André Tulard

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André Tulard (1899[1]-1967), est connu pour avoir créé sous le régime de Vichy un ensemble de fichiers des Juifs de la région parisienne : le « fichier Tulard »[2]. Il était sous-directeur du service des étrangers et des affaires juives à la préfecture de police de Paris[1] de 1940 à 1943[3].

Biographie[modifier | modifier le code]

Administrateur civil et sous-directeur au « Service des étrangers » de la préfecture de police de Paris où il était entré en 1921, qui devint sous Vichy « Service des étrangers et des affaires juives »[4], il élabora ainsi le « fichier juif » utilisé pour la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942, qui recensait près de 150 000 personnes. Sous la Troisième République, André Tulard avait déjà réalisé un premier fichier pour la Préfecture de police de Paris qui recensait les « communistes »[5].

La première ordonnance nazie relative au statut des Juifs en zone occupée, publiée le 27 septembre 1940[2],[3],[6] oblige les Juifs à se déclarer comme tels entre le 3 et le 20 octobre 1940[6] dans les commissariats de police et sous-préfectures[2],[3],[6].

Le régime de Vichy promulgue le 3 octobre 1940 le premier Statut des Juifs. Dans le seul département de la Seine 149 734 personnes[3],[6] se présentent dans les commissariats. Les renseignements obtenus sont centralisés par la police française, qui constitue, sous la direction d'André Tulard[3], un ensemble de quatre fichiers (alphabétique, par nationalités, par adresses, par professions)[6] représentant au total 600 000 fiches[3],[6]. Selon le rapport Dannecker[7] « [...] ce fichier se subdivise en fichier simplement alphabétique, les Juifs de nationalité française et étrangère ayant respectivement des fiches de couleur différentes, et des fichiers professionnels par nationalité et par rue ». Il a été ensuite transmis à titre gracieux à la section IV J de la Gestapo, chargée du « problème juif ». Le fichier sera principalement utilisé pour l'organisation de la rafle du Vélodrome d'Hiver, les 16 et 17 juillet 1942[3].

Il rencontre ainsi le SS Dannecker le 7 juillet 1942, dans ses bureaux de l'avenue Foch, en préparation de la rafle, accompagnant Jean Leguay, les commissaires François et Émile Hennequin et d'autres policiers[8]. Le 10 juillet, lors d'une nouvelle réunion au siège du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), à laquelle Tulard n'assiste pas, mais où sont présents Jean Leguay, Pierre Gallien, adjoint de Darquier de Pellepoix (chef du CGQJ) et d'autres policiers (ainsi que des représentants de la SNCF et de l'Assistance publique, le SS Rötke note que « le directeur Tulard compte sur un chiffre global de 24 000 à 25 000 arrestations. »[9]. Deux jours plus tard, le 12 juillet 1942, André Tulard remet sa démission[10], laquelle est refusée ; le préfet de police Amédée Bussière, qui avait entériné la rafle du 16 juillet 1942, aurait craint le passage du fichier au Commissariat général aux questions juives[réf. nécessaire]. Celui-ci a de toutes façons été utilisé. Le 20 juillet 1942, Tulard reçoit des ordres directement du SS Rötke, visant à organiser les prochains convois de déportation (les 22, 24 et 27 juillet 1942)[11]. Il devient alors directeur du service des étrangers[12].

Tulard participe aussi à la logistique concernant l'attribution des étoiles jaunes[13]. Avec nombre de commissaires de la police française, André Tulard est présent, fin août 1941, à l'inauguration du camp de Drancy, étape ultime avant les camps de concentration et d’extermination.

S'étant élevé le 20 juillet 1943 contre la dénaturalisation des Juifs français[14], André Tulard fut écarté du service à la demande du chef de la Gestapo, Karl Oberg[15], le 24 juillet 1943[16].

N'ayant fait l'objet d'aucune poursuite après guerre[1], conservant son grade de chevalier de la Légion d'honneur, il meurt en 1967.

La « découverte » du présumé « fichier juif »[modifier | modifier le code]

Le 6 décembre 1946, la circulaire d'Édouard Depreux, ministre de l'Intérieur ordonne la destruction de « tous les documents fondés sur la qualité de Juif », en application de l'ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental[17].

