Alfred Rust

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Alfred Rust (4 juillet 1900 Hambourg - 14 août 1983 Ahrensburg) fut un préhistorien allemand. Autodidacte, il devint un pionnier de l'étude de la culture de Hambourg (culture paléolithique tardive dans la plaine du nord de l'Europe), en particulier grâce à ses fouilles en Allemagne du Nord. Sa carrière fut assombrie par sa collaboration avec les milieux pseudo-scientifiques nazis.

B.E. Roveland, de l’University of Massachusetts Amherst, mentionnant dans un de ses cours[1] les avocational archeologists (archéologues autodidactes) qui avaient joué dans les années 1930 et suivantes un grand rôle dans la découverte archéologique du nord de l'Allemagne, cite spécialement Alfred Rust comme « le plus efficace de ces amateurs, dont le travail sur les sites maintenant classiques de Meiendorf et de Stellmoor lança l'étude sur la période Hamburgienne ».

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Ce paysage de marécage aux environs de Hambourg n'a guère dû changer depuis l'époque où Rust était enfant (à part le tag sur le petit pont enjambant la Dove, un bras de l’Elbe, et l'antenne en arrière-plan…).

Issu d'une famille très modeste, élevé par sa mère seule, Alfred Rust aimait dans son enfance parcourir les landes et les marécages qui entouraient alors la ville de Hambourg, et y observer la nature. Jeune homme, il suivit une formation d'ouvrier électricien, mais il s'inscrivit à des cours du soir à l'Institut d'Archéologie de Hambourg (Volkshochschule zur Archäologie) et ce jeune homme méritant et travailleur, passionné de Préhistoire, attira l'attention et la bienveillance de ses professeurs.

Voyage au Moyen-Orient[modifier | modifier le code]

Pour mieux comprendre l'origine de l'outillage de pierre paléolithique de l'Europe centrale (et sans doute attiré par la découverte en 1928 par Dorothy Garrod de la Civilisation natoufienne à Ouadi-en-Natouf, dans l'actuelle Cisjordanie), l'étudiant en archéologie Alfred Rust entreprit en 1930, avec un ami, un voyage à vélo au Moyen-Orient : partis de Hambourg le 1er septembre, ils traversèrent les Balkans, la Turquie, la Syrie, la Palestine, et parvinrent finalement au prix de nombreuses aventures et souffrances jusqu'à Alexandrie en Égypte. Épuisé par une grave amibiase, Rust fut hospitalisé à Nebek, au nord de Damas. Pendant sa convalescence, puis pendant plusieurs mois, il explora et fouilla les grottes creusées dans les falaises de le ouadi (vallée) de Skifta, près de la petite ville de Yabrud. Il y découvrit, avec l'aide de son ami et de quelques terrassiers locaux, un des plus importants gisements paléolithiques du Moyen-Orient. L'histoire pleine d'aventures de cette découverte et les résultats de ses fouilles à Yabrud ont été exposés par Rust entre les années 1931 et 1933 dans Offa, la revue d'archéologie dirigée par Gustav Schwantes (mentor de Rust) et Herbert Jankuhn.

Maturité[modifier | modifier le code]

Les grasses prairies de Meiendorf (Schleswig-Holstein), où Rust commença à fouiller en 1930. Noter les rigoles drainant l'eau vers un puisard, et la végétation de marécage (typhas).

Après son retour en Allemagne, Rust, qui travaillait dans une firme d'électricité et poursuivait en amateur sa vocation d'archéologue, fut encouragé par le préhistorien Gustav Schwantes, qui avait été, lui aussi, un autodidacte dans sa jeunesse. Doté d'esprit de méthode et d'innovation, acharné au travail, Rust utilisa des méthodes inédites (carottage des sols, fouilles en zones inondables avec évacuation de l'eau par pompes), et prospecta les couches de tourbe autour des poches de glace morte laissées par la fusion de l’inlandsis dans la vallée-tunnel sous-glaciaire (en allemand Tunneltal) qui forme actuellement la vallée de Ahrensburg-Meiendorfer, près de Hambourg (dans le district de Stormarn, État de Schleswig-Holstein) .

Dans les années 1930, Rust découvrit les restes de campements paléolithiques (tentes, foyers, reliefs de dépeçage et de repas etc.) en particulier à Meiendorf, site où il individualisa la culture de Hambourg.

