Affaire de Bruay-en-Artois

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L’Affaire de Bruay-en-Artois est une affaire criminelle française très médiatisée dans les années 1970 : le meurtre, jamais résolu, d'une adolescente d'origine modeste, Brigitte Dewèvre, à Bruay-en-Artois (aujourd'hui Bruay-la-Buissière). Après la découverte, le , du corps de Brigitte, le notaire Pierre Leroy et sa maîtresse Monique Béghin-Mayeur sont inculpés, puis incarcérés alors que le juge d’instruction reconnaît ne posséder aucune preuve tangible de leur implication dans le meurtre. Des militants d'extrême gauche profitent de l'appartenance de ces deux mis en cause à la bourgeoisie pour transformer cette affaire en symbole de la lutte des classes dans une région touchée alors par la fermeture des mines de charbon. Ils sont finalement libérés. Un camarade de Brigitte s'accusera du meurtre et sera innocenté. Le crime est finalement prescrit en 2005.

Les faits[modifier | modifier le code]

Le 6 avril 1972 à Bruay-en-Artois[1], des enfants[2] découvrent un corps sans vie. Il est identifié comme étant celui de Brigitte Dewèvre, fille de mineur âgée de quinze ans et demi, qui a disparu depuis la veille au soir dans un terrain vague qui sépare le quartier bourgeois du coron. Partie le 5 avril vers 19 h 30 pour aller dormir chez sa grand-mère, Brigitte a été aperçue pour la dernière fois, vers 19 h 45, en conversation avec un inconnu à col roulé. Elle a été étranglée avec un lien souple, vraisemblablement un foulard, déshabillée en partie, traînée dans un terrain vague derrière la haie de la villa blanche de Monique Béghin-Mayeur (fille du plus gros marchand de meubles de Bruay-en-Artois et qui est en instance de divorce), frappée et mutilée violemment avec un objet tranchant derrière la tête (de type hachette ou serpette) mais non violée, puis dissimulée sous de vieux pneus[3].

La procédure et le déchaînement médiatique[modifier | modifier le code]

Le juge d'instruction de Béthune Henri Pascal, qui deviendra le premier juge d'instruction connu par son nom[4], hérite du dossier. Surnommé « le petit juge », cet ancien avocat d'origine modeste, juge suppléant, puis juge d'instruction, est un des premiers adhérents du Syndicat de la magistrature[5]. Les témoins font état de la présence d'une Peugeot 504 mal garée à proximité du lieu du meurtre. Son propriétaire est rapidement identifié : il s'agit du notaire Pierre Leroy, qui a son étude non loin. Il est inculpé le 13 avril après une semaine pour homicide volontaire et incarcéré. Le juge invoque « un faisceau de présomptions graves et concordantes », qui naissent selon lui des explications évasives de l'intéressé quant à son alibi et de sa présence aux alentours des lieux du crime au moment des faits. Au fil des interrogatoires, Pierre Leroy a présenté cinq versions différentes pour ne pas impliquer sa maîtresse Monique Béghin-Mayeur.

L'inculpé nie avec constance, et malgré un examen minutieux de tous les éléments pouvant l'incriminer, le juge Pascal ne parvient pas à obtenir de preuve. Pierre Leroy sera relâché le 18 juillet 1972 après plus de trois mois d'incarcération. Cinq jours avant, Henri Pascal a inculpé et fait incarcérer Monique Béghin-Mayeur, car elle aussi, lors de ses interrogatoires, donne des versions contradictoires de son emploi du temps, et a un alibi que le juge considère comme douteux.

Durant toutes ces semaines, le juge Pascal qui est contre le secret de l'instruction a alimenté la presse voulant « faire connaître ses idées sur la justice »[6], laissant notamment filmer l'arrestation du notaire. Henri Pascal tente, selon les nouvelles théories du syndicat de la magistrature, de faire de cette instruction un modèle de transparence, clamant son opposition au secret de l'instruction lors de nombreuses conférences de presse, et militant pour une « justice à ciel ouvert »[5]. Il est activement soutenu par la presse d'extrême gauche. Les maoïstes de la Gauche prolétarienne sont présents. François Ewald et Serge July dirigent les opérations sur place et mettent en place une agence de presse locale. Le 1er mai, La Cause du peuple titre : « Et maintenant, ils assassinent nos enfants », accompagné du sous-titre, « il n'y a qu'un bourgeois pour avoir fait ça ! ». Ils dénoncent une « justice de classe » et demandent la tête du notaire.

