Bartholomé Tecia

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En-tête du jugement rendu le 10 juin 1566 contre Bartholomé Tecia.

Bartholomé Tecia (né vers 1550 et mort en 1566) est un collégien originaire du Piémont exécuté le 10 juin 1566 à Genève pour « crime de sodomie ». Son procès et sa condamnation ont eu lieu trente ans après l’adoption de la Réforme à Genève. Âgé de 15 ans, il fut condamné à mort, torturé, ligoté et noyé dans le Rhône. Son histoire a été rendue publique en 2008 par une pièce de théâtre.

Bartholomé Tecia est l'une des 13 personnes condamnées à la noyade à Genève pour homosexualité entre 1558 et 1619, dont deux femmes[1]. On dénombre un total de 33 personnes condamnées à mort à Genève sous cette même accusation de 1444 à 1662, date de la dernière exécution[2].

Biographie[modifier | modifier le code]

La vie et la mort de Bartholomé Tecia sont connues par les procès-verbaux rédigés à l'occasion de son procès à Genève, du 28 mai au 10 juin 1566[3]. Ces documents nous apprennent qu'il est le fils de Bastien Tecia[4], originaire du Villar[5] dans les vallées vaudoises du Piémont, et que sa famille (qui appartient probablement à l'Église vaudoise du Piémont) l'envoie à Genève pour y poursuivre ses études. Il loge chez le Principal du collège, Théodore de Bèze, successeur de Jean Calvin. Il a pour camarades d’école notamment Agrippa d’Aubigné (1552-1630) et un certain Émeric Garnier. Une affaire de mœurs à laquelle sont mêlés ces deux derniers amène Bartholomé devant le tribunal. Agrippa affirme que Bartholomé aurait « tenté de le bougrer »[6]. Bartholomé Tecia est condamné au supplice et à la mort, ligoté et noyé dans le Rhône.

Dans son avis de droit donné au Petit Conseil le 31 mai 1566, Germain Colladon[7],[8] préconise la torture pour obtenir des aveux de Bartholomé Tecia. La peine n'a pas lieu d'être adoucie car Bartholomé a « constamment nié » sa culpabilité, et la peine accoutumée à cette époque pour les cas de sodomie est la noyade[2].

La sentence est prononcée au nom des douze membres présents du Petit Conseil[9].

« Ayant Dieu et ses Saintes Écritures devant nos yeux et invoqué son Saint Nom pour faire droit jugement, disons « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen » par notre définitive sentence laquelle donnons ici par écrit : Toi, Barthélemy Tecia, condamnons à être lié de cordes, mené hors la Corraterie, sur le fleuve du Rhône, et là, en iceluy être noyé et submergé, façon accoutumée, tellement que l'âme soit séparée de son corps. Et ainsi finira tes jours pour être en exemple aux autres qui tels cas voudraient commettre. Et à vous, notre lieutenant, commandons de mettre notre présente sentence à due et entière exécution. Le lundi 10 juin 1566. »

Les rares témoignages d'époque, à Genève ou ailleurs en Suisse, suggèrent que le condamné était recroquevillé poignets et chevilles liés, puis jeté depuis une barque et maintenu sous l’eau jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le public était rassemblé sur la rive et sur d'autres barques pour assister au spectacle de l’exécution. Le corps était ensuite ramené à terre, puis traîné sur une claie jusqu'au lieu habituel des exécutions, où il était enterré[2].

Contexte historique[modifier | modifier le code]

En l'an 1566, il y a tout juste trente ans que les Bernois ont envahi le pays de Vaud et qu'à Genève le Conseil général a adopté la Réforme protestante. L'Académie de Genève est inaugurée en 1559. Théocratie sous l'égide de Théodore de Bèze depuis la mort de Calvin, la république proclame en 1564 et 1566 les « Ordonnances somptuaires » réglementant les vêtements et les repas publics.

Les guerres de religion ont sévi de 1562 à 1598 autour de Genève, de même que la peste. Au XVIe siècle, les tribunaux pendent, décapitent et brûlent, à Genève moins qu'ailleurs semble-t-il, un cinquième seulement des procès conduisant à l'exécution[réf. nécessaire]. Certains condamnés sont accusés d'être papistes, de croire en la transsubstantiation ou encore de contester le dogme de la Trinité comme Michel Servet en 1553. Bartholomé Tecia appartient à ceux et celles qui dérangent par leur différence considérée comme « abominable », tout comme les dizaines de « sorciers et sorcières » dont la dernière, Michée Chaudron, sera pendue et brûlée en 1652.

En 1554 trois garçons pubères poursuivis pour sodomie sont condamnés à la noyade, une peine considérée comme plus douce que le bûcher habituellement imposé aux « sodomites ». En 1559 Jaquema Gonet a de même commis « les actes abominables de sodomie, de péché contre nature », elle est aussi condamnée à la noyade. Guillaume Brancard est noyé en 1561, Pierre Jobert et Thibaud Lespligny en 1562, Ozias Lamotte en 1563. D'autre part, la condamnation à la noyade est appliquée pour des cas d'infanticide, d'adultère, d'inceste ou encore de viols d'enfants[2],[1].

