Agent orange

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Agent orange (homonymie) et Orange.
Avions militaires américains épandant au Viêt Nam pendant l'opération Ranch Hand

L’agent orange est le surnom donné à l'herbicide (ou plus exactement dans ce cas défoliant) le plus employé par l'armée des États-Unis lors de la guerre du Viêt Nam, en particulier entre 1961 et 1971. Le produit était épandu par avion au-dessus des forêts vietnamiennes. Notamment en raison de la présence de dioxine, ce défoliant chimique est responsable de plusieurs maladies chez les personnes exposées. La stabilité de la dioxine lui confère un effet durable sur les habitants des régions touchées, occasionnant ainsi des cas de cancers ou de malformations à la naissance, des années après la fin des combats.

Description[modifier | modifier le code]

L'agent orange est, à la base, un mélange de deux molécules herbicides : l'acide 2,4-dichlorophénoxyacétique (2,4-D) et l'acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique (2,4,5-T). Ces herbicides ont été découverts dans les années 1940 par des équipes de recherches britanniques et américaines. Ces molécules agissent en mimant une hormone de croissance végétale de type auxine : l'acide indole 3-acétique. Pulvérisées sur des plantes, elles provoquent une croissance incontrôlée, menant à la mort du végétal. Ce sont des herbicides sélectifs : lorsqu'ils sont pulvérisés sur des cultures de graminées (blé, maïs...), seules les adventices sont éliminées. Commercialisés en 1946, ces herbicides ont été largement utilisés à partir des années 1950.

On a découvert plus tard que la dioxine de Seveso, 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-para-dioxine (TCDD), était présente parmi les impuretés dérivant de la fabrication du 2,4,5-T, et donc présente dans cet herbicide. Ce poison peut être à l'origine de plusieurs sortes de cancers, comme le lymphome non-hodgkinien, la maladie de Hodgkin et la leucémie lymphoïde chronique. Dès lors, le 2,4,5-T a été interdit dans de nombreux pays.

Le 2,4-D ne contient pas de dioxine et reste un des herbicides les plus utilisés dans le monde.

Histoire[modifier | modifier le code]

Épandage par hélicoptère de l'agent orange dans le delta du Mékong le 26 juillet 1969

L'agent orange, nom donné par les médias à l'herbicide orange, produit pour le département de la Défense des États-Unis par Monsanto et Dow Chemical, est en fait rose et brunâtre, et doit son nom aux bandes de couleur orange peintes sur les fûts dans lesquels il était stocké. De même, furent baptisés les agents blanc, bleu, rose, vert et pourpre mais l'agent orange est le défoliant le plus connu car le plus utilisé au Viêt Nam, la fin de la guerre voyant même l'usage de l'agent Super Orange (Agent Orange II encore plus dangereux)[1].

Ce produit était d'usage courant dans l'agriculture aussi bien aux États-Unis qu'en URSS, dans les années 1960. On ne pensait pas alors qu'il était toxique pour l'être humain. Il faut noter à ce sujet qu'au Viêt Nam le produit fut en moyenne surdosé d'un facteur 13[2], ce qui rend difficile la comparaison entre l'usage agricole et l'usage militaire. Des scientifiques du Fort Detrick commencèrent dans les années 1950 des études sur ce défoliant, basées sur les recherches du botaniste Arthur Galston (en), pour l'utiliser comme arme biologique[3]. Des expérimentations eurent lieu aux États-Unis mais aussi au Canada, Thaïlande, Porto Rico, Corée, l'impureté la plus toxique de l'agent, à savoir la dioxine, étant testé sur des prisonniers de Holmesburg Prison (en) de Philadelphie[1].

Ces herbicides furent utilisés pour des opérations militaires pour défolier les forêts la première fois lors de de l'Insurrection communiste malaise par les forces du Commonwealth en 1952.

Il fut ensuite utilisé pour empêcher les guérilleros Vietnamiens de se cacher dans les forêts du Sud-Viêt Nam, pour détruire leurs récoltes, mais aussi de dégager les abords des installations militaires américaines et y prévenir les attaques. Des essais concluants au Viêt Nam ont lieu dès 1959 sous la présidence de Dwight David Eisenhower[1].

Ces opérations de guerre chimique débutèrent en 1961, le premier épandage ayant lieu le 10 août dans la province de Kontum au centre du pays[4]. Le programme, intitulé Opération Ranch Hand, débuta ensuite progressivement avec le feu vert du président John F. Kennedy en novembre 1961 jusqu'à atteindre son apogée en 1965.

La contamination quasi systématique du 2,4,5-T par une dioxine a été révélée au public dans les derniers jours de 1969. C'est à ce moment que la dangerosité a été officiellement admise ce qui conduisit en avril 1970 la Food and Drug Administration à l'interdire aux États-Unis, ce qui est une décision extrêmement rapide pour l'époque.

