Acte de langage

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Un acte de langage est un moyen mis en œuvre par un locuteur pour agir sur son environnement par ses mots : il cherche à informer, inciter, demander, convaincre, promettre, etc. son ou ses interlocuteurs par ce moyen.

Cette théorie, liée à la philosophie du langage ordinaire, a été développée par John L. Austin dans Quand dire c'est faire (1962), puis développée par John Searle. Elle insiste sur le fait qu'outre le contenu sémantique d'une assertion (sa signification logique, indépendante du contexte réel), un individu peut s'adresser à un autre dans l'idée de faire quelque chose, à savoir de transformer les représentations de choses et de buts d'autrui, plutôt que de simplement dire quelque chose: on parle alors d'un énoncé performatif, par contraste avec un énoncé constatif. Contrairement à celui-ci, celui-là n'est ni vrai ni faux.

On peut alors modéliser l'acte de langage comme n'importe quel autre type d'acte : il a un but (aussi appelée intention communicative), un pré-requis, un corps (c'est-à-dire une réalisation) et un effet.

Il existe différents types d'actes de langage, que l'on catégorise généralement selon leur but : citer, informer, conclure, donner un exemple, décréter, déplorer, objecter, réfuter, concéder, conseiller, distinguer, émouvoir, exagérer, ironiser, minimiser, railler, rassurer, rectifier… L'identification de l'acte de langage conditionne largement l'interprétation du message délivré, au-delà de la compréhension de son contenu sémantique. Par exemple, la motivation de l'énoncé « J'ai appris que tu as obtenu ton diplôme » peut être de féliciter son destinataire, de s'excuser d'avoir douté de sa réussite, d'ironiser sur un succès tardif ou simplement de l'informer du fait rapporté. Quelques traitements plus tôt pourraient peut-être trouvés chez certains Pères de l'Église et philosophes scolastiques (dans le contexte de la théologie sacramentelle), aussi bien que chez Thomas Reid, et C. S. Peirce [réf. nécessaire]. Adolf Reinach peut être crédité pour avoir développé un compte assez complet des actes sociaux en tant qu'expressions performatives, bien que son travail n'ait eu que peu d'influence, peut-être en raison de sa mort prématurée. Roman Jakobson avait des idées similaires dans les années 1960, sous la forme de ce qu'il appelle la fonction conative du langage.

Pragmatique et actes de langage[modifier | modifier le code]

La pragmatique linguistique s’est largement développée sur la base de la théorie des actes de langage, qui en a constitué historiquement le creuset. La théorie des actes de langage a pour thèse principale l’idée que la fonction du langage, même dans les phrases déclaratives, est moins de décrire le monde que de faciliter des actions ("Connaître, mais connaître pour agir", selon la formule de Roger Bacon). La question est évidemment peu discutable concernant les ordres, promesses, conseils ou actes institutionnels (baptême, mariage, etc). Son développement par Searle, à la suite d’Austin qui en a été le pionnier, a influencé le développement récent de la pragmatique linguistique. La pragmatique cognitive apparue avec les travaux de Dan Sperber et Deirdre Wilson dans les années 1990, adopte une approche différente. Selon Sperber et Wilson, qui ont proposé une catégorisation grandement simplifiée des actes de langage, les énoncés performatifs sont peu fréquents, ou tout du moins l’interprétation de nombre de ces énoncés ne repose pas sur leur éventuel caractère performatif (c'est-à-dire que ces énoncés ont un sens indépendamment de l'intention de communiquer). En d'autres termes, il ne faut donc pas exagérer la portée des actes de langage.

Les actes de langage : le fondement historique[modifier | modifier le code]

On peut considérer que la pragmatique naît en 1955 à Harvard, lorsque John Austin y donne les conférences William James et introduit la notion nouvelle d’« actes de langage ». Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la pragmatique prend racine dans les travaux d’un philosophe qui s’élève contre la tradition dans laquelle il a été éduqué et selon laquelle le langage sert principalement à décrire la réalité. Austin, en opposition avec cette conception « vericonditionnaliste » de la fonction du langage, qu’il appelle, de façon péjorative, l’illusion descriptive, défend une vision beaucoup plus « opérationnaliste » selon laquelle le langage sert à accomplir des actes. Il fonde sa théorie du langage et de son usage sur l’examen de certains énoncés de forme affirmative, à la première personne du singulier de l’indicatif présent, voix active, des énoncés qui, selon Austin, en dépit de leur forme grammaticale, ne décriraient rien (et ne seraient donc ni vrais ni faux) mais correspondraient plutôt à l’exécution d’une action.

