Alan Turing

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Alan Mathison Turing, OBE, FRS (23 juin 1912 - 7 juin 1954), est un mathématicien, cryptologue et informaticien britannique.

Il est l'auteur, en 1936, d'un article de logique mathématique[1] qui est devenu plus tard un texte fondateur de la science informatique. Pour résoudre le problème fondamental de la décidabilité en arithmétique, il y présente une expérience de pensée que l'on nommera ensuite machine de Turing et des concepts de programmation et de programme[2],[3], qui prendront tout leur sens avec la diffusion des ordinateurs, dans la seconde moitié du XXe siècle. Avec d'autres logiciens (Church, Kleene, etc.), Turing est ainsi à l'origine de la formalisation des concepts d'algorithme et de calculabilité, qui fonderont cette discipline. Son modèle a contribué à établir définitivement la thèse Church-Turing, qui donne une définition mathématique au concept intuitif de fonction calculable.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il joue un rôle majeur dans les recherches sur les cryptographies générées par la machine Enigma, utilisée par les nazis. Ses découvertes permirent, selon plusieurs historiens, de raccourcir la capacité de résistance du régime nazi de deux ans. Après la guerre, il travaille sur un des tout premiers ordinateurs, puis contribue de manière provocatrice au débat déjà houleux à cette période sur la capacité des machines à penser, en établissant le test de Turing[note 1]. Vers la fin de sa vie, il s'intéresse à des modèles de morphogenèse du vivant conduisant aux « structures de Turing ».

En 1952, un fait divers lié à son homosexualité lui vaut des poursuites judiciaires. Pour éviter la prison, il choisit la castration chimique par prise d'œstrogènes. Suicide ou accident, Turing est retrouvé mort dans la chambre de sa maison à Manchester, par empoisonnement au cyanure, le 7 juin 1954. La reine Élisabeth II le gracie à titre posthume en 2013.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance et jeunesse[modifier | modifier le code]

Alan Turing à l'âge de 16 ans.

Alan Turing est né à Paddington du fonctionnaire d'administration coloniale Julius Mathison Turing et de sa femme Ethel Sarah Turing (née Stoney). À partir de l'âge d'un an, le jeune Alan est élevé par des amis de la famille Turing.

Sa mère rejoint alors son père qui était en fonction dans l’Indian Civil Service. Ces derniers reviendront au Royaume-Uni à la retraite de Julius en 1926. Très tôt, le jeune Turing montre les signes de son génie. Il est par exemple relaté qu'il apprit seul à lire en trois semaines[4]. De même, il montra une affinité précoce pour les chiffres et les énigmes.

Ses parents l'inscrivent à l'école St. Michael's à l'âge de six ans. La directrice reconnaît rapidement son talent, comme beaucoup de ses professeurs consécutifs au Marlborough College, sans que cela ait guère d'influence sur sa carrière scolaire. À Marlborough, il est pour la première fois confronté à des camarades plus âgés que lui, il deviendra l'une de leurs têtes de turc. À partir de 13 ans, il fréquente la Sherborne School, où son premier jour de classe fut couvert par la presse locale en raison de sa volonté extraordinaire d'aller en classe. Le jour de la rentrée coincidait avec celui de la grève générale de 1926, mais Turing s'était rendu tout seul à bicyclette à son école distante de près de 90 km, s'arrêtant pour la nuit dans un hôtel[5].

Sportif accompli, Alan Turing sera même classé 4e au marathon de l'Association des athlètes amateurs (AAA Marathon, dont les meilleurs coureurs sont traditionnellement qualifiés pour les Jeux olympiques) en 1948, en 2 heures 46 minutes et 3 secondes, un très bon temps à l'époque. Blessé à une jambe, Turing cessera de courir sérieusement à partir de 1950[6].

Le penchant naturel de Turing pour les sciences ne lui apporte le respect ni de ses professeurs, ni des membres de l'administration de Sherborne, dont la définition de la formation mettait plus en valeur les disciplines classiques (littérature, arts, culture physique) que les sciences. Malgré cela, Turing continue de faire des prouesses dignes d'intérêt dans les matières qu'il aime, résolvant des problèmes très ardus pour son âge. Par exemple, en 1928, Turing découvre les travaux d'Albert Einstein et comprend alors qu'il a à peine 16 ans, qu'ils remettent en cause les axiomes d'Euclide et les lois de la mécanique céleste de Galilée et Newton à partir d'un texte de vulgarisation dans lequel ces conséquences n'étaient pas indiquées explicitement[7].

