Amok (ethnologie)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Amok.

L'amok désigne un comportement meurtrier, toujours individuel, observé en de nombreux endroits du monde par l'ethnographie, puis théorisé à partir de sa forme institutionnalisée en Malaisie.

Observation et théorie[modifier | modifier le code]

Ethnologie : définition et causes[modifier | modifier le code]

L'amok est le fait d'une personne agissant seule. C'est un accès subit de violence meurtrière qui prend fin par la mise à mort de l'individu après que ce dernier a lui-même atteint un nombre plus ou moins considérable de personnes. Cette forme de l'amok observée par des voyageurs et des ethnologues notamment en Malaisie, Inde, Philippines, Polynésie, Terre de feu, Caraïbes, Région arctique ou Sibérie est un comportement exclusivement masculin[1]. Si les causes du déclenchement sont socialement déterminées et de l'ordre des frustrations importantes (humiliations, échecs en publics) induisant un désir de vengeance, le mécanisme est celui de la décompensation brutale. Parfois simplement qualifiée de « folie meurtrière[2] », la course d'amok est assimilée à une forme de suicide. Bien qu'elle soit ordinairement perpétrée à l'arme blanche dans les sociétés traditionnelles, on peut en trouver un équivalent dans le monde contemporain avec certaines des tueries massives par arme à feu perpétrées par un individu seul, s'achevant par sa capture ou sa mort concrète parfois même auto-administrée, ou bien par sa mort sociale volontaire quand l'auteur de la tuerie se rend à la justice pour y être condamné ce qui dans certains cas le conduit à l'exécution. Le schéma central est alors similaire : forme de suicide accompagnée d'une libération des pulsions homicides.

On trouve également le récit de décompensations correspondant à cette définition, dans des journaux personnels rédigés par des soldats dans les tranchées lors de la Grande Guerre. Dans de telles scènes l'auteur raconte comment un de ses camarades, de façon imprévisible, se dirige seul spontanément jusqu'à la tranchée ennemie dans l'intention d'en finir lui-même tout en supprimant autant d'ennemis qu'il lui sera possible[3]. En correspondance avec la typologie des suicides établie par Durkheim, cette forme de la décompensation sous contrainte d'engagement patriotique est au comportement criminel ce que le suicide altruiste ou fataliste est au suicide égoïste.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Introduit dans la langue française vers 1830, le terme « amok » provient du mot malais amuk qui signifie « rage incontrôlable » pouvant désigner aussi bien la personne atteinte que l'accès lui-même.

Le mot a été utilisé par les Britanniques pour décrire un comportement meurtrier sans discernement. Il a ensuite été utilisé en Inde pendant l'Empire britannique, pour décrire un éléphant devenu incontrôlable et causant des dégâts importants dans sa fureur. Le mot a été rendu populaire par les récits coloniaux de Rudyard Kipling. Mais il est aussi usuellement utilisé en anglais pour désigner les comportements animaux insensés et destructeurs, même ceux des animaux domestiques. Le mot est toujours usité aujourd'hui, dans l'expression "to run amok", décrivant de manière plus large un comportement ou une situation devenant hors de contrôle.

Psychiatrie[modifier | modifier le code]

En 1904, Emil Kraepelin, psychiatre allemand qui figure parmi les fondateurs de la psychiatrie scientifique moderne, effectue un voyage d'étude à Java afin d'y tester la valeur universelle de sa classification des maladies psychiatriques. Il y identifie un certain nombre de troubles spécifiques à cette région, dont l'amok et le latah, pour lesquels il trouve des correspondances avec les entités diagnostiques qu'il a définies préalablement. Ce voyage marque la naissance de la « psychiatrie comparée ».

Amok dans la culture[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Le comportement de l'amok a été décrit par Stefan Zweig dans sa nouvelle Amok ou le Fou de Malaisie (Der Amokläufer, 1922), où le narrateur rencontre dans un bateau un « amok » qui lui décrit sa folie, lorsque, après une longue période d'isolement en Malaisie, une femme blanche lui soumet une requête très particulière.

Morel, le personnage principal du roman de Romain Gary, Les Racines du ciel (1956), est décrit à plusieurs reprises par les autres personnages comme amok : « Ça peut t’étonner, mais d’une certaine façon, je lui fais confiance. Ça a l'air con, mais je crois que c'est un pur… Un enragé, bien sûr, un piqué, mais un sincère, un type qui en a eu assez. Assez de nous, assez de nos mains, de nos cœurs, de nos pauvres cerveaux… Assez de la condition humaine. Évidemment, ce n'est pas à cheval et les armes à la main qu'on peut en sortir. Mais ce n'est pas un coup foireux. Il est devenu amok… » (Les Racines du ciel, 1956).

L'amok apparaît dans le roman d'anticipation de John Brunner, Tous à Zanzibar (1968), qui imagine le monde en 2010. La population mondiale vit alors sous la menace constante d'une crise d'amok chez l'un de ses contemporains, appelé Amocheur. Créés par la pression sociale, les Amocheurs sont subitement pris d'une fureur meurtrière qui les conduit à s'attaquer à leur entourage tout en les dotant d'une force physique surhumaine. Dans le 26e chapitre de la Continuité l'un des héros, l'agent secret américain Donald Rogan, vit une confrontation violente avec un de ces Amocheurs sur l'île indonésienne imaginaire du Yatakang.

L'écrivain Gérard de Villiers a évoqué cette passion destructrice dans son roman Amok à Bali (1970).

Dans La Ligne noire (2004), roman de Jean-Christophe Grangé, des habitants du sud-est asiatique évoquent l'amok comme étant responsable de la frénésie meurtrière d'un tueur en série français parti vivre dans leur région.

Hervé Guibert, dans son livre Suzanne et Louise évoque ses tantes et leurs chiens, Whisky et Amok : « Louise n'aura jamais que des chiens qui s'appelleront Amok et Whisky, la folie homicide et l'alcool. »

Musique

Dans sa chanson "Sweet Amanite Phalloïde queen", l'artiste Hubert-Félix Thiéfaine utilise le mot Amok  : "Amour-amok et paradise".

Cinéma[modifier | modifier le code]

Plusieurs films réalisés de 1927 à 1993 en France, au Mexique, en Géorgie, portent le titre Amok.

Article détaillé : Amok#Films.

Bien que non citée en tant que telle, la forme moderne de l'Amok est l'argument central qui inspire plusieurs films récents dont Chute libre (Falling Down).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marcel Mauss, Effet physique sur l'individu de l'idée de mort suggérée par la collectivité
  2. TLFi (la conduite décrite dans le premier extrait cité de Jean-Paul Sartre, « ... se livrent à la frénésie de l'amok », ne correspond pas au phénomène)
  3. Les Carnets de l'aspirant Laby, médecin dans les tranchées, Hachette

Articles connexes[modifier | modifier le code]