La théorie des actes de langage se fonde donc sur une opposition à « l’illusion descriptiviste » qui veut que le langage ait pour fonction première de décrire la réalité et que les énoncés affirmatifs soient toujours vrais ou faux. Selon la théorie des actes de langage, au contraire, la fonction du langage est tout autant d’agir sur la réalité et de permettre à celui qui produit un énoncé d’accomplir, ce faisant, une réaction. Dans cette optique, les énoncés ne sont ni vrai ni faux.

Performatif vs constatif[modifier | modifier le code]

La thèse d’Austin, dans sa première version tout au moins, s’appuie sur une distinction parmi les énoncés affirmatifs entre ceux qui décrivent le monde et ceux qui accomplissent une action.

  • (1) Le chat est sur le paillasson.
  • (2) Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain.

Les premiers sont dits constatifs, alors que les seconds sont performatifs. Les premiers peuvent recevoir une valeur de vérité : ainsi (1) est vrai si et seulement si le chat est sur le paillasson. Les seconds ne peuvent pas recevoir de valeur de vérité. Toutefois, ils peuvent être heureux ou malheureux, l’acte peut réussir ou échouer et, de même que les valeurs de vérité attribuées aux énoncés constatifs dépendent des conditions de vérité qui leur sont attachées, la félicité d’un énoncé performatif dépend de ses conditions de félicité.

Les conditions de félicité dépendent de l’existence de procédures conventionnelles (parfois institutionnelles : mariage, baptême, etc.) et de leur application correcte et complète, des états mentaux appropriés ou inappropriés du locuteur, du fait que la conduite ultérieure du locuteur et de l’interlocuteur soit conforme aux prescriptions liées à l’acte de langage accompli. Plus généralement, il y a deux conditions de succès primitives :

  • le locuteur doit s’adresser à quelqu’un,
  • son interlocuteur doit avoir compris ce qui lui a été dit dans l’énoncé correspondant à l’acte de parole.

Limites de la distinction performatif/constatif[modifier | modifier le code]

La distinction performatif/constatif, basée comme elle l’est sur la distinction entre condition de félicité et conditions de vérité, n’a pas résisté à l’examen sévère auquel Austin l’a soumis. Il a notamment remarqué qu’à côté de performatifs explicites comme (2), il y a des performatifs implicites comme (3), qui peut aussi correspondre à une promesse, mais où le verbe « promettre » n’est pas explicitement employé :

  • (3) Je t’emmènerai au cinéma demain.

De plus, les constatifs correspondent à des actes de langage implicites, des actes d’assertion sont donc soumis à des conditions de félicité, comme le sont les performatifs. Enfin, ils peuvent être comparés à leur correspondant performatif explicite, comme (4), ce qui ruine définitivement la distinction performatif/constatif :

  • (4) J’affirme que le chat est sur le paillasson.

L’opposition entre conditions de félicité et conditions de vérité n’est donc pas complète (elles peuvent se combiner sur le même énoncé), et par contrecoup, l’opposition entre performatifs et constatifs n’est pas aussi tranchée qu’il y a paraissait à un premier examen. Austin abandonne l'opposition énoncés constatifs et énoncés performatifs et bâtit une nouvelle classification des actes de langage en 3 catégories :

  • Les actes locutoires que l’on accomplit dès lors que l’on dit quelque chose et indépendamment du sens que l’on communique ;
  • Les actes illocutoires que l’on accomplit en disant quelque chose et à cause de la signification de ce que l’on dit ;
  • Les actes perlocutoires que l’on accomplit par le fait d’avoir dit quelque chose et qui relèvent des conséquences de ce que l’on a dit.