Hommages[modifier | modifier le code]

Pièce de théâtre[modifier | modifier le code]

La pièce de théâtre Bartholomé Tecia, un procès ordinaire de Jean-Claude Humbert[10] a reçu en 2005 le Prix de la société genevoise des écrivains, offert par la Ville de Genève. Elle a été créée au théâtre « Les Salons » le 3 avril 2008, dans une mise en scène de Lucienne Babel et Yvan Muller[11],[12].

De larges extraits du dossier des Archives d'État de Genève contenant les procès-verbaux du procès de Bartholomé Tecia sont repris dans la pièce, laissés dans leur langue originale du XVIe siècle, langue alors bien plus hardie qu'aujourd'hui.

Plaque commémorative[modifier | modifier le code]

C'est à l'initiative de l'association Network Genève[13] qu'une motion déposée par 14 conseillers municipaux en 2010, et acceptée par la commission des arts et de la culture en février 2012, a demandé que la Ville de Genève appose une plaque commémorative[14].

Cette plaque épigraphique a été inaugurée place Bel-Air à Genève le 10 juin 2013[15],[16], à l'endroit même où Bartholomé Tecia fut noyé dans le Rhône, en présence de la maire de la ville de Genève Sandrine Salerno[17], du président du Conseil d'État Charles Beer[18], de la représentante du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme Marcia Kran[19], du président de Network Suisse Oliver Fritz et du responsable de Network Genève Dominique Rachex[20], ainsi que de représentants des associations LGBT de Genève et de Suisse[21],[22]. Au centre de la plaque se trouve un code QR qui est un lien vers une page Internet sur le site officiel de la ville de Genève, avec un texte explicatif en français, allemand, italien et anglais[23].

Oliver Fritz (Network Suisse) et Dominique Rachex (Network Genève).
Plaque dédiée à Bartholomé Tecia, au bord du Rhône.
Les autorités du canton, Charles Beer, et de la ville, Sandrine Salerno.

Texte de la plaque :

« BARTHOLOMÉ TECIA. Étudiant piémontais âgé de 15 ans, dénoncé, torturé et condamné le 10 juin 1566 à être noyé en ce lieu, pour crime d’homosexualité. Aujourd’hui, l’orientation sexuelle et l’identité de genre doivent être reconnues universellement comme étant des droits humains fondamentaux. À travers le monde, des personnes continuent d'être discriminées, persécutées et condamnées du seul fait de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Posée le 10 juin 2013 à l’initiative de network. »

Polémique[modifier | modifier le code]

Le 21 juin 2013, un article signé « La rédaction » paru sur le journal en ligne lesobservateurs.ch[24] remet en cause la condamnation de Bartholomé Tecia pour homosexualité. Selon cet article (cité par la Tribune de Genève du 25 juin 2013), il aurait été condamné pour avoir exercé une « contrainte sexuelle sur la personne de deux garçons, se rendant coupable de tentative de viol et de harcèlement ». Cette analyse se baserait, selon les auteurs, sur les témoignages directs de deux de ses camarades dont Théodore Agrippa d'Aubigné, cité dans l'ouvrage « Le premier séjour d’Agrippa d’Aubigné à Genève » d'Eugénie Droz. Cette interprétation est contestée par Franceline Dupanloup, chargée des questions d'homophobie pour l'État de Genève, qui replace les termes employés dans leur contexte historique[25].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Claude Humbert, Bartholomé Tecia, un procès ordinaire, Bonne, Éditions de Limargue,‎ 2008, 65 p.
    Texte de la pièce de théâtre.
  • Madeleine Lazard, Agrippa d’Aubigné, Paris, Fayard,‎ 1998, 572 p.
    Mentionne l'affaire de mœurs qui obligea Agrippa à fuir Genève, avec la référence au dossier 1359 des Archives d’État de Genève.
  • Théodore de Bèze, Les Juvenilia, Genève, Slatkine Reprints,‎ 1970, 267 p.
    Recueil contenant des poèmes homoérotiques écrits par Bèze dans sa jeunesse.
  • Sonia Vernhes Rappaz, « La noyade judiciaire dans la République de Genève (1558-1619) », in Crime, histoire et sociétés, Vol. 13, No 1 (2009), p. 5-23
    L'auteure a publié plusieurs articles sur ce thème, menant une réflexion sur la place de la noyade comme mode d'exécution entre jurisprudences médiévale et moderne[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Exécutions par noyades judiciaires à Genève de 1558 à 1619 », liste établie à partir de l'inventaire des Procès criminels des Archives d'État de Genève, sur castellion2015.ch.
  2. a, b, c et d Sonia Vernhes Rappaz, « La noyade judiciaire dans la République de Genève (1558-1619) », in Crime, histoire et sociétés, Vol. 13, No 1 (2009), p. 5-23 – Synthèse d'un mémoire de licence à l'université de Genève. Lire en ligne.
  3. Archives d'État de Genève, Procès criminels, 1ère série, dossier n°1359. Contenu : Dépositions d'Émeric Garnier (27 mai 1566), puis de Théodore Agrippa Daubigné contre Bartholomy Tecia ; Réponses de Théodore Agrippa (28 mai 1566), d'Émeric Garnier et de Bartholomé Tecia ; Répétitions du détenu (29, 30 et 31 mai et 4 juin 1566) ; Avis de droit de Colladon ; Sentence (10 juin 1566).
  4. Nom de famille peu répandu. On trouve en 1592 la mention d'un certain Sebastiano Tecia député du Villar (probablement Le Villar soit Villar Pellice, commune piémontaise proche de la frontière française). Voir : Jean Léger, Histoire générale des Eglises évangéliques des vallées du Piémont ou vaudoises, chez Jean Le Carpentier, 1669, 1196 p. Voir p. 156. Lire en ligne.
  5. Le Villar, soit en italien Villar Pellice, proche de Luserna San Giovanni, dans une des vallées vaudoises du Piémont. Le texte du jugement indique : « Bartholome fils de Bastian Tecia du Villaret (ou Villar, le texte est raturé) Val de Luserne en Piedmont ».
  6. Jean Batou, Genève au temps de Calvin. Théocratie ou dictature d'une bourgeoisie immature ?, publié sur contretemps.eu. Batou donne lui-même plusieurs sources imprimées : Philipp Benedict, « Calvin et la transformation de Genève », in : Martin Ernst Hirzel & Martin Sallmann (sous la dir. de), Calvin et le calvinisme, Genève, Labor et Fides, 2008, p. 25 ; William Naphy, « Sodomy in Early Modern Geneva : Various Definitions, Verdicts », in : Tom Betteridge (sous la dir. de), Sodomy in Early Modern Europe, Manchester U. P., 2002  ; Jeannine E. Olson, Calvin and Social Welfare, Selinsgrove, Pennsylvania: Susquehanna U. P., 1989 (en particulier Appendix F : « Text of a Genevan Decision for Five Boys in a Case of Sodomy, 7-16 March 1554)  ; Helmut Puff, Sodomy in Reformation Germany and Switzerland, 1400-1600, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 2003.
  7. Germain Colladon (1508-1594), jurisconsulte, auteur en 1568 des édits régissant l'organisation politique genevoise, surtout les Édits civils qui fixent pour plus de deux siècles les règles de procédure et de droit privé à Genève.
  8. Colladon émet 18 des 23 avis concernant des noyades dans la période étudiée par Sonia Vernhes Rappaz.
  9. Les membres du Petit Conseil nommés sont : Chevalier, de Chateauneuf, Botellier, Chicand, Guaict, Porral, Baudichon de la Maison-Neuve, Roset, Magistri, Fabri, de Chapeaurouge et Ferra.
  10. Présentation de Jean-Claude Humbert sur le site de la Société genevoise des écrivains.
  11. Pascale Zimmermann, « Tecia, le procès d’une exécution », in La Tribune de Genève, 5 avril 2008.
  12. Arnaud Gallay, « Pour la mémoire de Bartholomé », in 360°, 1er avril 2008.
  13. L'Association Suisse Network, regroupe des hommes homosexuels dirigeants d'entreprises, cadres, indépendants, personnalités politiques et artistes. Sa section genevoise est mentionnée dans le rapport de commission du 9 mars 2012.
  14. Motion M-944 « Une plaque commémorative pour Bartholomé Tecia », du 13 octobre 2010. Rapport de commission, 9 mars 2012.
  15. F.T., « Genève rendra mémoire à la victime d'un crime homophobe vieux de 447 ans », in 360°, 19 janvier 2013.
  16. Thierry Mertenat, « Plaque commémorative : Bartholomé Tecia, noyé dans le Rhône pour crime d’homosexualité en 1566 », in La Tribune de Genève en ligne, 10 juin 2013.
  17. Voir « En mémoire de Bartholomé Tecia » sur le site de Sandrine Salerno.
  18. Voir « Lutte contre l'homophobie: une plaque en souvenir de l’exécution de Bartholomé Tecia » sur le site du Département de l'instruction publique.
  19. (en) Voir « What we can learn from the story of the Geneva school boy executed by drowning 450 years ago » sur le site du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme.
  20. (fr) (de) Voir « Un lieu de mémoire et d'espoir » sur le site de Network.ch.
  21. (en) Voir « New Symbol in Geneva Makes Pro-Gay Statement » sur le site de Queerboys.ch.
  22. (de) Voir « Ein Ort der Erinnerung und der Hoffnung » sur le site de Queerdenker.ch.
  23. « Plaque épigraphique à la mémoire de Bartholomé Tecia », site officiel de la ville de Genève.
  24. « Affaire Tecia: la géométrie des certitudes », lesobservateurs.ch,‎ 21 juin 2013 (lire en ligne)
  25. Mabut Jean-François, « Bartholomé Tecia, victime de l'homophobie pas si innocente que ça? », La Tribune de Genève,‎ 25 juin 2013 (lire en ligne)
  26. Sonia Vernhes Rappaz, Université de Genève, Unité d'histoire moderne.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]