Argument d'autorité

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Argumentum ad verecundiam)
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Argument et Autorité (homonymie).

L’argument d'autorité consiste à invoquer une autorité lors d'une argumentation, en accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu. Ce moyen rhétorique diffère de l'emploi de la raison ou de la violence.

L'argument d'autorité est parfois également désigné par trois formules latines :

  • argumentum ad verecundiam : « argument de respect » ;
  • argumentum ad potentiam : « argument de pouvoir » ;
  • Ipse dixit : « Il l'a dit lui-même », « il » désignant l'autorité citée.

Perspective historique[modifier | modifier le code]

À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, l'Europe redécouvre les travaux produits au cours de l'Antiquité par les Grecs et les Latins, en grande partie via les traductions arabes[1], et les connaissances apportées par les grands noms de l'Antiquité représentent alors l'autorité. Un lien entre un raisonnement ou une affirmation et le discours d'un personnage antique a alors valeur de preuve de sa validité. Les connaissances accumulées ensuite par les sociétés européennes au cours des temps modernes sont perçues comme tendant à égaler celles de l'antiquité, puis à les dépasser, ce qui conduit à de nombreux débats où les autorités antiques sont remises en cause. Par exemple, les ouvrages de médecine de Galien enseignent que l'utérus des femmes est bifide, Galien ayant pratiqué des études anatomiques sur la hase, la femelle du lièvre, dont l'utérus est bifide, et ayant transposé ses résultats à la femme. Les autopsies pratiquées parfois illégalement, notamment par André Vésale et Ambroise Paré, montrent les erreurs de Galien et conduisent à une remise en cause lente et difficile des méthodes d'enseignement des médecins et chirurgiens, ainsi que des pratiques médicales. D'autres découvertes participent par leur retentissement à la remise en cause du savoir découlant d'une autorité antique reconnue, par exemple par les travaux en astronomie de Copernic, Galilée et Kepler qui invalident les cosmologies d'Aristote et Ptolémée.

Cette évolution tend à réduire la valeur d'un appel à une autorité reconnue. Dans le domaine de la rhétorique, Thomas d'Aquin écrit dans la Somme théologique : « Nam licèt locus ab auctoritate quæ fundatur super ratione humana, sit infirmissimus; locus tamen ab auctoritate quae fundator super revelatione divina, est efficacissimus[2]. » Qui peut-être traduit par : « Car si l'autorité qui repose sur la raison humaine est un faible moyen de démonstration, il n'en est pas au contraire de plus solide que l'autorité qui repose sur la révélation divine[3]. » Il affirme ainsi que la philosophie doit être dictée par le raisonnement, et la religion par l'autorité de l'institution religieuse[réf. souhaitée].

Dans la démarche scientifique, l'appel à une autorité reconnue perd de son usage, au profit d'un modèle s'inspirant de la doctrine socratique et platonicienne, et reposant sur une remise en cause de ce qui est considéré usuellement comme connu, l'observation du milieu matériel qui conduit à l'élaboration d'hypothèses de départ servant de base à un raisonnement logique et à la création d'un modèle théorique homogène permettant des prédictions réfutables par l'expérimentation, l'amélioration d'une construction théorique par le débat et son acceptation par l'obtention du consensus de la communauté scientifique. La progression de ce rationalisme matérialiste s'accompagne d'un changement des mentalités et des moyens de communication, notamment par l'usage de l'imprimerie et l'abandon du latin au profit des langues vernaculaires. Ce processus conserve l'usage de sources d'information (articles publiés par des experts reconnus, ouvrages majeurs dans le domaine, etc), mais ne les considère pas comme une vérité du simple fait de leur autorité.

Le Siècle des Lumières et l'époque contemporaine s'accompagnent de réalisations scientifiques et techniques qui reposent sur l'avènement de cette méthode de raisonnement par rapport au recours à l'argument d'autorité. Ce dernier tend à être perçu comme la preuve d'un manque d'arguments rationnels. Il garde une importance dans les domaines littéraires qui accordent une valeur prépondérante à l'auteur et sa réputation. Les progrès scientifiques aux XIXe et XXe siècles conduisent néanmoins les différentes branches littéraires à tenter de s'inspirer des méthodes scientifiques, de ses modèles de raisonnement et de son vocabulaire, par exemple en entamant une mue conduisant à la notion de Sciences Humaines.

Usage contemporain[modifier | modifier le code]

Exemple[modifier | modifier le code]

En 1891, l'abbé Boixière illustre l'usage de l'argument d'autorité : « La distinction entre le principe vital des plantes et les forces physiques et chimiques de la matière est admise par les plus célèbres physiologistes et par les plus savants naturalistes de nos jours. Leurs noms seuls sont des autorités contre lesquelles il est toujours dangereux de vouloir se mesurer. Citons seulement Stahl, Bichat, Cuvier, Berzelius, Jussieu, Bérard, Bordeu, Milne Edwards, Barthez, Strauss-Durcheim, Cerise, de Quatrefages, Müller, Liebig, Burdach, Giebel, Hettinger, Trécul, Martini, Thomasi, Santi, etc. Le témoignage de pareils hommes, dont personne ne peut récuser la compétence, suffirait à lui seul pour démontrer notre thèse aux yeux de quiconque attribue quelque force à l'argument d'autorité[4]. »

Utilisation rhétorique actuelle[modifier | modifier le code]

L'argument d'autorité reste couramment utilisé comme outil rhétorique, par exemple par le recours à l'avis d'experts dans les médias. L'identification d'un argument comme étant un argument d'autorité conduit néanmoins généralement à discréditer et invalider une argumentation.

Utilisation littéraire[modifier | modifier le code]

Son usage conserve dans certains domaines littéraires une valeur fondamentale non péjorative, par exemple sous la forme de références indiquées en fin de publication.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Thuillier, D'Archimède à Einstein, Les faces cachées de l'invention scientifique, Éditions Fayard, le temps des sciences, 1988
  2. Thomas d'Aquin, Somme théologique I°, q. i, a. 8, ad 2.
  3. La Somme théologique de Saint Thomas, Volume 1 Par Thomas van Aquino, abbé Claude Joseph Drioux
  4. Titre : Histoire et examen de l'empirisme philosophique / par l'abbé Ad. Boixière,... Auteur : Boixière, Ad. (Abbé) Éditeur : R. Prud'homme (Saint-Brieuc) Date d'édition : 1891 Type : monographie imprimée Langue : Français Format : 1 vol. (VI-539 p.) ; in-18 Format : application/pdf Droits : domaine public Identifiant : ark:/12148/bpt6k5457118j Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-R-10160 Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30123291c Provenance : bnf.fr

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Patrick Vassart, Guy Haarscher, Léon Ingber et Raymond Vander Elst (dir.), Arguments d'autorité et arguments de raison en droit, Nemesis, Bruxelles, 1988, 374 p.