Si l’on en revient à l’exemple (2), le simple fait d’avoir énoncé la phrase correspondante, même en l’absence d’un destinataire, suffit à l’accomplissement d’un acte locutoire. En revanche, on a accompli par l’énoncé de (2) un acte illocutoire de promesse si et seulement si l’on a prononcé (2) en s’adressant à un destinataire susceptible de comprendre la signification de (2) et cet acte illocutoire ne sera heureux que si les conditions de félicité qui lui sont attachées sont remplies. Enfin, on aura par l’énonciation de (2) accompli un acte perlocutoire uniquement si la compréhension de la signification de (2) par le destinataire a pour conséquence un changement dans ses croyances : par exemple, il peut être persuadé, grâce à l’énonciation de (2), que le locuteur a une certaine bienveillance à son égard.

Analyse des actes illocutoires[modifier | modifier le code]

Conformément à ses doutes quant à la distinction constatif/performatif, Austin admet que toute énonciation d’une phrase grammaticale complète dans des conditions normales correspond de ce fait même à l’accomplissement d’un acte illocutoire. Cet acte peut prendre des valeurs différentes selon le type d’acte accompli et Austin distingue cinq grandes classes d’actes illocutoire :

  • Les verdictifs ou actes juridiques (acquitter, condamner, décréter…) ;
  • Les exercitifs (dégrader, commander, ordonner, pardonner, léguer…) ;
  • Les promissifs (promettre, faire vœu de, garantir, parier, jurer de…) ;
  • Les comportatifs (s’excuser, remercier, déplorer, critiquer…) ;
  • Les expositifs (affirmer, nier, postuler, remarquer…).

La mort d’Austin l’a empêché de poursuivre ses travaux et le développement de la théorie des actes de langage a été poursuivi par la suite par John Searle.

Searle commence par ajouter à la théorie des actes de langage un principe fort, le « principe d’exprimabilité », selon lequel tout ce que l’on veut dire peut être dit : pour toute signification X, et pour tout locuteur L, chaque fois que L veut signifier (à l’intention de transmettre, désire communiquer…) X, alors il est possible qu’existe une expression E, telle que E soit l’expression exacte ou la formulation exacte de X. Ce principe implique une vision de la théorie des actes de langage selon laquelle les deux notions centrales sont l’intention et la convention : le locuteur qui s’adresse à son interlocuteur a l’intention de lui communiquer un certain contenu, et le lui communique grâce à la signification conventionnellement associée aux expressions linguistiques qu’il énonce pour ce faire. La centralité des notions d’intention et de convention ne constitue pas réellement une rupture par rapport à la théorie austinienne des actes de langage : plutôt, Searle se contente d’indiquer explicitement des notions qui étaient restées davantage implicites chez Austin. L’innovation principale de Searle consiste à distinguer deux parties dans un énoncé : le marqueur de contenu propositionnel et le marqueur de force illocutoire. Si l’on revient à l’exemple (2), on voit qu’il est facile d’y distinguer, comme dans la plupart des performatifs explicites, le marqueur de contenu propositionnel : « je t’emmènerai au cinéma demain », et le marqueur de force illocutoire : « je te promets ». Si cette distinction est plus facile à appliquer aux performatifs explicites comme (2), le principe d’exprimabilité suppose néanmoins que les performatifs implicites, comme (3), sont équivalents aux performatifs explicites et que, dans cette mesure, la distinction entre marqueur de force illocutoire et marqueur de contenu propositionnel peut s’y appliquer.

Searle a également donné sa version des règles s’appliquant aux différents types d’actes de langage et sa propre taxinomie de ces différents types d’actes de langage. Cette taxinomie s’appuie sur un certain nombre de critères :