À la Sherborne School en 1927, Turing se lie d'une grande amitié avec son camarade d'école Christopher Morcom, passionné de sciences et de mathématiques comme lui. Leur relation est écourtée en février 1930 quand Morcom meurt des complications de la tuberculose bovine contractée après avoir bu du lait de vache infecté. N'admettant pas la disparition complète d'un esprit aussi brillant et d'un ami aussi cher, Turing, bien que matérialiste et athée, est persuadé que l'esprit de Morcom continue à exister et décide d'incarner le destin scientifique qu'aurait dû avoir Christopher Morcom[8].

Études supérieures et travaux sur la calculabilité[modifier | modifier le code]

La salle informatique du King's College, à Cambridge, porte désormais le nom de Turing.

À cause de son manque d'enthousiasme à travailler autant dans les matières classiques que dans les matières scientifiques, Turing échoue plusieurs fois à ses examens et finit par n'être admis que dans l'établissement qu'il avait mentionné par défaut, King's College de l'université de Cambridge, alors qu'il avait demandé Trinity College en premier choix. Il étudie de 1931 à 1934 sous la direction de Godfrey Harold Hardy, mathématicien alors titulaire de la chaire de Sadleirian puis responsable du centre de recherches et d'études en mathématiques. Il suit également les cours d'Arthur Eddington et, la dernière année, de Max Newman qui l'initie à la logique mathématique, notamment aux problèmes fondamentaux posés quelques années plus tôt par l'Allemand David Hilbert. En 1935, Turing est élu fellow du King's College, l'équivalent d'une bourse de thèse.

Son remarquable article « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem » (1936)[1],[9] répond à un problème posé par Hilbert dans les théories axiomatiques, le problème de la décision (Entscheidungsproblem) : est-il possible de trouver une méthode « effectivement calculable » pour décider si une proposition est démontrable ou non. Pour montrer que cela n'est pas possible, il faut caractériser ce qu'est un procédé effectivement calculable[10].

Turing le fait en imaginant, non une machine matérielle, mais un « être calculant », qui peut être indifféremment un appareil logique très simple ou un humain bien discipliné appliquant des règles — comme le faisaient les employés des bureaux de calcul à l'époque. Dans le cours de son raisonnement, il démontre que le problème de l'arrêt d’une machine de Turing ne peut être résolu par algorithme : il n’est pas possible de décider avec un algorithme (c’est-à-dire avec une machine de Turing) si une machine de Turing donnée s’arrêtera[11]. Bien que sa preuve fût publiée après celle d'Alonzo Church, le travail de Turing est plus accessible et intuitif. Il est aussi complètement nouveau dans sa présentation du concept de « machine universelle (de Turing) », avec l'idée qu'une telle machine puisse accomplir les tâches de n'importe quelle autre machine. L'article présente également la notion de nombre réel calculable. Il déduit de l'indécidabilité du problème de l'arrêt que l'on peut définir des nombres réels qui ne sont pas calculables.

Turing passe la plus grande partie de 1937 et de 1938 à travailler sur divers sujets à l'université de Princeton, sous la direction d'Alonzo Church. Il obtient en mai 1938 son Ph.D.[12] de l'université de Princeton ; son manuscrit présente la notion d'hypercalcul, où les machines de Turing sont complétées par ce qu'il appelle des oracles[note 2], autorisant ainsi l'étude de problèmes qui ne peuvent pas être résolus de manière algorithmique. L'appellation de « machine de Turing » vient de Church, son directeur de thèse, qui l'emploie pour la première fois dans un compte-rendu du travail de son élève dans le Journal of Symbolic Logic.

De retour à Cambridge en 1939, il participe à des cours publics de Ludwig Wittgenstein sur les fondements des mathématiques. Tous deux discutent avec véhémence et constatent leur désaccord, Turing défendant le formalisme alors que Wittgenstein pense que les mathématiques sont surestimées et qu'elles ne permettent pas de découvrir une quelconque vérité absolue.

Cryptanalyse[modifier | modifier le code]

Réplique de la Bombe.

