Atlas linguistique de l'Est du Canada

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L’Atlas linguistique de l’est du Canada, publié sous le titre Parler populaires du Québec et de ses régions voisines, est une recherche linguistique principalement menée au Québec sur le parler de la civilisation traditionnelle, commencée en 1953 par Gaston Dulong et publiée en 10 volumes en 1980 par Gaston Dulong et Gaston Bergeron. L'ouvrage contient des données lexicales recueillies dans 169 localités dans l’Est du Canada, dont 152 au Québec, auprès de 700 témoins. Son questionnaire contient plus de 2500 questions. La transcription phonétique utilisée est basée sur l’alphabet Rousselot-Gilliéron.

L'Atlas linguistique de l'Est du Canada (Alec), paru en 1980, est le premier et le plus important ouvrage de description systématique, sur une base géographique, du parler français traditionnel au Québec. Fruit d'enquêtes linguistiques minutieuses sur l'ensemble du territoire québécois, les données Alec constituent un matériau unique pour l'étude géolinguistique du parler français au Québec.

Alec est un ouvrage essentiellement centré sur le français populaire parlé par les personnes retraitées et vivant traditionnellement en milieu rural québécois au début des années 1970. Les quelques enquêtes linguistiques en Ontario francophone et en Acadie (Provinces maritimes) sont faites quant à elles à titre indicatif; elles n'ont pas pour but de servir à des études de variation géographique élaborées sur le parler français ontarien ou acadien.

Le corpus descriptif Alec -outre de fournir une photo du parler fondamental et traditionnel du domaine québécois à un moment donné de son histoire- permet d'illustrer sur des cartes du domaine les divers phénomènes de variation géographique du parler populaire et traditionnel. Ces phénomènes lexicaux ou phonétiques ou encore culturels ou ethnologiques commanderont ensuite des recherches historiques en linguistique ou en histoire du peuplement pour en comprendre la présence et l’origine et expliquer tout autant la localisation des « frontières linguistiques » appelées isoglosses.

Les études de géographie linguistique québécoise (relever, cartographier, expliquer les variations linguistiques) qui portent sur le français québécois sont relativement récentes. Mis à part les projets d'atlas ébauchés seulement ou annoncés sur la base d'hypothèses générales dans la première moitié du vingtième siècle, les premières réflexions de géographie linguistique québécoise fondées sur des données sérieuses reviennent inévitablement à Gaston Dulong, professeur de linguistique à l'Université Laval de 1948 à 1986. Son Cours de langue francocanadienne, au programme de la Faculté des Lettres, fut un des premiers cours de niveau universitaire sur l'histoire générale et la nature de la langue française en usage au Canada et au Québec.

Il fut rejoint dans ce domaine au début des années 1960 par un autre précurseur, Jean-Denis Gendron, phonéticien, qui entreprit de son côté l'analyse des particularités de la prononciation du français usuel au Québec. Ces pionniers seront suivis plus tard des professeurs Marcel Juneau et Claude Poirier qui mettront sur pied le projet Trésor de la langue française au Québec. Sur les traces de G. Dulong, Thomas Lavoie, de l'Université du Québec à Chicoutimi, après avoir produit une monographie du parler populaire de Chicoutimi, mène au cours des années 1970, une série d'enquêtes linguistiques dans les régions limitrophes de Charlevoix, du Saguenay - Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord et publie en 1985, en collaboration, un atlas linguistique régional qui demeure unique à ce jour au Québec, Les parlers français de Charlevoix, du Saguenay, du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord.


Les enquêtes linguistiques Alec[modifier | modifier le code]

Le questionnaire Alec[modifier | modifier le code]

Le contenu du questionnaire d’enquête est « classique » et colle à la tradition des enquêtes linguistiques faites en France dès les années 1900 (Atlas linguistique de la France, suivi après les années 1945 du programmes des atlas linguistiques régionaux). Le questionnaire Alec porte donc, comme dans ces précédentes expériences, sur les concepts communs à la civilisation traditionnelle avec adaptation, naturellement, au contexte physique et culturel du Québec. Le questionnaire d'enquête compte précisément 2 309 questions regroupées par champs idéologiques et décrivant les réalités et les activités coutumières de la civilisation traditionnelle: vêtements, nourriture, travaux domestiques, travaux agricoles et forestiers, phénomènes atmosphériques, étapes de l'existence, croyances, etc. Les enquêteurs utilisent également lors des entrevues, un cahier renfermant des illustrations de centaines d'objets usuels, un livre d'ornithologie et un livre de botanique également illustrés.