  • le but de l’acte illocutoire ;
  • la direction d’ajustement entre les mots et le monde – soit les mots « s’ajustent » au monde, comme dans une assertion, soit le monde « s’ajuste » aux mots, comme dans une promesse ;
  • les différences dans le contenu propositionnel qui sont déterminées par des mécanismes liés à la force illocutoire : une promesse, p. ex., déterminera le contenu propositionnel de l'énoncé de telle manière que ce contenu portera sur le futur, et sur quelque chose qui est en mon pouvoir ; une excuse déterminera le contenu de sorte à ce qu'il porte sur un événement passé, et qui a été sous mon contrôle ;
  • la force avec laquelle le but illocutoire est représenté, qui dépend du degré d’explication de l’acte ;
  • les statuts respectifs du locuteur et de l’interlocuteur et leur influence sur la force illocutoire de l’énoncé ;
  • les relations de l’énoncé avec les intérêts du locuteur et de l’interlocuteur ;
  • les relations au reste du discours ;
  • les différences entre les actes qui passent nécessairement par le langage (prêter serment) et ceux qui peuvent s’accomplir avec ou sans le langage (décider) ;
  • la différence entre les actes institutionnels ;
  • l’existence ou non d’un verbe performatif correspondant à l’acte illocutoire ;
  • le style de l’accomplissement de l’acte.

Cet ensemble un peu hétéroclite de critères permet à Searle de dégager cinq classes majeures d’actes de langage, classification basée principalement sur les quatre premiers critères :

  • les assertifs [représentatifs] (assertion, affirmation…) ; les mots s'ajustent au monde ;
  • les directifs (ordre, demande, conseil…) ; le monde s'ajuste aux mots ;
  • les promissifs (promesse, offre, invitation…) ; le monde s'ajuste aux mots ;
  • les expressifs (félicitation, remerciement…) ; pas de direction d'ajustement ;
  • les déclaratifs (déclaration de guerre, nomination, baptême…) ; direction d'ajustement double (mots - monde / monde - mots).

Pour en finir avec l’impact de la théorie searlienne des actes de langage, les tentatives actuelles de formalisation de la théorie des actes de langage s’appuient sur les travaux de Searle.

Critique de la pragmatique linguistique[modifier | modifier le code]

Hypothèse performative et perfomadoxe[modifier | modifier le code]

Sur la base du principe d’exprimabilité, un linguiste du courant de la sémantique générative, John R. Ross, a proposé en 1970 une hypothèse qui a rencontré une fortune certaine sous l’appellation d’hypothèse performative. L’hypothèse performative consiste à traiter les performatifs implicites, comme (3), comme équivalents aux performatifs explicites, comme (2)

  • (2) Je te promets que je t’emmènerai au cinéma demain.
  • (3) Je t’emmènerai au cinéma demain.

Plus précisément, dans le cadre de la distinction générativiste entre structure de surface et structure profonde, l’hypothèse performative consiste à supposer qu’un énoncé qui a (3) comme structure de surface partage néanmoins la même structure profonde qu’un énoncé qui a (2) comme structure de surface. En d’autres termes, tout énoncé a dans sa structure profonde une préface performative (je promets que, j’ordonne que, j’asserte que…), que cette préface performative soit explicitement exprimée (qu’elle appartienne à sa structure de surface) ou qu’elle ne le soit pas. Cette hypothèse avait l’avantage, ce qui explique le retentissement qu’elle a eu, de donner une base plus sûre à la distinction searlienne entre marqueur de force illocutoire et marqueur de contenu propositionnel : la préface performative, présente dans tous les énoncés par hypothèse, correspondait au marqueur de force illocutoire.

Cependant l’hypothèse performative s’est heurté à une objection de fond, le perfomadoxe. Il consiste à faire remarquer que, dans la mesure où la structure profonde d’une phrase correspond à son analyse sémantique (sa forme logique) et aux conditions de vérité de la phrase en question, l’hypothèse performative conduit à un paradoxe pour la plupart des assertions. Selon l’hypothèse performative en effet, une phrase comme (1) a la même structure profonde qu’une phrase comme (4), elles seraient donc identiques. En d’autres termes, on ne pourrait plus dire que (1) est vraie si et seulement si le chat est sur le paillasson, mais on devrait dire que (1) est vraie si et seulement si j’affirme que le chat est sur le paillasson. Or, il va de soi que la vérité de (1) ne dépend pas du fait que le locuteur affirme quoi que ce soit, mais dépend bien du fait que le chat soit sur le paillasson. L’hypothèse performative a donc pour conséquence d’imposer pour tous les énoncés une préface performative qui :

  • soit ne doit pas être interprétée sémantiquement (pour ne pas générer de conditions de vérité incorrectes), mais dès lors la phrase n’est pas interprétable ;
  • soit doit être interprétée sémantiquement (pour que la phrase soit interprétable), mais dès lors la phrase se voit attribuer des conditions de vérité incorrectes.