Le 20 juillet, les avocats de Pierre Leroy obtiennent le dessaisissement du dossier de l'instruction du juge Pascal sur décision de la Cour de Cassation. Cette décision suscite la colère des groupes d'extrême-gauche et de nombreux habitants de Bruay et sa région, qui considèrent Pierre Leroy comme coupable et dénoncent une protection dont il bénéficierait du fait de son statut social élevé. Le 31 juillet 1972, Monique Mayeur est libérée à son tour. Le dossier sera cette fois confié au juge Jean Sablayrolles, un magistrat parisien[7].

Le 18 avril 1973, plus d'un an après les faits, Jean-Pierre Flahaut, âgé de 17 ans, orphelin perturbé et ancien camarade de Brigitte Dewèvre, avouera aux autorités être l'auteur de cet assassinat. Membre actif du Comité pour la Vérité et la Justice qui milite contre le dessaisissement du juge Pascal et contre la libération de Pierre Leroy[8], il prétendra alors détenir les lunettes de Brigitte. On retrouvera bien des lunettes à son domicile, mais ni la mère de la victime, ni son opticien ne les identifieront comme appartenant à Brigitte. En septembre 1974, un non-lieu est prononcé pour les époux Leroy (Monique Mayeur a épousé Pierre Leroy entre-temps). Jean-Pierre sera jugé et innocenté deux fois, en première instance en juin 1975, et après un appel du parquet en février 1976, et relaxé au bénéfice du doute.

Le ou les meurtriers ne seront jamais retrouvés, malgré l'acharnement de la famille Dewèvre pour connaître la vérité, aidée par le journaliste Jean Ker qui croit que le notaire est innocent du crime mais en fut témoin[9]. L'affaire est classée sans suite en 1981, et le crime prescrit en 2005[7].

Conséquences de l'affaire[modifier | modifier le code]

Les médias[modifier | modifier le code]

Ce fait divers représente une des dernières grandes affaires où la presse écrite est le média dominant. Localement, le contexte est à la concurrence et la surenchère entre le journal socialiste Nord Matin et le leader régional La Voix du Nord. La presse nationale s'intéresse à l'affaire à partir du 13 avril 1972, quand le notaire Pierre Leroy est mis en cause. Des journaux comme France-Soir et des magazines comme Le Nouveau Détective suivront les moindres soubresauts d'une enquête qui a du mal à avancer.

L'affaire de Bruay voit aussi une tentative de faire naître des médias alternatifs, acquis à la cause ouvrière. Serge July couvre cette affaire comme journaliste de La Cause du peuple et c'est en filiation directe de La Cause du peuple que le journal Libération va renaître de ses cendres. Cette affaire montre comment les maoïstes de la Gauche prolétarienne se sont emparés d'un fait divers pour mobiliser les réseaux journalistiques d'extrême gauche et en faire une cause politique de justice de classe[10].

Le média qui monte à l'époque est la télévision, qui met en place pour la première fois des antennes mobiles permettant aux reporters de réaliser des interviews en direct[11].

Le fonctionnement de la justice[modifier | modifier le code]

Le combat d'Henri Pascal pour une instruction débarrassée de l'obligation du secret échoue largement. Le juge Pascal est une première fois désavoué en 1972 quand le dossier est dépaysé, et une deuxième fois en 1975 quand il est inculpé pour violation du secret de l'instruction. Il dénonce alors une situation qui lui paraît absurde : « Les inculpés ont le droit de parler, les témoins ont le droit de parler, les parties civiles, le parquet a le droit de parler et publier des communiqués, il a le droit de le faire. La presse peut se déchaîner dans un sens ou dans un autre. Mais si le juge d'instruction parle pour rétablir la vérité maltraitée par certains, eh bien ce juge d'instruction est inculpé. »[12]

Le dénouement de l'affaire de Bruay donne des arguments aux partisans du secret, lesquels estiment que Pierre Leroy, qui a bénéficié finalement d'un non-lieu, a été exagérément exposé à la vindicte populaire. L'affaire Grégory, autre affaire très médiatisée de meurtre, non élucidée elle aussi, et dans laquelle le juge d'instruction Jean-Michel Lambert s'est imprudemment ouvert à la presse sans obtenir de résultat probant dans son enquête, incitera elle aussi les juges d'instruction à se taire. Après ces deux affaires emblématiques, leur pratique professionnelle normale, la mieux acceptée, sera de refuser toute déclaration à la presse pendant le temps de l'instruction.