Les épandages qui subissaient de nombreuses protestations dans le monde et aux États-Unis même, de la part de scientifiques, d'un certain nombre de parlementaires et surtout d'anciens combattants américains étaient déjà en nette décrue, entre autres à cause des effets mécaniques indésirables sur les populations civiles et embrigadées - destruction des récoltes provoquant un exode rural accru des paysans non belligérants vers des villes qui ne sont pas capables de les accueillir, et migration de combattants infiltrés par le même mouvement. Elles cessent donc à l'interdiction, dès avril 1970 car celle-ci touche aussi bien les États-Unis que son utilisation par les forces américaines au Viêt Nam.

Le M/T Vulcanus incinérant de l'agent Orange durant l'opération Pacer HO en 1977

Le retour aux États-Unis étant interdit - la circulation du produit est interdite dans les deux sens - jusqu’à une décision de septembre 1971, la seule solution pour les commandants locaux est le traitement sur place durant cette période qui utilise le traitement alors classique des surplus de champ de bataille, l’enfouissement, la destruction par explosion ou le déversement dans des zones isolées. La levée de l'interdiction de retour de l'agent Orange aux États-Unis a lieu donc en 1971 pour destruction par incinération à haute température, dans un navire spécialement aménagé, le M/T Vulcanus, au large de la Californie.

L’Académie nationale des sciences des États-Unis estime aujourd'hui que près de 80 millions de litres de ce défoliant ont été déversés. Selon Franz J. Broswimmer dans son ouvrage Ecocide, cet épandage a touché 20 % des forêts du Sud Viêt Nam et empoisonné 400 000 hectares de terrain agricole.

Le 8 décembre 2006, le quotidien The Guardian révèle que Sir Richard Doll, épidémiologiste et toxicologue anglais réputé, célèbre pour avoir établi le lien entre l'usage de tabac et le cancer du poumon a été sous contrat de mai 1979 à mai 1986[5] (période durant laquelle il aurait reçu selon The Guardian 1 500 dollars par jour de Monsanto et cela durant un an[5] ). C'est durant cette époque qu'il a affirmé à une commission australienne qu'il n'y avait pas de relation entre le cancer et l'agent orange. Richard Doll aurait aussi reçu de l'argent de l'industrie chimique durant plus de vingt ans selon le quotidien. Il avait, avec son collègue Sir Richard Peto, produit en 1981 un article concluant que seuls 1 à 3 % des cancers avaient une cause environnementale[6].

En réponse au refus de la justice américaine de juger l'utilisation de l'agent orange, un tribunal d'opinion présidé par Jitendra Sharma s'est tenu du 15 au 16 mai 2009 à Paris. Sans portée juridique, ce tribunal vise à définir les responsabilités dans l'utilisation de ce défoliant et à la dénoncer devant l'opinion mondiale[7].

Poursuites judiciaires[modifier | modifier le code]

États-Unis[modifier | modifier le code]

L'État fédéral américain a été la première entité mise en cause par les victimes de l'agent orange, mais il bénéficie de l'immunité pour tout acte commis en temps de guerre. Les vétérans américains victimes de l'agent orange se sont alors retournés vers les fabricants de l'herbicide.

En 1984, Monsanto et six autres entreprises accusées ont signé un accord à l'amiable avec les associations de vétérans en échange de l'arrêt de toute poursuite[8]. Les fabricants ont versé la somme de 180 millions de dollars à un fonds de compensation. Presque 40 000 des 68 000 vétérans ont reçu entre 256 et 12 800 dollars selon la gravité des cas.

Le 31 janvier 2004, l'Association vietnamienne des victimes de l'agent orange/dioxine, a présenté un recours collectif aux États-Unis contre onze fabricants d'herbicide (dont Dow Chemical et Monsanto) pour crime contre l'humanité et crime de guerre. La première séance de ce procès a eu lieu le 1er mars 2005 à New York. Le 10 mars, la cour a rejeté la plainte, le juge ayant conclu que l'agent orange n'était pas un poison au regard du droit international, et qu'il n'y avait donc pas d'interdiction d'utiliser un herbicide. L'association vietnamienne des victimes a déposé un recours devant la Cour d'Appel de New York le 8 avril 2005 et son dossier d'arguments le 30 octobre 2005. André Bouny, père d'enfants vietnamiens, est le président du Comité international de soutien aux victimes vietnamiennes de l'agent orange (CIS). Ses articles sont nombreux, il en est quelques-uns qui résument ce qu'est l'agent orange au Viêt Nam et ses conséquences[9],[10].

Corée du Sud[modifier | modifier le code]

En 1999, environ 20 000 vétérans sud-coréens portent deux plaintes séparées contre les fabricants d'herbicide, réclamant cinq milliards de dollars. Ayant perdu en première instance en 2002, ils font appel et gagnent le 26 janvier 2006. La justice condamne Dow Chemical et Monsanto à verser 62 millions de dollars à 6 800 personnes (chacune devrait recevoir entre 6 200 à 47 500 dollars).

En 2011, les États-Unis et la Corée du Sud mettent en place un groupe conjoint chargé d'enquêter sur les importantes quantités d'agent orange qui auraient été enterré dans les années 1970 dans la base américaine de Camp Caroll, au Sud-Est de la péninsule coréenne.