Ces deux conséquences étant inacceptables, l’auteur du performadoxe, William G. Lycan, en conclut que l’hypothèse performative doit être abandonnée.

Approche cognitiviste de Sperber et Wilson[modifier | modifier le code]

La pragmatique linguistique s’est développée sur la base du rejet par Austin de « l’illusion descriptive », la thèse - admise par le sens commun - selon laquelle le langage sert à décrire la réalité. Austin, et Searle à sa suite, lui ont substitué une autre thèse, celle selon laquelle la fonction principale du langage est d’agir sur le monde plutôt que de le décrire. L’idée selon laquelle tout énoncé d’une phrase grammaticale complète correspond de ce fait même à un acte illocutoire a pour corollaire la nécessité d’identifier, pour chaque énoncé, sa force illocutoire, qui est une partie indispensable de son interprétation. La pragmatique linguistique, qui partait de la théorie des actes de langage, a eu tendance à insister sur « l’aspect conventionnel et codique du langage » et à ignorer sa « sous-détermination ». Face à un énoncé, en effet, la théorie des actes de langage, à cause notamment du principe d’exprimabilité, admet que l’interprétation se fait essentiellement de façon conventionnelle. Les dix à quinze dernières années ont cependant vu l’émergence d’un courant pragmatique cognitiviste, qui, à la suite de l’école générative, voit dans le langage d’abord un moyen de description de la réalité (et seulement accessoirement un moyen d’action), et qui insiste sur la sous-détermination langagière et sur l’importance de processus inférentiels dans l’interprétation des énoncés. Cette nouvelle approche des problèmes pragmatiques, la théorie de la pertinence, a maintenant largement droit de cité et ses auteurs, Dan Sperber et Deirdre Wilson, ont mis en cause un certain nombre des principes sous-jacents à la théorie des actes de langage.

Outre le principe d’exprimabilité, dont les difficultés rencontrées par l’hypothèse performative indiquent les limites, Sperber et Wilson mettent en cause la pertinence même des classifications des actes de langage proposées par Austin et par Searle. Ils remarquent, à juste titre, que si la détermination d’une force illocutoire précise est tout à la fois possible (et nécessaire) dans certain cas, dans de nombreux autres cas, elle est très difficile, pour ne pas dire impossible, et ne paraît pas indispensable à l’interprétation d’un énoncé. Ainsi, dans l’exemple (5), on ne sait pas très bien si cet énoncé correspond à un acte de promesse, de prédication ou de menace et il ne semble effectivement pas que déterminer s’il s’agit de l’un ou de l’autre soit indispensable à l’interprétation de (5) :

  • (5) Il pleuvra demain

La suggestion de Sperber et Wilson est de réduire drastiquement les classes d’actes de langage à trois classes qui peuvent être repérées linguistiquement (via la lexique ou la syntaxe) à savoir les actes de « ‘dire que’, de ‘dire de’ et de ‘demander si’ » :

  • les actes de ‘dire que’ correspondent grossièrement aux phrases déclaratives et notamment aux assertions, aux promesses, aux prédictions… ;
  • les actes de ‘dire de’ correspondent grossièrement aux phrases impératives, aux ordres, aux conseils… ;
  • les actes de ‘demander si’ correspondent aux phrases interrogatives et plus généralement aux questions et aux demandes d’information.