Le 6 mars 1980, le Canard enchaîné affirme que le fichier des Juifs de la région parisienne serait au centre de la gendarmerie, à Rosny-sous-Bois[17]. Après enquête, la CNIL conclut qu'aucun fichier, ni à Rosny-sous-Bois, ni ailleurs (par exemple au Service des Anciens Combattants), n'a été trouvé, tout en précisant que de « larges zones d'ombre subsistent »[18],[17]. Elle souligne qu'aucun inventaire de destruction d'archives ne les mentionne[17].

C'est dix ans plus tard, à l'automne 1991, que Serge Klarsfeld pense découvrir le « fichier Tulard » au service d'archives des Anciens Combattants, à Fontenay-sous-bois, en consultant un inventaire confidentiel, sous le nom de « Grand fichier établi par la préfecture de police en octobre 1940. »[17]. Devant ce qu'il considère comme de l'inertie bureaucratique, Klarsfeld alerte Le Monde, qui publie un article les 13 et 14 novembre 1991[19]. Le rapport Gal soulignera plus tard la « culture du secret » imprégnant l'administration des archives, le secrétaire d'État Louis Mexandeau parlant d'« omerta »[20].

En juin 1992, Jack Lang nomme une commission chargée de déterminer le sort du fichier. Cette commission comprend les historiens René Rémond (président du Conseil supérieur des Archives), Jean-Pierre Azéma, André Kaspi ainsi que Jean Kahn, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et Chantal Bonazzi, conservateur général de la section contemporaine des Archives de France.

Les recherches menées par la commission présidée par René Rémond permettent d'établir que deux opérations de destruction ont eu lieu les 15 et 16 novembre 1948 dans un premier temps, le 14 décembre 1949 dans un second temps[21]. En application de l'article 3 de l'ordonnance du 9 août 1944 ainsi que de la circulaire d'Édouard Depreux en date du 6 décembre 1946, ce pilon tardif visait des papiers concernant le « recensement des Israélites, personnes et biens, fiches et dossiers ».

Les conclusions de la « Commission Rémond » sont contestées par certaines personnes (dont Sonia Combe) qui croient que le fichier du service d'archives des Anciens Combattants est le « fichier Tulard »[22]. Certains revendiquent la destruction de ce fichier au nom de la loi Informatique et Libertés qui prohibe les fichiers contenant des « données sensibles » sur « l'origine ethnique ou raciale »[23].