Fin 1938, après les accords de Munich, la Grande-Bretagne comprend enfin que le nazisme est une menace, et commence à se réarmer. Turing fait partie des jeunes cerveaux appelés à suivre des cours de chiffre et de cryptanalyse à la Government Code and Cypher School (GC&CS). Juste avant la déclaration de guerre, il rejoint le centre secret de la GC&CS à Bletchley Park. Il y est affecté aux équipes chargées du chiffre de la machine Enigma utilisée par les forces armées nazies. Ce travail profite initialement des percées effectuées par les services secrets polonais et français. Mais, en mai 1940, les Allemands perfectionnent leur système cryptographique. Turing participe aux recherches qui permettent de pénétrer les réseaux de l'armée de terre et de l'aviation. Il conçoit des méthodes mathématiques et des versions améliorées de la « Bombe » polonaise, machine électromécanique permettant d'éliminer rapidement des ensembles de clés potentielles sur des blocs de communication d'Enigma. Une fois l'affaire lancée, Turing prend la tête de l'équipe chargée de trouver les clés bien plus hermétiques des réseaux de l'Enigma navale. Ces percées décisives redonnent à la Grande-Bretagne un avantage temporaire dans les batailles d'Angleterre, de Libye et de l'Atlantique.

Les capacités de décryptage de Bletchley Park et l'opération Ultra furent tenues secret militaire absolu jusqu'aux déclassifications partielles au milieu des années 1970. Seuls quelques anciens cryptanalystes français et polonais ont publié auparavant quelques informations sur la lutte contre Enigma, dans leurs pays respectifs. Les techniques de décryptage d'Enigma n'ont pas été déclassées avant 2000.

Codage de la voix[modifier | modifier le code]

Turing part en 1943 pour les États-Unis, en mission de liaison avec les cryptanalystes américains. Il y découvre les progrès des technologies électroniques et conçoit une machine à coder la voix[réf. souhaitée]. Il contribue à de nombreuses autres recherches mathématiques, comme celles qui aboutiront à casser le code généré par le téléscripteur de Fish (machine construite par Lorenz et Siemens en partenariat). Cette nouvelle machine allemande, réservée au cryptage des communications d'états-majors, est très différente du système Enigma et résiste longtemps aux attaques des cryptanalystes alliés. Ceux-ci parviennent finalement à percer les codes Fish, grâce à de nouvelles méthodes mathématiques et à de nouvelles machines, Heath Robinson puis Colossus. Cette machine, le premier grand calculateur électronique de l'histoire, fut conçue par Max Newman et construite au laboratoire de recherche des Postes de Dollis Hill par une équipe dirigée par Thomas Flowers en 1943. Contrairement à une légende, Turing n'a nullement participé à la conception de Colossus. Mais il l'a vu fonctionner, ce qui a certainement contribué à orienter Turing vers la conception d'un ordinateur après la guerre.

Cryptanalyse d'Enigma[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Cryptanalyse d'Enigma et Bletchley Park.

À partir de septembre 1938, Turing travaille à temps partiel pour la Government Code and Cypher School (GC&CS). Avec le concours d'un expert en cassage de codes, Dilly Knox, il se concentre sur la cryptanalyse d'Enigma. Peu après une rencontre à Varsovie (juillet 1939) où le bureau polonais du chiffre explique aux Français et aux Anglais le câblage détaillé des rotors d'Enigma et la méthode polonaise de décryptage des messages associés, Turing et Knox se mettent au travail sur une approche moins spécifique du problème. En effet, la méthode polonaise était fondée sur le décryptage de la clef répétée au début du message, mais cette répétition était susceptible d'être supprimée, car trop vulnérable, ce qui arriva en mai 1940. Tenus à l'écart de Bletchley Park, les cryptanalystes polonais réfugiés en Grande-Bretagne seront affectés au décryptage de codes mineurs, tandis que les services secrets français continueront à transmettre clandestinement des informations aux Alliés.

Plus générale, l'approche de Turing transforme la cryptanalyse, de technique élaborée qu'elle était depuis longtemps, en une branche des mathématiques. Il ne s'agit plus de deviner un réglage choisi parmi 159 milliards de milliards de réglages disponibles, mais de mettre en œuvre une logique fondée sur la connaissance du fonctionnement interne de la machine Enigma et d'exploiter les imprudences des chiffreurs allemands, afin de déduire le réglage de toutes les machines Enigma d'un réseau particulier pour la journée : disposition initiale des rotors (parmi 80 dispositions initiales disponibles), réglage initial des rotors (parmi 336 réglages initiaux disponibles), permutations des fiches du tableau de connexions (parmi 17 500 enfichages disponibles), etc. C'est alors que Turing rédige la première spécification fonctionnelle d'une nouvelle bombe, machine électromécanique capable d'abattre quotidiennement le travail de dix mille personnes.