Une Kerbspitze (= "pointe entaillée" en allemand) de silex, à un épaulement, typique de la culture Hamburgienne (dessin de Micke)

Rust démontra (ce qui était nié à l'époque) que des groupes de chasseurs-cueilleurs fréquentaient la toundra qui s'étendait au pied des immenses glaciers qui recouvraient le nord de l'Europe à l'époque glaciaire. Il découvrit de très nombreux outils de silex (perçoirs, grattoirs, burins pour le travail de l'os et du bois de renne, paires de lames zinken destinées à être montées sur des ciseaux) et des armes en pierre taillée, en bois ou en os (harpons), en bois de renne… Il découvrit aussi des ossements d'animaux sacrifiés, en particulier une trentaine de rennes amoncelés, intacts à part une grosse pierre qui fut placée intentionnellement dans le thorax de chacun des animaux. Parmi ses autres découvertes notables : une plaque d'ambre percée d'un trou et gravée de silhouettes (cheval, oiseau, poisson), un bâton finement gravé et incisé, et un bâton de commandement décoré d'une paire de grands andouillers de renne.

Rust, grâce à ses découvertes sur le champ de fouilles de Meiendorf, démontra que des chasseurs de rennes appartenant à la culture de Hambourg de la fin du paléolithique avaient chassé dans cette région, il y a environ 15 000 ans. Lors d'une période climatique plus chaude, il y a environ 13 400 ans, des chasseurs appartenant à la culture Callenhard-Magdalénienne vécurent aussi au pied des glaciers; pendant une nouvelle période froide, il y a 12 700 ans, sont apparus les chasseurs de rennes de la culture d'Ahrensburg.

Pointe de flèche de la culture d'Ahrensburg (dessin de Micke) . Noter la petite taille, la minutie du travail, l'épaulement de la base et le pédoncule ("Stiel" en allemand; "tang" en anglais) qui permêt une solide fixation à la hampe.

À Stellmoor (« endroit marécageux » en allemand), site représentatif de la culture d'Ahrensburg, Rust mit en évidence, en étudiant les armes et leurs traces sur les os du gibier (perforations de l'omoplate en particulier), que l'armement et le mode de chasse avait évolué : de la sagaie à grosse pointe, lancée grâce à un propulseur - à la flèche à petite pointe acérée. Les flêches présentaient des particularités montrant l'intelligence et l'habileté des archers[2] . La flêche de pin refendu portait un point de rupture aménagé : un aboutage par "ente en sifflet" (renforcée par une surliure en tendon) entre la hampe de 70 cm de long environ et la partie distale longue de 20 cm environ, ce qui facilitait la réparation du projectile dans une région pauvre en arbres et où le bouleau blanc et le sureau fournissaient des bois trop tendres. Rust déduisit qu'à ces différents types d'armes correspondait une technique de chasse (ainsi qu'une organisation sociale et une taille lithique) différentes : la sagaie, puissante mais imprécise (utilisée lors de massacres de gros troupeaux de rennes acculés par de nombreux rabatteurs) cédant la place à l'arc et aux flèches utilisées dans la chasse à l'approche. L'approche du gibier par un petit nombre de chasseurs, au contraire de la battue, permettait le prélèvement orienté d'un gibier probablement raréfié par une chasse excessive et les changements climatiques...

À l'époque du National-socialisme[modifier | modifier le code]

Rust fut nommé Docteur Honoris Causa de l'Université de Kiel le 1er juin 1940. Comme le dit B.E. Roveland[1] « Les recherches [des archéologues allemands sur les sites d'Allemagne du Nord] étaient suivies avec passion par un public fasciné et, dans le contexte socio-politique et économique particulier de l'entre-deux-guerres en Allemagne, elles provoquaient un puissant mouvement d'orgueil régional et national. ».

Rust dut céder aux instances de Wolfram Sievers (directeur de l'organisation SS Ahnenerbe) et il intégra l’« Institut du patrimoine ancestral », ce qui lui permit d'échapper à la conscription.

Après la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Rust devint membre du bureau d'étude pour la Préhistoire (Landesamt für Vor- und Frühgeschichte) et travailla entre autres sur l'outillage du Paléolithique. Il collabora par ailleurs avec l'archéologue Gustav Steffens lors d'une campagne de fouilles menée sur le "Stufe" (degré, escarpement) d'Altona, près de Wittenberg[3], et les œuvres d'art primordial (« datées du Clactonien par la technique des outils, et de la Treene[4] par la stratigraphie géologique ») qu'ils y trouvèrent frappent par leur beauté[5].

