Affaire Asia Bibi

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'affaire Asia Bibi est une affaire judiciaire pakistanaise dans laquelle une femme chrétienne, Asia Bibi, a été condamnée à mort en première instance en novembre 2010, accusée d'avoir commis un blasphème en juin 2009. Ayant interjeté appel de la décision devant la Haute Cour de Lahore, Asia Bibi voit sa condamnation à mort confirmée par la Cour le 16 octobre 2014 [1], la Cour rejetant les arguments tendant à voir les témoins du plaignant désavoués et rejetant les allégations de faux témoignages.

L'affaire est très médiatisée au Pakistan et dans le reste du monde. Elle provoque au Pakistan une polémique concernant la loi de 1986 interdisant le blasphème, et suscite de vives tensions entre les islamistes et les autorités. Différentes manifestations se sont formées pour et contre la loi, ainsi que des grèves, après que des membres du parti au pouvoir, le Parti du peuple pakistanais (PPP), aient appelé à la modification de la loi.

Le 4 janvier 2011, le gouverneur du Pendjab Salman Taseer, qui avait publiquement défendu Asia Bibi, est assassiné. Le 2 mars, le ministre fédéral des Minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, de confession catholique, qui l'avait lui aussi publiquement soutenue, et avait appelé à un amendement de la loi sur le blasphème, est à son tour assassiné, par des hommes se réclamant d'une mouvance islamiste.

Depuis l'établissement de la loi interdisant le blasphème en 1986, plusieurs personnes ont été condamnées à mort mais aucune n'a jamais été exécutée, ayant été acquittées en appel ou graciées par décision du président. Les opposants à la loi affirment que celle-ci est détournée par ceux qui l'invoquent pour régler des comptes personnels.

Les faits[modifier | modifier le code]

Asia Bibi (également appelée Aasiya Bibi[1], de son vrai nom Asia Noreen)[2] est une chrétienne pakistanaise d'une quarantaine d'années, mère de cinq enfants et vivant dans un petit village du district de Shekhupura.

Asia Bibi a été inculpée pour blasphème après avoir été menacée de mort, en juin 2009, par des membres de son village. Ayant apporté de l'eau à des femmes musulmanes qui rejetèrent celle-ci en la déclarant haram, parce que portée par une chrétienne, un débat virulent s'engagea, au cours de laquelle Asia Bibi, affirmant que Jésus-Christ était mort sur la croix pour l'humanité, demanda ce que le prophète Mahomet avait fait pour ces femmes. Ceci suscita l'indignation de celles-ci, qui allèrent se plaindre à l'imam du village. Peu après, des hommes arrivent dans la maison de Asia et la battent ainsi que sa famille, avant que la police n'intervienne, à la fois pour protéger Asia Bibi et pour l'inculper.

Asia Bibi nie avoir commis un blasphème et déclare qu'elle est simplement victime du harcèlement et de la discrimination dont sont couramment victimes les chrétiens au Pakistan[3].

La procédure[modifier | modifier le code]

La Haute Cour de Lahore, plus haute juridiction de la province du Pendjab.

La police mena une enquête sur les propos d'Asia, et elle est arrêtée et placée en détention en l'attente de son jugement. Elle est jugée le 8 novembre 2010 et condamnée à mort par pendaison par un tribunal de Shekhupura. Elle interjette appel de la décision devant la Haute Cour de Lahore, et voit sa condamnation à mort confirmée par la Cour le 16 octobre 2014. Un appel est encore possible devant la Cour suprême.

Après que des demandes aient été faites au président de la République Asif Ali Zardari de gracier Asia Bibi, celui-ci a demandé à son ministre des minorités religieuses Shahbaz Bhatti une enquête, qui conclut à l'innocence de l'accusée. Le président a d'abord annoncé qu'il pourrait la gracier, ce qui a provoqué de vives réactions des islamistes. Soucieux de préserver les fragiles équilibres politiques et religieux, Zardari a quelque peu tempéré ses propos, déclarant attendre la décision de la Haute Cour de Lahore.

Soutiens[modifier | modifier le code]

Salman Taseer, gouverneur du Pendjab, un des principaux soutiens politiques d'Asia Bibi.

Asia Bibi a été soutenue par certains hommes politiques, pour la plupart affiliés au parti au pouvoir, le Parti du peuple pakistanais (PPP). Le Gouverneur du Pendjab Salman Taseer (PPP) l'a publiquement défendue et lui a rendu visite en prison. Il a également dénoncé la loi interdisant le blasphème. Ceci a conduit l'un de ses gardes du corps à l'assassiner le 4 janvier 2011.

Le ministre fédéral des minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, qui se battait contre la loi de 1986 depuis plusieurs années, l'a également soutenue. Il a en outre ouvertement demandé, à l'instar de plusieurs de ses collègues du Parti du peuple pakistanais, un amendement de la loi. Il fut assassiné à son tour le 2 mars, alors qu'il se rendait au conseil des ministres, par des hommes se réclamant d'une mouvance islamiste[4].

Le gouvernement français soutient Asia Bibi en recevant son époux et sa fille au ministère des affaires étrangères le 30 mai 2011[5].

Asia Bibi bénéficie également du soutien du pape Benoît XVI qui a réclamé sa libération : « Je suis proche d'Asia Bibi et de sa famille et je demande que la liberté lui soit rendue au plus vite ». Le Pape a également appelé la communauté internationale à se pencher sur « la difficile situation dans laquelle se trouvent les chrétiens au Pakistan[6] ».