La spécification de cette bombe est le premier des cinq progrès majeurs dus à Turing pendant la durée de la guerre. Les autres sont : la procédure d'identification par déduction de la clef quotidienne des différents réseaux de la Kriegsmarine ; le développement d'une procédure statistique d'amélioration de l'efficacité des bombes (Banburismus (en)) ; le développement d'une procédure (« Turingerie ») de déduction des réglages des roues de la machine Lorenz SZ 40/42 ; enfin, vers la fin de la guerre, le développement d'un brouilleur de radiophonie.

En utilisant certaines techniques statistiques en vue d'optimiser l'essai des différentes possibilités du processus de décryptage, Turing apporte une contribution innovatrice. Deux documents qu'il rédige alors (Rapport sur les applications de la probabilité à la cryptographie et Document sur la statistique des répétitions) ne seront déclassés et remis aux National Archives du Royaume-Uni qu'en avril 2012.

La bombe de Turing, Welchman et Pendered[modifier | modifier le code]

Quelques semaines à peine après son arrivée à Bletchley Park, Turing rédige les spécifications d'une machine électromécanique plus efficace que la bomba polonaise. La capacité de la bombe de Turing est doublée, grâce à un autre mathématicien de Cambridge, Gordon Welchman. Encore améliorée par un espoir de Cambridge, Richard Pendered, la bombe, une fois fabriquée par les ingénieurs de la British Tabulating Company, est l'outil fondamental le plus automatisé de l'attaque des messages chiffrés par Enigma.

Au moyen d'un fragment probable de texte en clair, la bombe recherche les réglages corrects possibles utilisés pour 24 heures par chaque réseau allemand (ordre des rotors, réglages des rotors et enfichage du tableau de connexions). Pour chaque réglage possible des rotors, la bombe effectue électriquement une chaîne de déductions logiques fondées sur les mots probables. À chaque occurrence d'une contradiction, la bombe écarte ce réglage et passe au suivant. La plupart des réglages essayés provoquent des contradictions, ils sont alors rejétés et ceux qui restent, peu nombreux, sont alors examinés de près.

Pendant presque toute la durée de la guerre, ce procédé permet de déchiffrer une grande partie des messages Enigma de la Luftwaffe dont les chiffreurs multiplient les négligences. Comme l'aviation coopère étroitement avec les deux autres armées (mer et terre), la GC&CS obtient par ce biais des renseignements sur l'ensemble des activités de la Wehrmacht. Cependant, l'interprétation des messages une fois déchiffrés pose souvent de tels problèmes à l'état-major qu'ils ne peuvent être qu'en partie exploités. Ce sera le cas du plan d'invasion de la Crète[13].

La Hut 8 et l'Enigma navale[modifier | modifier le code]

Affecté à la Hut 8 (bâtiment préfabriqué N°8), Turing décide de traiter un problème autrement difficile, la cryptanalyse de l'Enigma navale : « Parce que personne d'autre ne s'en occupait et que je pouvais l'avoir pour moi tout seul ». La même nuit, il conçoit le Banburismus (en), technique statistique séquentielle (plus tard appelée analyse séquentielle par Abraham Wald), dans l'espoir de percer l'Enigma navale : « Pourtant je n'étais pas sûr que cela marcherait en pratique. » Dans cette idée, il invente une mesure de poids de la preuve qu'il baptise le Ban. Les Banburismes peuvent écarter certaines séquences des rotors Enigma, c'est un gain de temps important. Cependant, les chiffreurs de la Kriegsmarine, en particulier les sous-mariniers, appliquent sans faille toutes les consignes de sécurité. Les messages de l'Enigma navale ne sont décryptés que pendant les périodes couvertes par les manuels ou grâce aux feuilles de bigrammes capturés par les Alliés.

En novembre 1942, Turing se rend aux États-Unis où, avec des cryptanalystes de l'U.S. Navy, il travaille sur l'Enigma navale et à la conception de bombes. À Dayton (Ohio), il visite l'United States Naval Computing Machine Laboratory. Les bombes à l'américaine n'éveillent pas son enthousiasme. Pourtant, c'est l'extraordinaire puissance de travail combinée des centaines de bombes construites grâce aux moyens de l'industrie américaine qui, finalement, permet de percer à nouveau les secrets d'Enigma, spécialement ceux de la Kriegsmarine et des U-Boot. À partir de la fin 1943, les sous-marins allemands auront été pour l'essentiel soit détruits, soit chassés de l'Atlantique-Nord par la puissance des marines de guerre alliées, combinant les renseignements d'origine Ultra, les reconnaissances aéronavales, la détection par radar, Asdic et radiogoniométrie, et bien entendu les armes et l'endurance des marins.

