée adverse en la privant de son chef. Toutefois, ses adjoints l'en dissuadent. Avec seulement six hommes autour de lui, il parvient à percer les lignes adverses. Se retrouvant sur les arrières de l'armée rebelle, il constate qu'une certaine confusion y règne du fait de l'attaque petchénègue sur le camp de Bryenne. Là, il aperçoit aussi le cheval de parade de Nicéphore Bryenne en train d'être amené en sécurité. Alexis et ses hommes chargent l'escorte et s'emparent du cheval avant de quitter le champ de bataille[17].

Alexis parvient à atteindre une colline derrière la position initiale de son armée. Alexis commence à regrouper son armée à partir d'unités qui ont été dispersées. Il envoie des messagers pour rassembler les fuyards en les informant que Bryenne a été tué et en affichant son cheval de parade comme preuve. Dans le même temps, les renforts promis par les Turcs arrivent, ce qui relève le moral des troupes[18],[19].

Contre-attaque d'Alexis[modifier | modifier le code]

La phase finale de la bataille lors de laquelle Alexis regroupe ses hommes et attaquent les troupes rebelles pour les attirer dans une nouvelle embuscade. L'armée rebelle s'effondre et Nicéphore Bryenne est capturé.

Peu après avoir restauré l'ordre parmi ses troupes dispersées et conscient de la désorganisation parmi les forces de Bryenne, Alexis décide de contre-attaquer. Le plan qu'il établit permet aux archers à cheval turcs de déployer l'ensemble de leurs capacités. Il divise ses forces en trois commandements, dont deux sont laissés en arrière en embuscade. Le dernier composé des Immortels et des Chomatenoi est dirigé par Alexis lui-même. Il n'est pas déployé sur ligne continue mais est divisé en petits groupes entremêlés avec d'autres groupes d'archers à cheval turcs. Ce corps se dirige vers les rebelles pour les engager avant de feindre une retraite et les attirer dans une nouvelle embuscade tendue par les deux corps d'Alexis restants[19],[20].

L'attaque d'Alexis prend par surprise les hommes de Bryenne mais ces derniers, expérimentés, ne tardent pas à se reprendre et à repousser les troupes impériales. Lors de leur repli, ces dernières et plus particulièrement les Turcs emploient une tactique de harcèlement, attaquant les lignes ennemies pour se replier rapidement après. Ces assauts multiples trompent les troupes adverses et fragilisent leur ligne. Certains des hommes d'Alexis décident de s'attaquer à Bryenne lui-même et ce dernier doit se défendre contre plusieurs attaques[19],[21].

Au moment où l'armée de Bryenne se retrouve sur le lieu de l'embuscade, les ailes d'Alexis lancent leur attaque sur les flancs adverses, semant la panique et la confusion. Bryenne et son frère Jean tentent en vain de rallier leurs hommes mais ces derniers préfèrent fuir. Finalement, les deux frères essaient de mettre en place une arrière-garde mais celle-ci est vaincue et Nicéphore et Jean sont capturés[19],[21].

Conséquences[modifier | modifier le code]

La bataille marque la fin de la révolte de Nicéphore Bryenne bien que Nicéphore Basilakès rassemble la plupart des hommes de l'armée de Bryenne et tente de. Il est lui aussi défait par Alexis Comnène qui parvient ensuite à expulser les Petchénègues de Thace. Nicéphore Bryenne est quant à lui aveuglé sur ordre de Botaniatès. Finalement, prenant pitié de lui, l'empereur le restaure dans ses titres et dans sa fortune. En 1081, Alexis Comnène chasse Botaniatès du trône et devient le nouvel empereur. Bryenne reçoit alors de plusieurs dignités de haut rang. Il détient même des postes de commandement lors des campagnes d'Alexis contre les Petchénègues et défend Adrianople contre une attaque rebelle en 1095. Son fils ou son petit-fils, Nicéphore Bryenne le Jeune se marie à Anne Comnène, la fille de l'empereur. Il devient par la suite un important général sous le règne d'Alexis, accédant au rang de césar[22].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Haldon 2001, p. 128
  2. Birkenmeier 2002, p. 58
  3. Tobias 1979, p. 201
  4. Birkenmeier 2002, p. 27-29, 56
  5. Birkenmeier 2002, p. 56
  6. Tobias 1979, p. 95-97
  7. Tobias 1979, p. 97-98
  8. Chez les Byzantins, le terme Franc recouvre l'ensemble des peuples d'Europe occidentale.
  9. a, b, c et d Haldon 2001, p. 128
  10. Tobias 1979, p. 199-200
  11. Birkenmeier 2002, p. 57-58
  12. Haldon 2001, p. 128-129
  13. Birkenmeier 2002, p. 58-59
  14. Birkenmeier 2002, p. 59
  15. Tobias 1979, p. 204
  16. Alexis sait aussi qu'il a désobéi à un ordre impérial en refusant d'attendre les renforts turcs et craint l'éventuelle punition de Nicéphore Botaniatès.
  17. Haldon 2001, p. 129-130
  18. Tobias 1979, p. 208-209
  19. a, b, c et d Haldon 2001, p. 130
  20. Tobias 1979, p. 209
  21. a et b Tobias 1979, p. 209-211
  22. Kazhdan 1991, p. 331

Sources[modifier | modifier le code]

  • (en) John W. Birkenmeier, The Development of the Komnenian Army, 1081-1180, Brill Academic Publishers,‎ 2002
  • (en) John Haldon, The Byzantine Wars, Tempus,‎ 2001
  • (en) Alexander Kazhdan, Oxford Dictionary of Byzantium, Oxford University Press,‎ 1991
  • Basile Skoulatos, Les Personnages byzantins de l'Alexiale : Analyse prosopographique et synthèse, Nauwelaerts,‎ 1980
  • (en) Warren Treadgold, History of Byzantine State and Society, Stanford University Press,‎ 1997
  • N. Tobias, « The Tactics and Strategy of Alexius Comnenus at Calavrytae, 1078 », Byzantine Studies/Etudes byzantines, vol. 6,‎ 1979, p. 193–211 (ISSN 0095-4608, lire en ligne)