Les enquêteurs Alec[modifier | modifier le code]

Quatre enquêteurs (Jean-Louis Plamondon, Micheline Massicotte, Ghislain Lapointe, Gaston Bergeron) ont mené à terme entre 1969 et 1973 un total de 168 enquêtes soit dans 151 localités québécoises (plus une enquête partielle), dans 9 localités acadiennes des provinces maritimes et dans 8 localités franco-ontariennes. Les enquêteurs, nés au Québec, ont étudié la linguistique à l'université et ont appris le système de notation phonétique français afin de pouvoir noter sur place et en temps réel les réponses des informateurs. Ils connaissent en outre très bien les diverses réalités et activités de la civilisation matérielle traditionnelle et sont formés à l'enquête par conversation dirigée à l'aide d'un questionnaire. Ils ont la tâche particulière de sélectionner les informateurs (« témoins »), d' « éveiller » méthodiquement leurs souvenirs et d'obtenir des informations naturelles et claires. Utilisant des questions indirectes sans suggérer les réponses, les enquêteurs font nommer, identifier, décrire, distinguer les objets, les gestes, les événements, les concepts suggérés dans le questionnaire et notent sur le fait les mots-réponses tels qu'ils sont prononcés.

Les informateurs Alec[modifier | modifier le code]

Les témoins sont sélectionnés après une démarche ouverte auprès de personnes en place (curé, maire ou secrétaire municipal, responsable d'un foyer de personnes âgées...) au cours de laquelle l'enquêteur se présente comme un chercheur universitaire intéressé à rencontrer des gens âgés pour une recherche sur la vie traditionnelle des années 1920 environ, mais sans parler de langue ou de langage. Une dizaine de personnes au total peuvent être rencontrées avant le choix final des informateurs qui participeront individuellement, chacun dans leur domaine de compétence, à l'entrevue.

Les critères qui rapprochent finalement les témoins et qui assurent des résultats de recherche satisfaisants sont la bonne santé, la pleine appartenance à leur milieu culturel et à leur communauté, un parler naturel et un intérêt pour l'expérience qui leur est proposée. Un autre critère de sélection d'un témoin touche la ressemblance globale de son parler avec celui des personnes préalablement rencontrées dans le village, personnes-ressources, curé, maire ou secrétaire municipal, directrice du foyer des personnes retraitées, etc. Tous enfin étaient de même profil socioéconomique et culturel et étaient agriculteurs, forestiers, pêcheurs, ouvriers, ménagères... avec un âge moyen de 72 ans et possédant 3 ou 4 années de scolarité en moyenne.

Les témoins sont idéalement nés sur place comme leurs parents ou leurs grands-parents. Dans les régions récemment développées comme l'Abitibi ou le Témiscamingue, ils proviennent au moins de la même région souche que la majorité de leurs concitoyens actuels et ne représentent surtout pas un cas linguistique particulier. Chaque témoin de Alec représente en moyenne 6000 habitants francophones du Québec entier mais plutôt 1250 personnes du milieu rural québécois.

Dans l'ensemble du domaine, on a rencontré et interrogé 1061 personnes au Québec, 73 en Acadie (Provinces maritimes) et 56 en Ontario. On a donc eu recours à la participation active de 1190 informateurs ou témoins dont 651 hommes (55%) et 540 femmes (45%). La légère majorité d'hommes interrogés correspond grosso modo à un questionnaire qui s'attarde beaucoup aux gros travaux de la civilisation traditionnelle (construction, agriculture, travaux forestiers...). Le nombre moyen d'informateurs par localité est de sept personnes au total soit trois femmes et quatre hommes. Et chacun de ces informateurs aurait répondu en moyenne à 330 questions. En pratique cependant, on peut affirmer que l'enquête se faisait en grande partie avec cinq témoins principaux rencontrés consécutivement et avec lesquels on pouvait couvrir environ 400 questions en deux rencontres d'environ deux heures chacune. Ainsi, une enquête exigeait environ 25 heures d’entrevue.


1. Le Québec, territoire de l’enquête ALEC

Le Québec compte en 1971, à l'époque des enquêtes Alec, 6 027 764 habitants vivant dans 1 500 agglomérations (villes et villages urbains ou ruraux) regroupées en 11 régions administratives. Outre le Nunavik, aussi appelé Nord-du-Québec, territoire nordique habité par les Inuits, on compte au sud quatre régions ressources: la Côte-Nord (de Tadoussac à Notre-Dame-de-Lourdes-de-Blanc-Sablon), l'Est du Québec (Bas-Saint-Laurent - Gaspésie - Îles-de-la-Madeleine), le Saguenay - Lac-Saint-Jean, l'Abitibi - Témiscamingue; on a par ailleurs cinq régions de base: Québec, la Mauricie - Bois-Francs, l'Estrie, Montréal, l'Outaouais (voir Tableau).