En mars 1943, Turing revient à Bletchley Park. En son absence, son adjoint Hugh Alexander avait officiellement pris la fonction de directeur de la Hut 8. Devant le manque d'intérêt de Turing, c'est Alexander qui avait de fait toujours dirigé le service. Turing devient consultant en cryptanalyse au profit de l'ensemble de la GC&CS. À propos du rôle de Turing, Alexander dit: « Il n'est pas permis de douter que les travaux de Turing furent le facteur le plus important du succès de la Hut 8. Au départ, il fut le seul cryptographe à penser que le problème valait d'être abordé et non seulement lui revient le mérite de l'essentiel du travail théorique de la Hut 8, mais encore il partage avec Gordon Welchman et Harold Keen le mérite de l'invention de la bombe. Il est toujours difficile de dire que tel ou tel est absolument indispensable, mais si quelqu'un fut indispensable à la Hut 8, ce fut Turing. Le travail de pionnier tend toujours à être oublié quand par la suite tout paraît plus facile, sous l'effet de l'expérience et de la routine. »

Travail sur les premiers ordinateurs[modifier | modifier le code]

En 1945, pendant son séjour à Ebermannstadt, les deux bombes atomiques américaines sont larguées sur le Japon et il n’en est pas surpris : il connaissait, depuis son voyage secret aux États-Unis de 1942-1943, l'existence du projet à Los Alamos dans des proportions non encore élucidées[14].

De 1945 à 1947, il travaille au National Physical Laboratory, situé à Teddington au Royaume-Uni. Fin 1945, après avoir lu le rapport Von Neumann qui décrit la structure générale d'un ordinateur et discute des méthodes de programmation, Turing rédige ce qui est sans doute le premier projet détaillé d'un ordinateur : l’ACE (Automatic Computing Engine). Toutefois, il ne parvient pas à s'entendre avec les ingénieurs électroniciens du NPL chargés de construire cette machine, qui soulèvent des objections techniques et préfèrent commencer par un prototype plus modeste. Le projet rencontre d'ailleurs des obstacles bureaucratiques et budgétaires. Turing, trop individualiste pour être un organisateur ou un grand négociateur, préfère partir en 1947 suivre des cours de biologie à Cambridge. À la rentrée 1948 il est appelé par Max Newman, son ancien professeur de logique à Cambridge et collègue à Blechtley Park, à l'université de Manchester où Max Newman, inspiré lui aussi par le rapport Von Neumann, dirige le développement de l'un des tout premiers véritables ordinateurs : Manchester Mark I, industrialisé ensuite par la firme Ferranti. Turing devient directeur adjoint du laboratoire de calcul de l'université de Manchester (titre sans grande signification), et travaille à la programmation de l'ordinateur.

Lors de la conférence marquant l'inauguration de l'ordinateur EDSAC, à Cambridge, il présente une méthode de preuve de correction de programmes fondée sur des assertions[15] (voir logique de Hoare) qui préfigure la méthode connue sous le nom de « méthode de Floyd-Hoare ».

Vers l'intelligence artificielle : le test de Turing[modifier | modifier le code]

Turing continue parallèlement ses réflexions fondamentales réunissant la science et la philosophie. Dans l'article « Computing Machinery and Intelligence » (Mind, octobre 1950), Turing explore le problème de l'intelligence artificielle et propose une expérience maintenant connue sous le nom de test de Turing, où il tente de définir un standard permettant de qualifier une machine de « consciente » ; Turing fait le « pari que d'ici cinquante ans, il n'y aura plus moyen de distinguer les réponses données par un homme ou un ordinateur, et ce sur n'importe quel sujet[16]. »

En mai 1952, Turing écrit un programme de jeu d'échecs. Ne disposant pas d'un ordinateur assez puissant pour l'exécuter, il simule les calculs de la machine, mettant environ une demi-heure pour effectuer chaque coup. Une partie est enregistrée, où le programme perd contre un collègue de Turing.

Le programme de Joe Weizenbaum, ELIZA, écrit en 1966 et qui ne prend pas plus de trois pages de langage SNOBOL, sera le premier à donner l'illusion pendant quelques minutes de satisfaire au test de Turing.