On pourrait objecter à cette approche qu’elle ne prend pas en compte les actes institutionnels. Sperber et Wilson anticipent cette objection et y répondent par avance en soulignant que les règles qui régissent les actes institutionnels (le baptême, le mariage, la condamnation, l’ouverture de séance, les annonces au bridge…) ne sont ni des règles linguistiques, ni des règles cognitives, mais relèvent davantage d’une étude sociologique et que les actes institutionnels peuvent entrer dans la première grande classe, celle de ‘dire que’. Reste une objection possible à cette approche : on pourrait penser qu’elle implique une nouvelle version du performadoxe. Si, en effet, on admet qu’un énoncé comme (1) est équivalent à ‘Je dis que le chat est sur la paillasson’, il est bien évident que cette interprétation aura les mêmes conséquences que l’hypothèse performative, celle de produire des conditions de vérité incorrectes pour (1). Pour éviter cette objection, il faut admettre que l’attribution de la force illocutoire passe par un processus pragmatique qui livre, non l’interprétation sémantique complète de l’énoncé, mais un enrichissement de cette interprétation qui n’intervient pas dans la détermination des conditions de vérité de l’énoncé.

Approche relationnelle d'Albert Assaraf[modifier | modifier le code]

Dans un souci de concilier pragmatique et sémiotique, selon les vœux de Greimas[1], Albert Assaraf propose de voir les performatifs, et plus généralement les actes de langage, comme des signes ayant la particularité « de lier et de délier[2] » les hommes.

Un performatif, écrit-il, c’est un modèle interactif qui se réifie sous forme de signes. Si les autres signes lient et informent à la fois, un performatif ne véhicule aucune information sur le monde. Un performatif, c’est du lien à l’état pur, totalement dépourvu d’objet dynamique[3].


Même un assertif comme informer n’apporte, souligne Albert Assaraf, « aucun renseignement sur le réel ». À preuve, l’énoncé « Je t’informe que je t’informe » n’informe sur rien du tout. Et l’énoncé « Je t’informe que e = mc2 » ne doit son caractère informationnel qu’à la formule e = mc2, en rien au performatif informer.

« Je t’informe... » est un énoncé, dit-il, éminemment paradoxal qui lie et délie tout en niant qu’il lie et délie. « Je t’informe... » n’agit pas autrement qu’un « neutron » face à la censure de l’axe intérieur/extérieur et de l’axe haut/bas de mon interlocuteur[4].


Axe intérieur/extérieur et axe haut/bas qu’il considère, du reste, comme les deux uniques axes du lien. L’un déterminant la jonction (con-jonction ou dis-jonction), l’autre la position.
Jonction et position, de fait les deux seules substances du lien, interagissent à ce point, qu’elles font système. Qu’il nomme « système JP » (J pour jonction, P pour position). À partir duquel il relève le challenge, dans un article paru en 2011, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP » , de classer la plupart des actes de langage recensés par Austin[5].

Classement des performatifs à partir du « système JP »[modifier | modifier le code]

Albert Assaraf distingue sept grandes formes de jeux entre la jonction et la position, qui, telles des instructions informatiques, ont la propriété de se combiner et de s’imbriquer à l’infini.

1) Les jeux où un axe du lien prend le pas sur l’autre

C’est le cas des exercitifs comme ordonner, commander, réduire à un grade inférieur, renvoyer, condamner, excommunier, saisir (les biens), donner une amende[6]... Qui ont tous en commun une forme de relation où la conjonction est muselée au profit de la seule position. Quand, à l’inverse, aimer, pardonner, passer l’éponge, absoudre, s’attendrir, compatir... favorisent une forme de relation privilégiant la conjonction par rapport à la position.

F=ΔPAB et le performatif ordonner[modifier | modifier le code]

Remarque importante. Ordonner, outre prioriser la position aux dépens de la conjonction, induit, selon Albert Assaraf, une relation où le locuteur A est « en haut » et l’auditeur B, « en bas ». D’où la nécessité d’un « écart positionnel positif » en faveur du locuteur A pour que l’ordre s’accompagne d’un succès. D’où, encore, les risques de sanctions auxquels s’exposerait un conscrit à qui prendrait la fantaisie de donner un ordre à son supérieur hiérarchique (exclusion, mitard).