À Noël 2013, elle envoie une lettre au pape François pour lui faire part de ses conditions d'incarcération, puis, en octobre 2014, elle le supplie « de prier pour elle [...] pour son salut et pour sa liberté ». Elle écrit alors « Je suis encore agrippée avec force à ma foi chrétienne. Je sais que grâce à ta prière, ma liberté pourrait être possible »[7].

Controverses et protestations[modifier | modifier le code]

L'affaire a provoqué une controverse dans l'opinion publique. Certaines personnalités politiques soutiennent l'abrogation ou l'amendement de la loi. Ainsi, l'ancienne ministre et députée Sherry Rehman (PPP) a déposé à titre personnel un projet d'amendement au secrétariat de l'Assemblée nationale le 25 novembre 2010, visant à abolir la peine de mort en cas de blasphème ainsi qu'à limiter la peine de prison à 10 ans. Elle a été soutenue par le gouverneur de la province de Pendjab Salman Taseer, ainsi que par Asma Jahangir, présidente de l'association du Barreau de la Cour suprême[8].

Le 21 novembre, une manifestation à Lahore de l'APMA (All Pakistan Minorities Alliance) a dénoncé la condamnation d'Asia Bibi et a appelé à l'abrogation de la loi sur le blasphème[9]. En revanche, Chaudhry Shujaat Hussain (Ligue musulmane du Pakistan (Q)), un des principaux chefs de l'opposition, a rejeté l'idée de modifier la loi mais a soutenu la création d'une nouvelle loi pour empêcher les applications abusives de la loi sur le blasphème.

Les opposants à la loi critiquent surtout sa mise en œuvre : selon eux la loi est surtout invoquée dans le but de régler des comptes personnels et elle est appliquée de façon subjective par certaines juridictions[10]. La loi est souvent invoquée contre des minorités religieuses ou dans la cadre de conflits entre plusieurs courants de l'Islam.

Les idées émises contre la loi sur le blasphème ont provoqué de vives réactions de la part de certains religieux et des partis islamiques. Ces derniers ont appelé à une grève nationale et à des manifestations dans tout le pays pour soutenir la loi contre le blasphème[11]. Le gouvernement, accusé par certains de vouloir modifier la loi, a renié toute tentative en ce sens[10].

Le parti au pouvoir (le Parti du peuple pakistanais), vainqueur des dernières élections législatives de 2008, avait pourtant sous-entendu une telle modification dans son manifeste de 2008 (« les lois discriminantes à l'égard des minorités religieuses et sources de conflits communautaires seront revues »)[12]. L'assassinat du Gouverneur du Pendjab par l'un de ses gardes de corps pour son opposition à la loi sur le blasphème fait de nouveau monter les tensions et divise l'opinion publique[10]. Le 9 janvier 2011, des manifestations de soutien à la loi réunissent près de 50 000 personnes à Karachi.

Le livre[modifier | modifier le code]

Blasphème[13] publié par Oh! éditions en mai 2011. Écrit avec Anne-Isabelle Tollet, ce livre est le seul témoignage direct d'Asia Bibi. Le livre est publié en de nombreuses langues, dans le monde entier.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « ASIE/PAKISTAN - Confirmation de la part de la Haute Cour de Lahore de la condamnation à mort d’Asia Bibi », sur fides.org, FIDES,‎ 16 octobre 2014 (consulté le 16 octobre 2014)
  2. (de) Hasnain Kazim, « (de) Eine Ziege, ein Streit und ein Todesurteil », Der Spiegel,‎ 19 novembre 2010 (lire en ligne)
  3. (en) Rob Crilly et Aoun Sahi, « Christian Woman sentenced to Death in Pakistan for blasphemy », The Daily Telegraph,‎ 9 novembre 2010 (lire en ligne)
  4. (en) "Pakistan minister shot dead on way to cabinet meeting in Islamabad", The Guardian, 2 mars 2011
  5. http://www.peinedemort.org/document.php?choix=5126
  6. http://www.lexpress.fr/culture/livre/blaspheme-le-temoignage-poignant-d-asia-bibi_998270.html
  7. http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Dans-une-lettre-Asia-Bibi-demande-au-pape-de-prier-pour-elle-2014-10-30-1256837
  8. (en) La loi sur le blasphème est mal utilisée, The Express Tribune. Le 21 novembre 2010. Consulté le 12 janvier 2010
  9. (en) « L'APMA demande la libération d'Asia Bibi » (ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?). Consulté le 20130317, Dawn.com. Le 22 novembre 2010. Consulté le 12 janvier 2010
  10. a, b et c (fr) Les Pakistanais divisés sur la peine de mort pour blasphème, France 24. Le 11 janvier 2011. Consulté le 12 janvier 2010
  11. (fr) Grèves et manifestations pour le maintien de la loi sur le blasphème, Radio Canada. Le 31 décembre 2010. Consulté le 12 janvier 2010
  12. (en) La position de Bilawal différente de celle des dirigeants du PPP, The Express Tribune. Le 12 janvier 2011. Consulté le 12 janvier 2010
  13. Blasphème, Oh! éditions.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Asia Bibi avec Anne-Isabelle Tollet Blasphème, publié par Oh! éditions.
  • Jean Albert, 2010, "L'augmentation des persécutions contre les minorités religieuses dans quelques pays musulmans: le cas Aasia Bibi au Pakistan", CRI-IRC