Morphogenèse[modifier | modifier le code]

En 1952, Turing s'est intéressé à une autre branche des mathématiques : l'analyse, et, à partir de l'équation de réaction-diffusion, a élaboré un modèle biomathématique de la morphogenèse, tant chez l'animal que chez le végétal. Il fait paraître un article, « The chemical basis of morphogenesis » (Philosophical Transactions of the Royal Society of London, août 1952), où il propose trois modèles de formes (Turing patterns). Dans les années 1990, des expériences de chimie viendront confirmer expérimentalement les modèles théoriques de Turing.

Condamnation[modifier | modifier le code]

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Plaque commémorative au pied de sa maison.

De Cambridge à Bletchley Park, Turing ne faisait aucun mystère de son orientation sexuelle ; ouvertement homosexuel, il ne cachait pas ses aventures. Il était d'ailleurs loin d'être le seul[17],[18]. Mais une affaire de droit commun révèle son goût pour de jeunes escarpes. En 1952, sa maison de Manchester est cambriolée. Turing porte plainte. Arrêté, le cambrioleur dénonce le complice qui lui avait indiqué l'affaire, un ex-amant occasionnel de Turing. Celui-ci ne nie pas cette ancienne relation. Tous deux sont inculpés d'« indécence manifeste et de perversion sexuelle » (d'après la loi britannique sur la sodomie). Quelques années plus tôt, ce n'aurait été qu'un fait divers. Mais, au début des années 1950, après que l'Union soviétique a déclenché la guerre froide et mis au point sa bombe atomique, les services de contre-espionnage britanniques et américains sont traumatisés par plusieurs affaires de trahison dramatiques, où sont impliqués des intellectuels anglais homosexuels, souvent liés à Cambridge. De leur point de vue, le « profil » de Turing le range parmi les personnes peu sûres.

Le procès est médiatisé. Hugh Alexander fait de son confrère un brillant portrait, mais il est empêché de citer ses titres de guerre par le Secret Act. Turing est mis en demeure de choisir : incarcération ou castration chimique réduisant sa libido. Il choisit le traitement, d'une durée d'un an, avec des effets secondaires temporaires comme le développement de ses seins (gynécomastie), et surtout des effets psychiques profondément démoralisants. Alors qu'il avait été consacré, en 1951, en devenant membre de la Royal Society, à partir de 1952 il sera écarté des plus grands projets scientifiques. Toutefois, au printemps 1953, la « cure » se termine, ses effets s'estompent et Turing recommence à faire des projets de recherche, de voyages en France et en Méditerranée.

Décès[modifier | modifier le code]

En 1954, Turing meurt d'un empoisonnement au cyanure. L'enquête conclut au suicide, même si sa mère tenta d'écarter cette thèse. Le moyen d'ingestion du poison aurait été une pomme qu'il aurait partiellement mangée (une légende tenace, et démentie, y voit l'origine du logo de la firme Apple[19],[20]), que l'on aurait retrouvée près de son corps et qui aurait été préalablement imbibée de cyanure (il n'existe pas de certitude à cet égard, la pomme n'ayant pas été analysée[21],[22]). Le biographe de Turing, Andrew Hodges (en), a émis l'hypothèse que Turing aurait choisi ce mode d'ingestion précisément afin de laisser à sa mère la possibilité de croire à un accident[23], sachant que les pépins de pomme contiennent naturellement du cyanure. Nombreux sont ceux qui ont souligné le lien entre sa méthode de suicide présumée et le film Blanche-Neige et les Sept Nains, dont il avait particulièrement apprécié la scène où la sorcière empoisonne la pomme, au point de chantonner régulièrement les vers prononcés par celle-ci : « Plongeons la pomme dans le chaudron, pour qu'elle s'imprègne de poison »[22],[24].

Réhabilitation[modifier | modifier le code]

En 2009, une pétition, émise à l'initiative de l'informaticien John Graham-Cumming, est envoyée au Premier ministre Gordon Brown : « Nous soussignés demandons au Premier ministre de s'excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée. »[25]. En septembre 2009, celui-ci a présenté des regrets au nom du gouvernement britannique[26]. Cependant, le ministre de la justice Tom McNally (en) exprime en février 2012 son refus de revenir sur la condamnation. Celle-ci, bien que paraissant aujourd'hui « cruelle et absurde », a été rendue en fonction des lois de son temps. (« Une grâce posthume n'a pas été jugée appropriée car Alan Turing a été justement reconnu coupable de ce qui était, à l'époque, une infraction pénale. »)[27],[28]. En décembre 2012, un groupe de onze scientifiques britanniques, dont le physicien Stephen Hawking, appelle le gouvernement britannique à annuler sa condamnation, à titre posthume[29],[30].