Ecart positionnel


Ce, conformément, dit-il, à une simple loi de la relation parfaitement quantifiable, se comportant, au sein d’une société hyper-hiérarchisée comme l'armée, « aussi sûrement qu’une loi de la physique[7] » :

   F(force d’une parole) = Position de A – Position de B   

ou F=ΔPAB


Autre éclairage apporté par l’article « Tous les performatifs en deux forces » d’Albert Assaraf :

Si ordonner pour être « efficace » suppose effectivement, comme le dit Bourdieu, « un porte-parole » « investi » d’une autorité[8] ; dans le cas de prier, en revanche, seul un subalterne peut efficacement accomplir cet acte de langage. Prier fonctionne exactement à l’inverse d’ordonner. Autant ordonner suppose un écart positionnel positif ; autant prier, un écart positionnel négatif. [...] Cela prouve que chaque performatif induit un mini-programme renfermant un modèle interactif spécifique. Bourdieu a tout simplement généralisé à tous les actes de langage ce qui n’est valable que pour un seul : ordonner[9].


2) Les jeux où « intérieur » est corrélé avec « haut », « extérieur » avec « bas »…

Renforcent ce schème, selon l’éthologue Irenäus Eibl-Eibesfeldt, inné[10], des performatifs comme choisir, préférer, aimer plus, élire, désigner, séparer, rejeter, écarter, élever, glorifier, bénir, abaisser, maudire, damner, exécrer, se méfier, se défier, se garder

3) Les jeux où A fait dépendre la qualité de sa relation avec B d’un acte Z.

Acte Z que A se doit d’accomplir (comme dans la promesse) ou que B se doit d’accomplir (comme dans la menace). Pour tout dire, des jeux du type :

« Si Z est vrai (ou faux), alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… ».

Ou encore du type :

« Tant que Z est vrai (ou faux), alors… ».

Des jeux, par conséquent, écrit-il, « reproductibles à souhait par un langage machine, chose aujourd’hui impossible avec les catégories d’Austin et de Searle[11] ».

4) Les jeux où A s’accorde ou accorde à B, s’ôte ou ôte à B, une quantité de conjonction n + une quantité de position n du fait d’un acte Z déjà accompli.

C’est le cas de s’excuser, demander pardon, se repentir, faire amende honorable, rougir, avoir honte... dont le locuteur A se sert pour abaisser ostensiblement sa position dans l’espoir de rétablir une conjonction ternie à la suite d’un acte Z. Ou encore de remercier savoir gré, féliciter, complimenter, applaudir, louer, congratuler, bénir, porter un toast, rendre hommage… qui sont la manifestation réifiée d’un jeu relationnel du type :

« Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta faveur ».

Mais aussi de reprocher, blâmer, critiquer, condamner… qui sont, cette fois, la manifestation réifiée d’une relation entre A et B du type :

« Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta défaveur ».

En clair, tous les performatifs qu’Austin classe pêle-mêle parmi les « comportatifs [12] », d’avoir pour substance la jonction et la position et pour forme des jeux du type « Puisque… alors… ».

5) Les trocs relationnels du type « Je t’offre ma position pour que tu m’offres ta conjonction »

C’est le cas des verbes comme prier, exhorter, supplier, implorer, adjurer, invoquer, s’agenouiller, se prosterner, s’abaisser, ramper… lesquels sont la représentation matérielle d’un jeu relationnel où A offre de façon ostentatoire sa position basse pour qu’en retour B daigne offrir sa con-jonction ou retirer sa dis-jonction (colère, châtiment…).

prier


6) Les jeux du type « Tu dis que…, moi je dis que… »

C’est le cas de se révolter, se rebeller, se rebiffer, dire non, s’insurger, se mutiner, résister, lutter contre, en avoir marre... lesquels prennent appui sur une relation où A dit à B :

« Tu dis que je dois me soumettre pour mériter une conjonction (toit, travail, rester ensemble…) ; moi je dis mieux vaut désormais risquer une disjonction (divorce, licenciement, anathème, mort…) que de perdre ma position (honneur, dignité, estime de soi…).


7) Les jeux, enfin, où la jonction puise dans des signes d’où irradie une forte information (comme informer, suggérer, conseiller, proposer, recommander…)  ; où la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction (prodiguer, étaler, distribuer…)

Ces jeux, qui aboutissent le plus souvent à des paradoxes pragmatiques, peuvent se formuler ainsi :

P = (j1 + j2 +…jn) ; J = (p1 + p2 +…pn) ; P = (i1 + i2 + …in) ; I = (p1 + p2 +…pn)… (où P = position, J = jonction et I = information).