Analyses[modifier | modifier le code]

Michel Onfray rappelle l’événement dans ses conférences sur la "Contre-histoire de la philosophie" [13] en janvier 2013 et critique l'attitude des intellectuels de la gauche révolutionnaire des années 1970, notamment le rôle de Jean-Paul Sartre et Serge July. Il cite le journal maoïste La cause du peuple qui écrit : « Pour renverser l’autorité de la classe bourgeoise, la population humiliée aura raison d’installer une brève période de terreur et d’attenter à la personne d’une poignée d’individus méprisables, haïs. Il est difficile de s’attaquer à l’autorité d’une classe sans que quelques têtes des membres de cette classe ne se promènent au bout d’une pique », « Oui nous sommes des barbares. Il faut le faire souffrir petit à petit ! (...) Nous le couperons morceaux par morceaux au rasoir ! (...) Il faut lui couper les couilles ! (...) Barbares ces phrases ? Certainement, mais pour comprendre il faut avoir subi 120 années d’exploitation dans les mines »[14]. Le conférencier rappelle également que le juge a trahi le secret de l'instruction et inaugure alors le règne de la collaboration avec les médias.

L'essayiste Éric Zemmour reprend en 2014 certains des éléments factuels énoncés par Michel Onfray[réf. nécessaire] dans son livre Le Suicide Français[15]. Il évoque un tournant dans la justice française où pour la première fois les théories du syndicat de la magistrature sont appliquées (en se réclamant de la transparence et du non respect du secret de l'instruction) et où un suspect est désigné « coupable parce que bourgeois ». Il écrit à la fin du chapitre cité : « Le mâle blanc de la bourgeoisie française sera désormais coupable à vie. Coupable de tout. Coupable absolu. Coupable à jamais ». Rappelons[Qui ?] toutefois que le notaire un moment suspecté a été libéré après trois mois de prison et que le juge responsable de cette erreur a été dessaisi quelques jours plus tard avant que la justice ne reconnaisse officiellement le non lieu.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La ville a été renommée Bruay-la-Buissière en 1987 après sa fusion avec Labuissière. Contrairement à ce que veut la croyance populaire, ce changement de nom ne procède pas de la volonté de faire oublier l'affaire de Bruay.
  2. C'est notamment son petit frère prénommé Philippe, alors âgé de douze ans, qui a fait la macabre découverte.
  3. Claire Sécail, Le crime à l'écran, Nouveau Monde éditions,‎ 2010, p. 121
  4. Christian Guéry, Justices à l'écran, Presses universitaires de France,‎ 2007, p. 164
  5. a et b Henri Pascal, « Une certaine idée de la justice », Fayard, 1973
  6. cité in, Éric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014, p.53
  7. a et b Daniel Bilalian et Pascal Cauchy, « L'affaire de Bruay en Artois », émission L'heure du crime sur RTL, 6 avril 2012
  8. Comité présidé par Joseph Tournel, journaliste de La Cause du peuple, organe de presse de la Gauche prolétarienne
  9. C. N. : "Jean Ker : l'inlassable quête de vérité", dans L'Avenir de l'Artois, mercredi 11 avril 2012, http://www.lavenirdelartois.fr/actualite/Pays_d_Artois/Bruaysis/Bruay_la_Buissiere/2012/04/11/article_jean_ker_l_inlassable_quete_de_verite.shtml.
  10. Rémi Guillot, « Les réseaux d’information maoïstes et l’affaire de Bruay-en-Artois », Les Cahiers du journalisme, no 17,‎ 2007, p. 210
  11. Serge Leperon, documentaire « Bruay histoire d’un crime impuni », France 3, 1997.
  12. Déclaration d'Henri Pascal à FR3 Lille, ina.fr.
  13. "Les vies transfigurées", "Contre-histoire de la philosophie". Université populaire de Caen Basse-Normandie. Année 2012-2013. , Michel Onfray – Conférence N° 233, lundi 3 juin 2013.
  14. "La cause du peuple", édition du 1er mai. Cité par Michel Onfray.
  15. Éric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014, pp 52-57 § "1971", "6 avril 1972 : Bruay-en-Artois : coupable parce que bourgeois".

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]