Antigone (Honegger)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Antigone.
Antigone
Le roi Créon est représenté dans une position hiératique et dans un sombre décor de colonnes antiques. Son costume est composé d'une longue robe noire au buste ajusté. Son maquillage blanc est marqué d'épais traits noirs cernant les yeux, le nez, les joues et le cou. Son bras droit ganté de noir est dressé et son bras gauche tient, éloigné du corps, une canne sceptre. L'affiche porte une dédicace en lettres blanches : « Au Maître A. Honegger en hommages de mes sentiments pour son œuvre et le beau rôle de Créon. E. Colonne. La Monnaie 28 X 1927 »
Le baryton Émile Colonne dans le rôle de Créon lors de la création de l'œuvre.

Genre Tragédie musicale
Nbre d'actes 3
Musique Arthur Honegger
Livret Jean Cocteau
Langue
originale
Français
Sources
littéraires
Antigone de Sophocle
Durée
approximative
45 minutes
Dates de
composition
1924-1927
Création 28 décembre 1927
Théâtre de la Monnaie
Bruxelles Drapeau de la Belgique Belgique
Création
française
1943
Opéra, Paris

Antigone est une tragédie musicale en trois actes composée entre 1924 et 1927 par Arthur Honegger sur un livret de Jean Cocteau d'après la tragédie de Sophocle. Troisième œuvre lyrique du compositeur après Le Roi David et Judith, elle est créée au théâtre de la Monnaie à Bruxelles le 28 décembre 1927 dans des décors de Pablo Picasso et des costumes de Coco Chanel. L'œuvre est jugée avec nuance à sa création. Peu jouée, elle fait l'objet d'enregistrements sonores aussi rares que les exégèses musicologiques qui lui sont consacrées.

Genèse[modifier | modifier le code]

Dès 1922, Honegger pense à une adaptation de la tragédie grecque Antigone de Sophocle. Charles Dullin lui demande des esquisses et Pablo Picasso dessinerait les costumes d'une œuvre scénique[D 1]. Les années 1920 voient la création d'œuvres lyriques héritières des traditions antérieures, qualifiées par certains de passéistes[D 2] comme Cardillac de Paul Hindemith tirant sur la musique de chambre, ou Wozzeck d'Alban Berg et ses inspirations wagnériennes[D 1]. Igor Stravinsky confie à Honegger : « Il n'y aura bientôt plus que vous et moi qui ne ferons pas retour à quelque chose »[D 2].

Le livret de Jean Cocteau[modifier | modifier le code]

Jean Cocteau est l'auteur du livret qu'il adapte librement de la tragédie grecque[M 1]. Il précise son travail et écrit « C'est tentant de photographier la Grèce en aéroplane. [...] Peut-être mon expérience est-elle un moyen de faire vivre les vieux chefs-d’œuvre. À force d'y habiter, nous les contemplons distraitement mais parce que je survole un texte célèbre, chacun croit l'entendre pour la première fois. » Cette phrase révèle la désinvolture de Cocteau et sa volonté à ne pas coller à l'essence de la tragédie de Sophocle[M 2].

Musique : Honegger et des buts nouveaux[modifier | modifier le code]

Honegger compose la musique de janvier 1924 à février 1927[M 3] et précise les perspectives de son œuvre : « Envelopper le drame d'une construction symphonique serrée sans en alourdir le mouvement. Remplacer le récitatif par une écriture vocale mélodique. [...] Chercher l'accentuation juste, surtout dans les consonnes »[M 2]. Cette perspective renonce à transformer l'œuvre sous forme d'oratorio formel comme il l'a fait pour Le Roi David dont la première version scénique a laissé la place à un oratorio où les parties sont liées par des récitatifs parlés[M 4].