Outre le « fichier Tulard », la Belgique a eu un fichier des Juifs, moins perfectionné et effectué par les Allemands, de même que l'Italie fasciste (2 600 fiches de Juifs établies en 1938 par la police italienne pour la « Direction générale de la démographie et de la race »)[24].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c French children of the holocaust – A memorial, Serge Klarsfeld, page 1825, sur le site holocaust-history.org, consulté le 15 mai 2009
  2. a, b et c (en) Michael Curtis, Verdict on Vichy – Power and prejudice in the Vichy France regime, Arcade Publishing, 2003, 419 p. (ISBN 1559706899 et 978-1559706896), p. 159 [lire en ligne sur books.google.fr (page consultée le 11 mai 2009)]
  3. a, b, c, d, e, f et g ldh-toulon.net, LDH Toulon, « Le fichage des Juifs », 11 octobre 2007
    « Dans le département de la Seine, le recensement est effectué par les services de la préfecture de Police : 149 734 hommes, femmes et enfants juifs, dont 64 070 Juifs de nationalité étrangère, se firent ainsi recenser durant le mois d’octobre, soit environ les neuf dixièmes des Juifs français et étrangers qui habitaient alors la région parisienne. À partir des bulletins de déclaration, un système de quatre sous-fichiers conçu par André Tulard, sous-directeur de la direction des étrangers et des affaires juives jusqu’en juillet 1943, fut mis en place : un sous-fichier alphabétique, un sous-fichier par nationalité, un sous-fichier par domicile, un sous-fichier par profession, soit quelque 600 000 fiches, qu’on prit l’habitude d’appeler le « fichier Tulard ». »
  4. Maurice Rajsfus, La police de Vichy – Les forces de l'ordre françaises au service de la Gestapo, 1940/1944, Le Cherche midi éditeurs, 1995, p. 109
  5. Michel Louis Lévy, « Le numéro INSEE : de la mobilisation clandestine (1940) au projet Safari (1974) », Dossiers et recherches de l'INED, no 86, [PDF] [lire en ligne], p. 23-34, sur le site ined.fr, la mention d'André Tulard apparaît page 28: « Hélas les services de police organisèrent rafles et déportations à partir de leurs propres fichiers, adaptés de celui mis au point avant-guerre à la Préfecture de Police par André Tulard pour surveiller les menées communistes. »
  6. a, b, c, d, e et f Éric Conan, « Les fichiers de la honte », L'Express, 4 juillet 1996 [lire en ligne sur lexpress.fr (page consultée le 11 mai 2009)]
  7. Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC-XXVI I), cité par Maurice Rajsfus dans La police de Vichy – Les forces de l'ordre française au service de la Gestapo, 1940-1944, Le Cherche-Midi éditeur, 1995.
  8. Maurice Rajsfus, op. cit., p. 117
  9. CDJC-XXV b 60, cité par Rajsfus, op. cit., p. 120
  10. Annette Kahn, Le Fichier, Robert Laffont, Paris, 1992, p. 28
    Résumé de sa carrière où est mentionnée sa démission.
  11. CDJC-XXV b 86, cité par Rajsfus, op. cit., p. 125-126
  12. Rajsfus, op. cit., p. 125 et 155
  13. Maurice Rajsfus, La Police de Vichy – Les forces de l'ordre françaises au service de la Gestapo, 1940/1944, Le Cherche midi éditeurs, 1995, p. 106-107
  14. René Rémond (dir.), Jean-Pierre Azéma, André Kaspi, Le fichier juif, rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre, éd. Plon, Paris, 1996, 232 p. (ISBN 2259185525 et 978-2259185523)
    Les protestations de ce dernier sont indiquées p. 29
  15. Les critiques sont citées dans René Remond, Le fichier juif, op. cit., p. 82
  16. Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, éd. LGF – Le Livre de Poche, Paris, 1990 ; rééd. 2004, 971 p. (ISBN 2-253-05247-7 et 978-2253052470), p. 556
    Citant à la note 90 le rapport des Allemands contre André Tulard.
  17. a, b, c, d et e Sonia Combe, « Les fichiers de juifs. De la dissimulation à la désinformation », in Lignes, no 23, octobre 1994, p. 96-98
  18. Sonia Combe cite le 3e rapport d'activité de la CNIL.
  19. Sonia Combe, op. cit., p. 99
  20. Sonia Combe, op. cit., pp. 100, 202
  21. Les documents (arrêté, instruction, procès-verbaux, notes et courriers) attestant de la destruction administrative du fichier de recensement des juifs ont été reproduits en deuxième annexe du rapport publié, René Rémond, op. cit..
  22. Sonia Combe, op. cit..
  23. Sonia Combes, op. cit., p. 101.
  24. Sonia Combe, op. cit., p. 125.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Pierre Azéma, « La vérité sur le fichier juif » (entretien), L'Histoire, no 163, février 1993, p. 58-60.
  • Jean-Pierre Azéma, « Enquête sur le fichier juif » (entretien), L'Histoire, no 200, p. 6-7.
  • Sonia Combe, « Les fichiers de juifs – De la dissimulation à la désinformation », dans Lignes, no 23, octobre 1994, p. 93-127.
  • Maurice Rajsfus, La Police de Vichy – Les forces de l'ordre françaises au service de la Gestapo, 1940/1944, Le Cherche midi, 1995.
  • René Rémond (dir.), Jean-Pierre Azéma, André Kaspi, Le « Fichier juif », rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre, éd. Plon, Paris, 1996, 232 p. (ISBN 2259185525 et 978-2259185523).
  • Éric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, éd. Fayard, coll. « Pour une histoire du xxe siècle », 1994 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1996 (ISBN 978-2070329007), chapitre II : « Les archives : on nous cache tout, on nous dit rien », p. 97-156.
  • Laurent Joly, L'Antisémitisme de bureau. Enquête au cœur de la préfecture de police de Paris et du commissariat général aux questions juives (1940-1944), éd. Grasset, 2011, 448 p.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]