Le 24 décembre 2013, la reine Élisabeth II, sur proposition du secrétaire d'État à la Justice, Chris Grayling, le gracie en signant une prérogative royale de clémence. C'est la 4e fois que le pardon royal est accordé depuis 1945[31],[32]. Grayling déclare que sa condamnation serait considérée aujourd'hui « comme injuste et discriminatoire » et salue « son génie [qui] a contribué à sauver des milliers des vies »[30],[33].

Hommages[modifier | modifier le code]

Depuis 1966, le prix Turing (Turing Award en anglais) est annuellement décerné par l’Association for Computing Machinery à des personnes ayant apporté une contribution scientifique significative à la science de l'informatique. Cette récompense est souvent considérée comme l'équivalent du prix Nobel d'informatique.

En février 2011, au terme d'une vente aux enchères, des documents rédigés par Turing durant la Seconde Guerre mondiale sont acquis par le musée de Bletchley Park avec l'aide du National Heritage Memorial Fund afin d'éviter leur départ à l'étranger[34].

Œuvres[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ces questions sont discutées dans l'article philosophie de la technique.
  2. La notion d'« oracle » est déjà présentée sans être exploitée dans son article original On computable numbers.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d (en) Alan Turing, « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem », Proc. London Math. Soc., 2e série, vol. 42,‎ 1937, p. 230-265 (lien DOI?) et « [idem] : A Correction », Proc. London Math. Soc., 2e série, vol. 43,‎ 1938, p. 544-546 (lien DOI?, lire en ligne)
  2. (en) John C. Mitchell, Concepts in programming languages, Cambridge University Press, 2003, p. 14. «The fact that all standard programming languages express precisely the class of partial recursive functions is often summarized by the statement that all programming languages are Turing complete.»
  3. (en) Bruce J.MacLennan, Principles of Programming Languages, Introduction : What is a programming language?, Oxford University Press, 1999. «A programming language is a language that is intended for the expression of computer programs and that is capable of expressing any computer program. This is not a vague notion. There is a precice theorical way of determining whether a computer language can be used to express any program, namely, by showing that is equivalent to a universal Turing machine.»
  4. François Clarac, Encyclopédie historique des neurosciences : Du neurone à l'émergence de la pensée, De Boeck,‎ 2008, 1009 p. (ISBN 2804158985 et 9782804158989, lire en ligne), p. 948 ; Hodges et Hofstadter 2012, p. 7
  5. Hodges et Hofstadter 2012, p. 20-21.
  6. « Je lui ai demandé un jour pourquoi il se punissait autant par l'entraînement. Il m'a dit : « mon métier est si stressant que mon seul moyen de le chasser de mon esprit est de courir à fond. C'est le seul moyen pour moi de relâcher la pression. » (« I have such a stressful job that the only way I can get it out of my mind is by running hard; its the only way I can get some release »). J.-F. Harding, secrétaire du Walton Athletic Club, cité par le magazine Runner’s World (septembre 1999).
  7. Hodges et Hofstadter 2012, p. 33.
  8. (en) Christof Teuscher, Alan Turing : Life and Legacy of a Great Thinker, Springer,‎ 2004, p. 19-22
  9. Précis on Computable numbers made for Comptes rendus, annonce des résultats écrits en français pour les Comptes rendus de l'Académie des Sciences.
  10. Michel Serfati (dir.), De la méthode : recherches en histoire et philosophie des mathématiques, PUFC, coll. « Colloques et séminaires »,‎ 2002 (ISBN 2848670002, lire en ligne), « Machine de Turing et complexité algorithmique », p. 180
  11. « L’héritage d’Alan Turing », CNRS Le journal,‎ mai 2012, p. 9-10 (lire en ligne)
  12. Turing A. M., 1939, Systems of logic defined by ordinals, Proc. Lond. Math. Soc., ser. 2, 45: 161-228; aussi in (Davis 1965) et in (Gandy et Yates 2001). Cet article reprend sa thèse de doctorat.
  13. John Keegan, Intelligence at war, Pimlico, 2004 (p. 168-209)
  14. Turing… et l’informatique fut.
  15. Turing, A. M., Checking a Large Routine. In Report of a Conference on High Speed Automatic Calculating Machines, Univ. Math. Lab., Cambridge, p. 67-69 (1949) in Morris, F. L. et C. B. Jones. Avril 1984. An Early Program Proof by Alan Turing, Ann. Hist. Comp., vol. 6, no 2, p. 139-143.
  16. Alan Turing : la pensée informatique, Docsciences, no 14, juin 2012, p. 5.
  17. (en) Hugh Sebag-Montefiore, Enigma, the Battle for the Code
  18. Sinclair McKay, The Secret Life of Bletchley Park
  19. Guillaume Deleurence, « Petites histoires, grands logos », Micro hebdo,‎ 16 février 2012
  20. (en) Holden Frith, « Unraveling the tale behind the Apple logo », CNN,‎ 6 octobre 2011
  21. Hodges et Hofstadter 2012, p. 488
  22. a et b (en) Jonathan Brown, « The Turing enigma: Campaigners demand pardon for mathematics genius », The Independent,‎ 18 août 2009
  23. Hodges et Hofstadter 2012, p. 489
  24. Hodges et Hofstadter 2012, p. 149
  25. Damien Leloup, « Alan Turing ou la difficile réhabilitation de la mémoire d'un pionnier de l'informatique », Le Monde,‎ 31 août 2009
  26. (en) Caroline Davies, « PM's apology to codebreaker Alan Turing: we were inhumane », The Guardian,‎ 11 septembre 2009
  27. « La Grande-Bretagne refuse de pardonner son homosexualité à Alan Turing », Nouvelobs.com,‎ 7 février 2012
  28. (en) Duncan Geere, « No posthumous pardon for Alan Turing », Wired UK,‎ 6 février 2012
  29. (en) Oliver Moore, « Stephen Hawking calls for pardon for computer pioneer and war hero Alan Turing », The Globe and Mail,‎ 14 décembre 2012
  30. a et b « Grâce royale pour un mathématicien condamné pour homosexualité », AFP,‎ 23 décembre 2013
  31. Constance Jamet, « 60 ans après, Elizabeth II accorde sa grâce au mathématicien Alan Turing », Le Figaro,‎ 24 décembre 2013
  32. (en) Oliver Wright, « Alan Turing gets royal pardon for 'gross indecency' – 61 years after he poisoned himself », The Independent,‎ 25 décembre 2013
  33. (en) Steven Swinford, « Alan Turing granted Royal pardon by the Queen », The Daily Telegraph,‎ 23 décembre 2013
  34. (en) Josh Halliday, « Turing papers to stay in UK after 11th-hour auction bid », The Guardian,‎ 25 février 2011

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Jean Lassègue, Turing, Paris, Les Belles lettres,‎ 1998 (ISBN 9782251760148)
  • Jean Lassègue, « Les Génies de la science », Pour la Science, no 29 « Turing… et l’informatique fut »,‎ novembre 2006 - janvier 2007 (ISBN 978-2-84245-078-6, lire en ligne)
  • Laurent Lemire, Alan Turing : l'homme qui a croqué la pomme, Paris, Hachette Littératures,‎ 2004, 191 p. (ISBN 9782012356184)
  • David Leavitt (trad. Julien Ramonet), Alan Turing, l'homme qui inventa l'informatique [« The Man Who Knew Too Much; Alan Turing and the invention of the computer »], Dunod,‎ 2006 (réimpr. 2007), 273 p. (ISBN 978-0-7538-2200-5 et 978-2100503575)
  • (en) Andrew Hodges et Douglas Hofstadter, Alan Turing : The Enigma, Princeton University Press,‎ 2012, 586 p. (ISBN 9780691155647, lire en ligne) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    • (en) Andrew Hodge (auteur) et Nathalie Zimmerman (traduction), Alan Turing ou l'énigme de l'intelligence, Payot, coll. « Bibliothèque scientifique »,‎ 2004
  • (en) Hugh Sebag-Montefiore, Enigma : the battle for the code, London, Cassell Military,‎ 2004 (ISBN 9780304366620)
  • (en) Michael Smith, The secrets of Station X : how the Bletchley Park codebreakers helped win the war, London, Biteback Pub,‎ 2011 (ISBN 9781849540957)
  • (en) Sinclair McKay, The secret life of Bletchley Park : the WWII codebreaking centre and the men and women who worked there, London, Aurum Press,‎ 2011 (ISBN 9781845136338)
  • (en) F. H. Hinsley et Alan Stripp, Codebreakers : the inside story of Bletchley Park, Oxford England/New York, Oxford University Press,‎ 2001 (ISBN 9780192801326, résumé)
  • (en) Michael Smith, The emperor's codes : the breaking of Japan's secret ciphers, London, Dialogue,‎ 2010 (ISBN 9781906447120)
  • John Keegan, Intelligence at War, Pimlico, 2004.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]