Résolution d’un cas difficile de Searle au moyen du « système JP »[modifier | modifier le code]

Selon John R. Searle, l’une des caractéristiques essentielle d’une promesse consiste à s’engager à faire quelque chose que l’auditeur souhaite. « Une promesse sera défectueuse », dit Searle, « si la réalisation de la chose promise n’est pas désirée par celui à qui on promet[13] ». Aussi, de son avis l’énoncé :

« Si vous ne rendez pas votre devoir à temps, je vous promets que je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne »,

n’est pas une promesse à proprement parler. « Si nous l’utilisons en ce sens », écrit Searle, « c’est parce que je promets est, parmi les procédés marqueurs de force illocutoire, celui qui marque l’engagement du locuteur de la façon la plus forte ».

Pour Albert Assaraf, l’exemple de Searle, et plus généralement les énoncés du type

« Je promets de t’infliger la sanction S si tu fais (ou ne fais pas) Z »,

ont pour structure profonde une menace imbriquée dans une promesse, qu’un informaticien pourrait facilement programmer ainsi :

Condition n°1 (menace) : Si « devoir rendu à temps » = faux, alors « je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne » = vrai.
Condition n°2 (promesse) : Si application de condition n°1 = vrai, alors position haute pour moi = vrai ; sinon (else) position haute pour moi = faux.


Aussi, contrairement à Searle, Albert Assaraf dit ne retenir de « la promesse que son pouvoir de créer de toutes pièces un monde qui fait dépendre la qualité d’une relation de l’application par le locuteur A de l’acte Z, sans trop nous préoccuper de savoir si l’acte Z sera au bout du compte désiré ou non par l’auditeur B ». Ce détail, poursuit-il, « comme celui de savoir si A est sincère ou non au moment de faire sa promesse », sont « extérieur[s] à la structure profonde du performatif »[14].

Déclaratifs et modalités du lien[modifier | modifier le code]

Albert Assaraf distingue quatre grandes modalités du lien. Au premier rang, la modalité Cimenter le lien (ne pas faire ne pas être un lien). Puis, viennent les trois autres Neutraliser (ne pas faire être un lien), Abolir (faire ne pas être un lien), Créer (faire être un lien), selon un trajet spécifique autour du carré sémiotique de Greimas. Or, fait-il remarquer, ce n’est que lorsque le déclaratif « La séance est ouverte » remplit correctement sa fonction de « ciment » que la séance s’ouvre effectivement comme par magie. Idem pour « Je vous marie », « Je vous baptise »…

Et ces énoncés, écrit-il, contrairement à ce que dit Bourdieu, font bien plus que « représenter », « manifester » ou « symboliser » l’institution en place. Une fois le rituel de tel ou tel déclaratif adopté par une collectivité, le déclaratif se charge aussitôt d’une quantité de jonction et de position optimale au point que nul ne pourra désormais en faire usage s’il n’est d’abord un porte-parole connu et reconnu, faute de quoi rien ne lui sera épargné : mise à l’index, emprisonnement, camisole de force... L’effet perlocutoire modal Cimenter le lien est, ici, premier. Sans effet ciment, pas d’ouverture de séance, ni de mariage, ni de baptême, etc[15].


Ainsi, conclut Albert Assaraf, le « système JP » permet non seulement une classification harmonieuse des actes de langage, mais aussi de s'ouvrir à des phénomènes aussi divers que le sacré, les structures anthropologiques de l’imaginaire de Gilbert Durand ou les fonctions de Dumézil.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Algirdas Julien Greimas, « Pragmatique et sémiotique », Actes Sémiotiques, n° 50, 1983, p. 7.
  2. Albert Assaraf, « Quand dire, c’est lier », Nouveaux Actes Sémiotiques, Université de Limoges, PULIM, n° 28, 1993, p. 11.
  3. Albert Assaraf, « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, Haute école de Bruxelles, ISTI, n° 36/1-2, 2009, pp. 24-30.
  4. Albert Assaraf, « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, op. cit., p. 24.
  5. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, Université du Québec, UQAC, vol. 39, n° 1, hors dossier, 2011, pp. 111-120.
  6. