Attentat du 8 mai 2002 à Karachi

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Attentat du 8 mai 2002 à Karachi
Image illustrative de l'article Attentat du 8 mai 2002 à Karachi
Stèle commémorant l’attentat à Cherbourg.

Localisation proximité du Sheraton Hotel Karachi, Pakistan
Coordonnées 24° 52′ N 67° 01′ E / 24.86, 67.0124° 52′ Nord 67° 01′ Est / 24.86, 67.01  
Date 8 mai 2002
Morts 14, dont 11 employés français de la Direction des constructions navales
Blessés 40
Auteurs présumés

L’attentat-suicide du 8 mai 2002 a eu lieu à Karachi, dans la province du Sind au Pakistan et a provoqué la mort de 14 personnes, dont 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN). Le bus militaire qui les transportait a été pulvérisé devant l’hôtel Sheraton de Karachi par un kamikaze au volant d’un faux taxi. Jusqu’en juin 2009, l’attentat était attribué à Al-Qaida ; depuis, les juges français chargés de l’affaire privilégient l’hypothèse de représailles à l'encontre de la France, organisées par une partie des services secrets pakistanais. Le sujet même de ces représailles est encore soumis à débat. La justice pakistanaise, qui elle aussi avait d'abord privilégié la piste islamiste, a remis en liberté les principaux suspects en 2009.

L'attentat[modifier | modifier le code]

Le 8 mai 2002, alors qu’en France on célébrait l’armistice de 1945 et que le Gouvernement de Jean-Pierre Raffarin prenait ses fonctions, un attentat survient dans la ville de Karachi, au Pakistan.

Il est 8 heures du matin, un autocar de la marine pakistanaise doit emmener 23 ouvriers français à la base navale, sur le chantier des sous-marins Agosta 90B vendus par la France. Les employés de la DCN sont dans des hôtels différents. Alors que cinq personnes embarquent de l’hôtel Sheraton, un kamikaze lance sa Toyota Corolla rouge hors d’âge, bourrée d’explosifs, contre le bus. Les deux gardes armés n’ont pas le temps de réagir. L’autocar et la voiture sont pulvérisés. Cette attaque fait 14 morts et 12 blessés[1].

Les suites[modifier | modifier le code]

Le 13 mai 2002, le président Chirac prononce à Cherbourg l’oraison funèbre des victimes qui sont faits chevaliers de la Légion d'honneur[2].

Au printemps 2002, « une équipe du Service Action » de la DGSE « aurait été dépêchée au Pakistan au moment de l’attentat de Karachi pour «appliquer des mesures de rétorsion» ». « [C]ette expédition punitive aurait consisté à casser les jambes de trois amiraux pakistanais et à liquider un militaire d’un rang inférieur ». L'opération aurait eu lieu soit après les attentats du 8 mai, soit après un avertissement préalable à cet attentat (une bombe sans détonateur sur la voiture d'une épouse d'un fonctionnaire, en février 2002)[3].

Le 15 juin 2011, le journal Libération annonce que « les familles de victimes portent plainte contre l'ex-juge Bruguière ». « Elles accusent l’ancien juge antiterroriste, chargé de l’enquête de 2002 à 2007, de faux témoignage et d’entrave à la justice »[4].

Enquêtes[modifier | modifier le code]

Enquêtes pakistanaises[modifier | modifier le code]

Dès le lendemain de l’attentat, une centaine de suspects sont arrêtés. Toutefois, tous finissent par être relâchés. Le kamikaze n’est pas identifié, bien que la police possède son empreinte génétique. En décembre 2002, trois suspects sont arrêtés, dont l'un s'échappe. Les suspects sont des islamistes. D'abord condamnés à mort en 2003 par la cour anti-terroriste de Karachi, les deux principaux suspects sont acquittés et remis en liberté par la Haute Cour du Sind en juin 2009.

Enquêtes françaises[modifier | modifier le code]

Le 11 mai 2002, le chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, Michel Debacq, s’installait à Karachi et des agents de la direction de la surveillance du territoire (DST) coopéraient avec les policiers pakistanais[5].

Le 27 mai, une instruction est ouverte pour « assassinats et complicité de tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste », elle est confiée aux juges Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard. Suite au départ en retraite de Jean-Louis Bruguière, l’instruction est reprise par Marc Trévidic et Yves Jannes en 2008[6].

Entre octobre 2009 et mars 2010, une mission d’information de l’Assemblée nationale examine les circonstances entourant l’attentat. Dans son rapport, elle « regrette le refus du Gouvernement de lui communiquer toute source documentaire de première main »[7]. La conclusion du rapport indique que « la situation à Karachi rend plausible la piste islamiste, mais elle ne constitue pas la seule, loin de là. La mission d’information ne pouvait avoir pour ambition de se substituer au juge d’instruction dans cette quête. Mais outre la piste islamiste, ses auditions lui ont permis de travailler sur deux autres hypothèses souvent évoquées par la presse : la piste d’une affaire politico-financière ou un attentat lié à la montée de la tension entre l’Inde et le Pakistan depuis 2001. »[8]

Le 1er juillet 2010, quatre documents réclamés par les juges, soit un total de 1 500 pages, sont déclassifiés, suite à l'avis favorable de la Commission consultative du secret de la défense nationale et du ministre Hervé Morin[9].

Les différentes pistes[modifier | modifier le code]

La thèse du terrorisme islamiste[modifier | modifier le code]

Quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, la piste Al-Qaida était privilégiée, d’autant plus que l’attentat faisait suite à l’assassinat du journaliste américain Daniel Pearl, également à Karachi. La ville était de plus considérée comme une plaque tournante du terrorisme et l’attentat ressemblait fort à celui commis à Djerba, en Tunisie, le 11 avril 2002 par Al-Qaida[1].

Le 12 novembre 2002, Oussama ben Laden avait salué l’attentat[10].

L’enquête pakistanaise a attribué l’attentat à Asif Zaheer (il aurait fabriqué l’engin explosif) et Mohammad Rizwan (il aurait conduit le véhicule ayant servi à l’attentat). Ils sont condamnés à mort le 30 juin 2003. Mais le 5 mai 2009, les deux hommes sont remis en liberté par la Haute Cour du Sind. La piste islamiste s’effondre[11].

La thèse des représailles suite au non-versement de commissions[modifier | modifier le code]

Commissions dans un contrat d'armement[modifier | modifier le code]

Dans le cadre du contrat de vente des sous-marins Agosta 90B, des commissions ont été versées par la France à certains intermédiaires qui les transféraient ensuite sur les comptes de politiques ou généraux pakistanais. Ces méthodes étaient courantes dans l’industrie de l’armement et autorisées par la loi française jusqu’en 2000. Dans ce contrat, 85 % des commissions ont été versées en 1994.

En 1995, Jacques Chirac est élu président de la République et ordonne l’arrêt du versement des commissions, dans ce contrat comme dans celui de frégates vendues à l’Arabie saoudite. Il soupçonne que celles-ci aient donné lieu à des rétro-commissions, c’est-à-dire de l’argent qui revient en France, utilisées par son adversaire, le Premier ministre Édouard Balladur, pour financer sa campagne électorale[12].

Lien avec l'attentat[modifier | modifier le code]

Selon Libération, les liens entre l’attentat et les activités de la DCN ont été évoqués par celle-ci ainsi que par des enquêteurs américains dès 2002[13].

Claude Thévenet, ancien de la direction de la surveillance du territoire, est recruté par la DCN pour enquêter en marge de la justice. Son rapport « Nautilus », en date du 11 septembre 2002, conclut que l’attentat est lié à l'arrêt du versement des commissions. Ce rapport, supposé rester confidentiel, est saisi par les juges au printemps 2008, à l’occasion d'une autre affaire, et transmis au juge Marc Trévidic. Un autre document, rédigé par Gérard-Philippe Menayas (ancien directeur financier de la DCNI) donne la même version[10],[14],[15],[16].

Le 18 juin 2009, les juges antiterroristes Marc Trévidic et Yves Jannier expliquent aux familles que cette piste est « cruellement logique[14] ». Cette version est alors démentie par Édouard Balladur et qualifiée de « grotesque » par Nicolas Sarkozy[17].

Dans Le Canard enchaîné, Jean-Luc Porquet estime, le 28 avril 2010, qu'il existe « peu d'éléments probants pour l'instant » à l'appui de la thèse d'une action de représailles de « corrompus du cru » frustrés par l'arrêt du versement des commissions[18]. Le même jour, Édouard Balladur est à sa demande auditionné par la mission d'information de l'Assemblée nationale sur l'attentat de Karachi[19].

Auditionné par cette même mission parlementaire le 24 novembre 2009, le ministre de la défense de l'époque François Léotard considère la piste Al-Qaida comme « peu probable » et penche plutôt pour « une vengeance de personnes n'ayant pas touché leur part de commissions »[20],[21].

Autres pistes[modifier | modifier le code]

En 2002, la DCN cherchait à signer un autre contrat d’armement avec l’Inde, ennemie jurée du Pakistan. Il concernait la fourniture de six sous-marins Scorpène (plus récents que les Agosta). L’Inter-Services Intelligence, service secret pakistanais aurait pu provoquer l’attentat pour avertir la France. Le contrat fut tout de même signé, mais en 2004 ; depuis 2011 cette piste est formellement privilégiée par l'ancien directeur du renseignement de la DGSE, Alain Juillet, comme il l'affirma dans Libération[22]. Elle était pour la première fois apparue dans le même quotidien [23].

Dans certaines notes des services secrets français, l’hypothèse est également évoquée d’un règlement de compte entre les pro-islamistes de l’armée pakistanaise et les pro-américains soutenus par le président Musharraf et disposant de la marine[2].

Sources[modifier | modifier le code]

  1. a et b Marc Epstein, Eric Pelletier et Jean-Marie Pontaut, « Attentat de Karachi, La marque de Ben Laden »,‎ 16 mai 2002
  2. a et b Olivier Toscer, « Karachi du Sang et des armes », sur nouvelobs.com,‎ 23 juillet 2009
  3. Guillaume Dasquié, « La vengeance clandestine de la DGSE », sur www.liberation.fr,‎ 20 juin 2009
  4. http://www.liberation.fr/societe/01012343427-karachi-les-familles-de-victimes-portent-plainte-contre-l-ex-juge-bruguiere
  5. Mission d'information 2010, Première partie, I. B. 1. L’étrange enquête pakistanaise
  6. Mission d'information 2010, Première partie, I. B. 2. Les rebondissements médiatiques de l’enquête française
  7. Mission d'information 2010, Introduction
  8. Mission d'information 2010, Conclusion
  9. « Quatre documents (1.500 pages) déclassifiés dans le dossier de Karachi », dépêche AFP reprise par Le Monde, 1er juillet 2010.
  10. a et b Jean-Marie Pontaut, Eric Pelletier, « Les mystères de Karachi », sur www.lexpress.fr,‎ 24 juin 2009
  11. Renaud Lecadre, Guillaume Dasquié, « L’argent au cœur de l’attentat de Karachi », sur www.liberation.fr,‎ 17 octobre 2009
  12. Renaud Lecadre, « Ventes d’armes : tout est deal », sur www.liberation.com,‎ 10 juillet 2009
  13. Guillaume Dasquié, « Karachi, les curieux oublis de la justice », sur www.liberation.fr,‎ 25 juin 2009
  14. a et b Mathieu Delahousse, « Attentat de Karachi : deux témoins sèment le trouble », sur www.lefigaro.fr,‎ 19 juin 2009
  15. Hervé Gattegno, « Les mobiles cachés de l'attentat de Karachi », sur www.lepoint.fr,‎ 4 décembre 2008
  16. Paul Maniglier, « Exclusif : la note oubliée sur l'attentat de Karachi », sur www.jeuneafrique.com,‎ 25 juin 2009
  17. Olivier Tesquet, « L'enquête sur l'attentat de Karachi plonge en eaux troubles », sur www.lexpress.fr,‎ 19 juin 2009
  18. Jean-Luc Porquet, « T'as pas 100 Ballamou ? », Le Canard enchaîné, 28 avril 2010, p. 1.
  19. « Edouard Balladur interrogé par des députés sur le Pakistan », L'Express, 28 avril 2010.
  20. Gérard Davet, « Karachi : François Léotard pense que l'attentat est dû à l'arrêt du versement des commissions », Le Monde,‎ 3 décembre 2010
  21. [PDF] Procès-verbal de l'audition de M. François Léotard, 7 décembre 2009
  22. Guillaume Dasquié, « Karachi : le contrat indien en détonateur ? », Libération,‎ 3 janvier 2011 (lire en ligne)
  23. Philippe Grangerau, « La piste du contrat indien qui dérange Islamabad », sur www.liberation.fr,‎ 26 juin 2009

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]