Dans son approche sur les consonnes, le compositeur rejoint la démarche des expressionnistes germanophones ou anglophones comme James Joyce[M 3] et précise : « J'ai cherché l'accent juste, surtout dans les consonnes d'attaque [...]. Dans le chant classique, au royaume du bel canto, la voyelle était reine, sur A, E, I, O, U, on peut tenir le son aussi longtemps que l'on veut »[M 2] et cite l'exemple d'une accentuation sur un trait du personnage Créon « Assez de sottises, vieillesse » et prosodie « Assez de sottises, vieillesse »[M 2]. Le compositeur Marcel Delannoy, ami et biographe d'Honegger, précise que « si le souci prosodique est dominant, il s'y ajoute la volonté de renforcer le mot, menacé d'effacement, de toute la plasticité possible. »[D 3]

Le « resserrage de l'écriture » trouve son expression dans l'absence de valeur rythmique supérieure à la noire, peu de passages en allegro, l'orchestre est peu présent mais progresse au rythme de la prosodie[D 4].

Création, réception et postérité[modifier | modifier le code]

Création et réception[modifier | modifier le code]

Photographie de nuit de la façade éclairée du théâtre : le péristyle aux huit colonnes surmontées du fronton sculpté précédant l'entrée du grand hall.
Le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles où est créée l'œuvre le 28 décembre 1927

Cette tragédie lyrique est créée au théâtre de la Monnaie à Bruxelles le 28 décembre 1927 sous la direction de Corneil de Thoran[D 5] dans les décors créés par Pablo Picasso et les costumes imaginés par Coco Chanel. L'œuvre est un échec et le livret fait l'objet des attaques les plus sévères tandis que la musique d'Honegger est au mieux qualifiée d'élitiste.

À propos du livret, Pierre Meylan confie : « Je dois avouer que je n'ai jamais lu un livret aussi ennuyeux que celui de Cocteau. [...] Comment peut-on travestir à ce point son talent de rare fantaisiste »[M 3] et Jacques Feschotte, biographe d'Honegger, regrette que « dans sa volonté de resserrer le texte de Sophocle, Cocteau a ramené à une sorte de fait-divers desséché un chef-d’œuvre de la poésie dramatique »[M 3].

Quant à la musique, la tragédie grecque impose au compositeur une tension dramatique et une atmosphère lourde pendant toute la durée de l'œuvre et l'handicape : les rythmes sont saccadés, appuyés, syncopés, « épuisent l'attention » des auditeurs et, contrairement au Roi David et à Judith, les temps de repos sont rares[M 5].

Marcel Delannoy nuance ces propos et précise qu’Antigone représente pour Honegger « le plus furieux effort, non seulement de sa plume, mais de sa pensée [...] poussant à l'extrême son système décclamatoire [...] On est plutôt en présence d'une œuvre didactique que d'une œuvre vivante. »[D 5].

Postérité[modifier | modifier le code]

L'œuvre, qualifiée d'élitiste, ne concerne que « quelques-uns seulement qui désirent des choses semblables et cherchent du même côté »[D 5]. Toutefois, les exigences économiques des théâtres ne peuvent se contenter de cette approche. Si le public bruxellois est attentif à la création en 1927, l'œuvre est huée à Essen en janvier 1928[D 5]. Présentée en concert à Munich en mai 1931, l'œuvre n'est reprise à Paris entre 1943 et 1952 que pour dix-sept représentations. Antigone demeure peu jouée et, comme le précise Willy Tappolet, « n'est pas destinée à la grande foule »[D 6].

Analyse[modifier | modifier le code]

Argument[modifier | modifier le code]

Gravure polychrome dans des tons de beige sur fond noir représentant l'ensevelissement par une poignée de Thébains du corps de Polynice, dont une jambe et un bras dépassent de l'amoncellement de pierres, et l'arrestation d'Antigone se tenant fièrement aux côtés de la sépulture de son frère pendant qu'un garde l'accuse de sa transgression en montrant le corps.
Antigone et le corps enseveli de Polynice
Représentation du personnage de Créon dans le costume créé par Coco Chanel : robe noire formée d'une lourde jupe longue et de larges pans de tissu surmontant un justeaucorps à l'encolure échancrée laissant voir la blancheur du cou et terminé par des gants de même couleur.
Le personnage de Créon joué par Emile Colonne dans le costumé créé par Coco Chanel