En 2013, la justice sud-coréenne a reconnu, par l'intermédiaire de sa Cour suprême, la responsabilité de Monsanto et de Dow Chemical dans les maladies de peau éprouvées par des vétérans ayant combattu pendant la guerre du Viêt Nam, estimant établie la « corrélation épidémiologique » avec l'agent orange[11].

Épidémiologie[modifier | modifier le code]

Groupe d'enfants handicapés, principalement à cause de l'agent orange

Selon les dernières estimations[12], de 2,1 à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés aux herbicides entre 1961 et 1971, auxquels il faut rajouter un nombre inconnu de cambodgiens, de laotiens, de civils et militaires américains, et de leurs divers alliés australiens, canadiens, néo-zélandais, sud-coréens.

La dioxine étant une molécule très stable, elle tend à rester dans l'environnement. Les concentrations se révèlent donc extrêmement importantes dans les graisses animales, contaminant ainsi la chaîne alimentaire. La dioxine est aussi présente en grandes quantités dans les sols et les sédiments.

Ainsi, des enfants vietnamiens nés plusieurs années après la fin de l'épandage présenteraient des taux élevés dans l'organisme. Les conséquences de cette accumulation seraient nombreuses : cécité, diabète, cancers de la prostate et du poumon, malformations congénitales. En effet, un article paru dans le journal international d'épidémiologie, propose un lien entre l'agent orange et l'apparition de malformations chez les nouveau-nés[13], cependant la validité des données utilisées pour conduire l'analyse statistiques est remise en cause[14].

Environnement[modifier | modifier le code]

L'utilisation d'une telle quantité d'herbicide a eu un impact important sur l'environnement. Dans Le Courrier de l'Unesco, datant du mois de mai 2000, l'organisation liée à l'ONU estime que le cinquième des forêts sud-vietnamiennes a été détruit par les herbicides américains.

Fabricants[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Patrick Pesnot, « L'Agent orange au Viêt Nam », émission Rendez-vous avec X sur France Inter, 12 août 2012
  2. http://books.google.fr/books?id=agsAAAAAMBAJ&pg=PA36&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
  3. (en)Brandon Schneider, « Agent Orange. A Deadly Member of the Rainbow », sur Yale Scientific,‎ 2003
  4. Cette date est retenue au Viêt Nam et dans le monde pour la Journée des victimes de l'agent orange.
  5. a et b (en) Renowned cancer scientist was paid by chemical firm for 20 years
  6. (en) The causes of cancer: quantitative estimates of avoidable risks of cancer in the United States today
  7. « L'agent orange en accusation », Courrier international,‎ 14 mai 2009 (consulté le 24 mai 2009)
  8. (en) Société Diamond Shamrock
  9. (fr) Les effets de l’agent orange par l’US Army au Viêt Nam et ses conséquences
  10. (fr) Agent orange Viêt Nam : dépôt des dossiers à la Cour d’appel de New York par André Bouny, publié par Hacktivist News Service le 8 avril 2006
  11. « "Agent orange" au Vietnam : Monsanto condamné », Le Monde.fr,‎ 12 juillet 2013 (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  12. J.M. Stellman, S.D. Stellman, R. Christian, T. Weber et C. Tomasallo, « The extent and patterns of usage of Agent Orange and other herbicides in Viêt Nam », Nature, volume 422, avril 2003.
  13. (en) Anh D Ngo, Richard Taylor, Christine L Roberts et Tuan V Nguyen, « Association between Agent Orange and birth defects: systematic review and meta-analysis », International Journal of Epidemiology, vol. 35, no 5,‎ 2006, p. 1220-1230 (lire en ligne)
  14. (en) Arnold Schecter et John D Constable, « Commentary: Agent Orange and birth defects in Vietnam », International Journal of Epidemiology, vol. 35, no 5,‎ 2006, p. 1230-1232 (lire en ligne)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Agent orange, Apocalypse Viêt Nam d'André Bouny, Éditions Demi-Lune, Paris, 2010, (416 pages), (ISBN 978-2-917112-11-3). — Dossier de présentation.
  • L'Agent orange au Viêt Nam. Crime d'hier, tragédie d'aujourd'hui, sous la direction de Yvonne Capdeville, Francis Gendreau et Jean Meynard, Éditions Tirésias, Paris, 2005, (162 pages), ISBN 2-915 293-23-6.
  • (en) Linedecker, Clifford, Michael Ryan, et Maureen Ryan, Kerry: Agent Orange and an American Family., New York, St. Martins Press, 1982.
  • (en) Sills, Peter: Toxic War: The Story of Agent Orange, Vanderbilt University Press, 2014, (296 pages), ISBN 978-0-826519-62-7.
  • Wilcox, Fred (2011). Scorched Earth: Legacies of Chemical Warfare in Vietnam. Seven Stories Press. ISBN 978-1-60980-138-0.
  • Wilcox, Fred (2011). Waiting for an Army to Die: The Tragedy of Agent Orange. Seven Stories Press. ISBN 978-1-60980-136-6.
  • Zierler, David (2011). The Invention of Ecocide. University of Georgia Press. ISBN 978-0-8203-3827-9.