1.1 Géographie et démographie générale

En 1971, plus de la moitié des habitants du Québec soit 56,6% (3 414 655) habitent la région immédiate de Montréal qui couvre environ 6% du territoire habité et se définit comme un milieu urbain (agglomération de 1 000 habitants et plus) à 91%. Un ensemble de 14,1% des gens (848 581) vit dans la région de Québec, qui est la capitale provinciale; c'est un milieu urbain à 74,1%.

En outre, 6,7% de gens (403 651) habitent la Mauricie - Bois-Francs, 5,4% (325 806) se partagent les villes et villages agricoles ou côtiers du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, 4,4% des Québécois et Québécoises vivent au Saguenay et au Lac-Saint-Jean (265 642) dans de petites villes industrielles et de nombreux villages, 4,1% (247 620) habitent l'Outaouais dans un noyau urbain concentré entouré d'un large espace agricole, 4% (243 637) habitent l'Estrie, une région industrielle et agricole, 2,8 % (166 900) des habitants se partagent les vastes régions de l'Abitibi et du Témiscamingue, enfin 1,9% (111 272) vivent sur la Côte-Nord. (Voir tableau)

Tableau des populations régionales du Québec en 1971

RÉGIONS

        Population en 1971/        % milieu urbain//  % du Québec///         

Est du Québec 325 806 / 46,8 // 5,4 /// Sag.-Lac-S.J. 265 642 / 72,1 // 4,4 /// Québec 848 581 / 74,1 // 14,1 /// Mauricie-B.-Fr. 403 651 / 69,6 // 6,7 /// Estrie 243 637 / 64,5 // 4,0 /// Montréal 3 414 655 / 91,0 // 56,6 /// Outaouais 247 620 / 68,9 // 4,1 /// Abitibi-Témisc. 166 900 / 58,6 // 2,8 /// Côte-Nord 111 272 / 65,5 // 1,9 /// Le Québec 6 027 764 / 80,6 // 100 ///

(Source: Office de planification et de développement du Québec (OPDQ). Les caractéristiques sectorielles interrégionales, Québec 1976, Cahier 1, page 21, 23, 24.)

La population du Québec est répartie en 1971 en 1 500 agglomérations, villes, villages, hameaux. Notons que 80% des habitants vivent dans les 300 localités de 3 000 habitants et plus; parmi celles-ci, 40 villes ont plus de 25 000 citoyens. Par ailleurs, 20% des habitants vivent dans les autres 1 200 localités, petites villes ou villages de 3 000 habitants ou moins. C'est principalement dans cette catégorie de localités que les enquêtes Alec ont eu lieu.

1.2 Choix et répartition des lieux d’enquête

La recherche Alec porte globalement sur 10% de l'ensemble des localités du Québec soit 152 points d'enquête (dont une enquête partielle) pour un total de 1 500 agglomérations. En écartant les 300 villes de plus de 3 000 habitants, Alec touche plus précisément 12,5% des 1 200 localités restantes.

On a cherché en effet à éviter les localités de plus de 3 000 habitants mais la jeunesse relative de l'histoire du Québec a amené les auteurs à tenir une quinzaine d'enquêtes dans des localités plus populeuses. On a donc enquêté dans certaines villes qui avaient joué un rôle actif dans le peuplement de leur région même quand leur développe¬ment en avait fait par la suite des villes d'une certaine importance.

C'est le cas de Sept-Îles, point 6, qui compte 25 000 habitants en 1970, mais qui conserve encore au moment des enquêtes, dans ses premières rues bordant la mer, les descendants de la population traditionnelle qui avait connu l’ancien petit port de pêche installé tout près du village amérindien avant que ne surgisse le port de transbordement du minerai de fer extrait depuis peu dans l'arrière-pays.

Dans la ville de Québec, le quartier Saint-Sauveur, point 24, fait exceptionnellement l'objet d'une enquête expérimentale dans un quartier populaire de la ville de Québec. La ville de Hull, point 60, compte 60 000 habitants en 1970; c'est le point historique de rencontre de tous les Canadiens français qui se rendaient au 19e siècle travailler dans les chantiers forestiers de la nouvelle région outaouaise. En Abitibi et au Témiscamingue, les villes de Rouyn, Val-d'Or et Amos, points 66, 68 et 71, comptent entre 12 et 25 000 habitants; ces trois jeunes villes sont les souches du peuplement du Nord-Ouest québécois et les enquêteurs y ont rencontré des pionniers arrivés dans les premières années du siècle.

Des villes jeunes dont le passé rural n'est pas si lointain existent aussi au centre du Québec et les enquêteurs y ont rencontré des informateurs venus des villages ruraux environnants: Saint-Hyacinthe, Granby, points 87 et 88 (38 000 h.) et Sherbrooke, point 97 (75 000 h.). En Beauce et sur la rive-sud du fleuve, quelques villes visitées laissaient à peine en 1970 leur ancienne image de village rural et agricole: Sainte-Marie, Saint-Georges et Montmagny, points 118, 120 et 124, ont une population de 10 à 12 000 habitants.

Dans l'Est, les villes régionales de Rivière-du-Loup et de Matane, points 132 et 141, comptent 13 000 habitants alors que Rimouski, point 137, en a 30 000. Ces villes, où furent rencontrés là aussi des témoins originaires de villages voisins, sont des jalons importants dans l’histoire du peuplement s’étalant de Québec vers la Gaspésie. Parmi ces villes-centres régionales, soulignons l’importance socioculturelle qui leur vient de leur rayonnement comme siège d'un évêché: Québec, depuis 1674; Amos, depuis 1938; Hull, depuis 1963; Rimouski, depuis 1867; Sherbrooke, depuis 1874; Saint-Hyacinthe, depuis 1852.

1.2.1 Enquête et population anglophone

Aucune agglomération anglophone du Québec n'a été visée par les enquêtes. Le peuplement anglophone représente en 1970 de 8 à 10% de la population totale du Québec et se retrouve principalement dans la région de Montréal. Au tournant du 19e siècle, une forte implantation de colons anglais, de Loyalistes américains et d'immigrants irlandais et écossais crée quelques îlots en campagne au nord et au sud de Québec, au nord de Montréal dans les Laurentides, en Estrie et en Gaspésie. Malgré cela, en 1970, dans les régions éloignées (Gaspésie, Saguenay - Lac-Saint-Jean, Côte-Nord, Abitibi et Témiscamingue) la présence anglaise est peu importante en nombre et se trouve concentrée dans certains quartiers ou villes plus ou moins directement détachées des agglomérations francophones.

Conclusion sur le domaine couvert par les enquêtes

Les enquêtes Alec ont rejoint en somme la tranche de 20% de la population québécoise qui habite les petites localités. L'intention de relever le fonds langagier usuel dans la couche la plus « conservatrice » (personnes âgées, métiers traditionnels, scolarité réduite) de la communauté et le recours dans ce sens à un questionnaire sur la civilisation matérielle traditionnelle (partagée par le plus grand nombre) amenaient donc naturellement à réserver la recherche au milieu rural.


Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gaston Dulong, Atlas linguistique du Canada français : Questionnaire, Québec : Société du parler français au Canada et Les Presses universitaires Laval, 1953.
  • Gaston Dulong, « Une carte de géographie linguistique, Question 1341 : Le bout d’une corde de bois dont les morceaux sont disposés par rangs alternés », Langues et linguistique, volume 3, 1976, p. 71-79. [1]
  • Gaston Dulong, « Atlas linguistique de l’Est du Canada, Question 2020 : Lutins », Langues et linguistique, volume 4-5, 1978/1979, p. 31-37. [2]
  • Gaston Dulong, « Atlas linguistique de l’Est du Canada, Question 2077 : Jeux de cartes traditionnels », Langues et linguistique, volume 6, 1980, p. 59-79. [3]
  • Gaston Dulong et Gaston Bergeron, Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines : Atlas linguistique de l’Est du Canada, OLF, 1980.
  • John Reighard, « Compte rendu : Le parler populaire du Québec et de ses régions voisines. Atlas linguistique de l’Est du Canada, G. Dulong et G. Bergeron, O.L.F. 1980 », Revue québécoise de linguistique, volume 12, numéro 1, 1982, p. 201-208. [4]
  • Gaston Bergeron, L'Atlas linguistique de l'est du Canada et les aires de variations linguistiques au Québec, Thèse de doctorat, 1995, Département des lettres et communications, Faculté des Lettres et Sciences humaines, Université de Sherbrooke.