Plusieurs des conclusions scientifiques de Rust furent combattues dès les années 1950[6] : ainsi la terminologie scientifique que Rust avait élaborée et qu'il publia en 1950[7] fut délaissée au profit de celle établie par une archéologue britannique, Miss Dorothy Garrod, qui, continuant sa prospection en Terre Sainte où elle avait individualisé en 1928 la Civilisation natoufienne, avait fouillé un site (le Mugharet-el-Emireh) en Basse-Galilée[8]. Des archéologues français, F. Bordes et D. de Sonneville-Bordes, fouillèrent aussi le site de Yabrud dans les années 1954-55…

Cependant dans les années 1990, l'originalité des travaux de Rust en Syrie fut reconnue, en particulier sa découverte « d'industries lithiques inconnues auparavant, telles le Yabroudien et le pré-Aurignacien[9].

Et dans les mêmes années 1990, une mission de fouilles émanant de l'Université Columbia travailla aussi, avec de gros moyens, sur le site de Yabrud et dans ses conclusions rendit justice à la vision de Rust, en particulier à l'individualisation de 45 strates de cultures différentes qu'il avait avancée[10].

Pour sa participation à l'Ahnenerbe, Rust subit des critiques dans ses dernières années.

Honneurs[modifier | modifier le code]

Ahrensburg Flagge.svg

Rust a été fait Docteur Honoris Causa en 1940 par l'Université de Kiel. En 1965, la ville d'Ahrensburg l'a fait citoyen d'honneur. Le bâton de commandement décoré d'un massacre de renne découvert par Rust figure dans les armoiries de la ville, sous la représentation du château.

La Alfred-Rust-Wanderweg (« Promenade Alfred Rust »), partant de la gare d'Ahrensburg-Est et aboutissant à Gute Stellen (« Bonlieu »), a été inaugurée en 2005.

Une salle de congrés-spectacles-exposition, sise Wulfdorfer Weg 71, 22926 Ahrensburg, a été baptisée « Alfred Rust Saal ».

Publications (extraits)[modifier | modifier le code]

  • (de) Werkzeuge des Frühmenschen in Europa, Neumünster 1971
  • (de) Die Höhlenfunde von Jabrud (Syrien). Offa-Bücher 8, Neumünster 1950
  • (de) Das altsteinzeitliche Rentierjägerlager Meiendorf, Neumünster 1937
  • (de) Die alt- und mittelsteinzeitlichen Funde von Stellmoor, Neumünster 1943

Sources[modifier | modifier le code]

  • (de) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en allemand intitulé « Alfred Rust » (voir la liste des auteurs)
  • Film documentaire "Das Geheimnis der Eiszeitjäger" ("Les secrets des chasseurs de l'âge de glace"), de Gisela Graichen, Kay Sierig, & Saskia Weisheit (All., 2009), diffusé sur TV-Arte le Samedi 22 août 2009.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Blythe E Roveland, "Contextualizing the history and practice of Paleolithic archaeology: Hamburgian research in northern Germany" (January 1, 2000). Electronic Doctoral Dissertations for UMass Amherst. Paper AAI9978546. http://scholarworks.umass.edu/dissertations/AAI9978546
  2. voir "paleosite.free.fr/arc/origines/stellmoor.htm", qui publie des extraits (texte et iconographie) du livre de Jürgen Junkmanns "Arc et flêches : fabrication et utilisation au néolithique" (editions Schwaab, Bienne)
  3. Die Artefact der Altonaer Stufe von Wittenberg. Eine mittelpleistozäne Untergruppe der Heidelberger Kulturen (K.Walcholtz Verlag, 1962)
  4. la Treene est un cours d'eau du Schleswig-Holstein (affluent de la rive droite de l'Eider)
  5. voir le site http://originsnet.org/hambwitt1gallery/index.htm
  6. selon Marc Groenen, dans son livre Pour une histoire de la Préhistoire : le Paléolithique, éditions Jérôme Million
  7. dans Die Höhlenfunde von Jabrud (Syrien) (K.Wacholtz Verlag, 1950)
  8. Voir Notes sur le Paléolithique supérieur au Moyen-Orient de DEA Garrod, parues dans Bulletin de la Société Préhistorique Française (publié sur http://www.persée.fr)
  9. cf. Bilan sur la Préhistoire de la Syrie de S. Muhesen, sur http://www.persée.fr/web/revues/prescription/article/syria_0039-7946-1992
  10. selon le film documentaire Das Geheimnis der Eiszeitjäger (cf. le paragraphe Sources)