La tragédie grecque relate l'épisode de la livraison aux bêtes de la dépouille mortelle de Polynice par son oncle Créon, roi de Thèbes. Sa sœur Antigone viole le commandement de ne pas approcher du mort et décide de lui accorder une sépulture. Le devin aveugle Tirésias prédit à Créon les pires maux s'il attente à la vie d'Antigone. Créon, effrayé et nourri des plus profonds remords, décide de libérer Antigone mais arrive trop tard. Hémon, fils de Créon et fiancé d'Antigone se révolte contre son père tente de le tuer mais manque son geste et se poignarde. La reine Eurydice se suicide et Créon s'écroule.

Acte I[modifier | modifier le code]

Le thème d'Antigone ouvre l'œuvre[T 1], par la succession des notes do, , fa, sol bémol[D 7]. Les traits stridents du saxophone et de la scie musicale renforcent l'imagerie morbide tandis qu'Antigone fait ses adieux aux Thébains[D 7] et que le coryphée lui répond. Créon refuse qu'on accorde à Polynice une sépulture et livre la dépouille aux bêtes sauvages. Mais l'ordre a été transgressé et un garde apparaît pour en informer Créon. Noir de colère, le roi ordonne qu'on cherche les coupables. Suit un interlude qui introduit le deuxième acte[T 2].

Acte II[modifier | modifier le code]

Un garde a arrêté Antigone sur le fait et l'amène au palais pour subir l'interrogatoire de Créon. Le fils du roi et fiancé d'Antigone apparaît et se voit expliqué par son père le bien-fondé de la décision[T 2] d'emmurer Antigone vivante pour avoir transgressé sa loi. S'ensuivent les lamentations d'Antigone[T 2]. L'apparition du prophète Tirésias prédisant les pires maux à Créon s'il met sa menace à exécution est l'un des rares passages chantés de l'œuvre. L'air grandiose effraie Créon qui se précipite vers Antigone dans un grand unisson orchestral[T 3]. Arrivant trop tard, la joie s'interrompt et laisse place à un interlude qui introduit le troisième acte.

Acte III[modifier | modifier le code]

Les fanfares précèdent une ode à Bacchus[T 3] et Créon arrive trop tard. Il porte le cadavre de son fils Hémon qui vient de se tuer précédé par des accords sinistres. Eurydice se suicide et Créon supplie qu'on le tue.

Annexes[modifier | modifier le code]

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Maurice Le Roux, Orchestre national, chœur de la RTF

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Collaer, Antigone d'Arthur Honegger : tragédie lyrique en trois actes, Paris, Éditions Maurice Sénart,‎ 1928, 56 p.
  • Willy Tappolet (trad. Claude Tappolet, préf. Alfred Cortot), Arthur Honegger, Neuchâtel, Éditions de La Baconnière,‎ 1957, 304 p.
  • Pierre Meylan, Honegger : son œuvre et son message, Lausanne, L'Âge d'homme,‎ 1982, 205 p.
  • Marcel Delannoy, Honegger, Paris, Slatkine,‎ 1986 (1re éd. 1953), 250 p. (ISBN 2-05-100725-X)
  • Jacques Tchamkerten, Arthur Honegger, Drize, Papillon, coll. « Mélophiles »,‎ 2005, 263 p. (ISBN 2-940310-26-2)

Sources et références[modifier | modifier le code]

  1. p. 58
  2. a, b, c et d p. 59
  3. a, b, c et d p. 60
  4. p. 45
  5. p. 61
  1. a et b p. 104
  2. a et b p. 106
  3. p. 111
  4. p. 107
  5. a, b, c et d p. 113
  6. p. 114
  7. a et b p. 108
  1. p. 99
  2. a, b et c p. 100
  3. a et b p. 101