Autotélisme

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« Autotélisme » est un mot composé de deux racines grecques : autos (soi-même) et telos (but). Une activité est autotélique lorsqu’elle est entreprise sans autre but qu’elle-même.

Le terme s'applique tout aussi bien à des personnes qu'à des activités.

L'autotélisme en psychologie[modifier | modifier le code]

« L’individu autotélique n’a pas un grand besoin de possessions, de distractions, de confort de pouvoir ou de célébrité, car presque tout ce qu’il fait l’enrichit intérieurement. » (Mihály Csíkszentmihályi, 2005, p.149).

L’intérêt de la personne autotélique n’est pas purement passif ni contemplatif ; il implique un désir de comprendre, une volonté de résoudre un problème. On pourrait parler d’un intérêt désintéressé (Csíkszentmihályi, 2004, p.106).

L'individu autotélique résout plus facilement les difficultés de l'existence (…) (D. Allemann)

« […] leur énergie psychique paraît inépuisable […], ils sont plus attentifs […] remarquent plus de détails […] s’intéressent volontiers à quelque chose sans en attendre de récompenses immédiate » (Csíkszentmihályi, 2005, p156) « […]attitude joyeuse de curiosité » (Csíkszentmihályi, 2005, p159) […] volonté de comprendre de résoudre des problèmes. Mais […] intérêt désintéressé : « […] attention […] dénuée d’ambition et d’objectifs personnels pour [avoir] une chance d’appréhender la réalité selon ses propres termes. » (Csíkszentmihályi, 2005, p.158)

Les individus autotéliques sont moins préoccupés d’eux-mêmes et investissent plus d’énergie psychique dans leur rapport à la vie. (Csikszentmihalyi, 2005, p156)

Les personnes autotéliques marient une saine fierté de leur individualité et un intérêt authentique à l’endroit d’autrui (Csikszentmihalyi, 2004, p112).

Les individus créatifs sont généralement autotéliques […] et c’est parce qu’ils disposent d’un surplus d’énergie psychique à investir dans des choses apparemment triviales qu’ils font des découvertes. (Csikszentmihalyi, 2005, p.157)

L'autotélisme en poésie[modifier | modifier le code]

L'autotélisme désigne en arts le fait d'avoir soi-même pour but, en parlant d'un objet artistique (du grec auto-, « soi-même », et -telos, « but »). Il s'applique en général à certains textes littéraires : on parle de l'autotélisme d'un poème, on dit qu'un texte est autotélique, pour dire qu'il renvoie plus ou moins implicitement à sa propre création voire à la création littéraire en général (et non qu'il renvoie à lui-même, ce qui n'est qu'une mise en abyme). L'autotélisme est un phénomène important en littérature, et notamment en littérature française, surtout en poésie.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, un poème avait un objectif de description extérieur à lui-même. Le poème devient peu à peu un texte qui désigne implicitement le fait même de créer et la création poétique (sens qui rejoint par là ce que désignait premièrement le mot poésie, du latin emprunté au grec poiêsis, « création, fabrication »).

Baudelaire, mais surtout Rimbaud et Mallarmé, emploient les procédés poétiques traditionnels (jeux phonétiques, formes fixes, suggestion) pour montrer que le poème est un objet possédant un intérêt en soi hors de toute nécessité de référentialité extérieure.

Ainsi, les sonnets de Mallarmé comme quête d'un absolu sont une forme d'autotélisme en ce que cette quête d'absolu ne peut avoir de satisfaction que dans le poème lui-même, — dans le poème parfait. Paul Valéry parlera d'« intransitivité » du poème, par opposition à la « transitivité » des poèmes antérieurs à Baudelaire qui ont un objectif extérieur à eux-mêmes (ainsi des poèmes narratifs de Victor Hugo). C'est dans cette idée d'intransitivité que Rimbaud définit sa manière d'envisager la poésie : « J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens. »

En réalité, c'est toute la poésie française à partir de Baudelaire et surtout de Rimbaud qui revêtira diverses formes d'autotélisme.

Tout poème est à ce moment une création qui n'a d'autre but que lui-même, il est implicitement autotélique, d'où une impuissance herméneutique face au texte (cf. l'indécidabilité de nombreux poèmes de Rimbaud) : l'interprétation, si profonde soit-elle, ne peut en révéler toute la richesse. C'est ce qu'explique René Char d'une manière tellement précise :

« L'observation et les commentaires d'un poème peuvent être profonds, singuliers, brillants ou vraisemblables, ils ne peuvent éviter de réduire à une signification et à un projet un phénomène qui n'a d'autre raison que d'être[1]. »

Ce qui explique le caractère d'expérience existentielle que revêtira désormais la poésie selon Blanchot [2]:

« Comprendre un poème n'est pas accéder à une pseudo-signification, mais coïncider avec son mode d'existence. »

L'autotélisme comme définition de la littérature[modifier | modifier le code]

Par extension, l'autotélisme a pu définir la littérature : par exemple, les Mémoires du Cardinal de Retz ne sont pas écrits dans la même intention qu'une œuvre littéraire. Dans un premier temps, ces mémoires ont été jugés dignes d'être lus du fait du caractère extraordinaire de la vie de son auteur ; dans un deuxième temps, la langue classique utilisée dans ces mémoires leur ont permis d'avoir a posteriori le statut d'œuvre étudiée à l'aide d'outils d'analyse littéraire. On voit alors que ces mémoires n'ont pas la même origine concrètement littéraire des romans ou poèmes du XIXe siècle. De même, si les poésies de Properce ont été élaborées dans une préoccupation esthétiques, elles relèvent en réalité d'une praxis (les recitationes) plus vénale que purement littéraire.

Au vu de ces éléments et, de surcroît, de la jeunesse du terme littérature dans le sens qui est le plus couramment employé aujourd'hui (« écriture fondée sur une préoccupation esthétique », 1764), on a pu considérer, notamment chez les structuralistes (Roland Barthes), que l'autotélisme définissait à lui seul la littérature.

Les conséquences sont importantes : la littérature serait un phénomène culturel né en Europe à l'aube du XIXe siècle lorsque la langue classique commença à s'esthétiser, et qui aurait disparu à la fin du XXe siècle. Tout texte écrit à une autre époque ne ferait pas partie de la littérature, n'ayant pas sa propre création comme objet propre à son origine.

Bien sûr, parallèlement à cette acception récente dans l'histoire de l'écriture, radicale et qui restreint le nombre de textes dits littéraires, le terme littérature conserve d'autres acceptions (voir l'article).

Sources[modifier | modifier le code]

  • Csikszentmihalyi, Mihaly. 2005. Mieux vivre : en maîtrisant votre énergie psychique, Paris, Éditions Robert Laffont
  • Csikszentmihalyi, Mihaly. 2004. Vivre : la psychologie du bonheur, Paris, Éditions Robert Laffont
  • Csikszentmihalyi, Mihaly. 1990. Flow : the psychology of optimal experience. Harper & Row. New York, New York, USA
  • Heutte, Jean. 2006. Autotélique : l’épicurien de la connaissance [3]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. René Char, préface aux Poésies, Une saison en enfer, Illuminations de Rimbaud, éditions NRF Poésie/Gallimard, 1956. C'est René Char qui souligne.
  2. Maurice Blanchot, Faux-pas, 1943 (référence : frantext)
  3. Jean Heutte Autotélique: l'épicurien de la connaissance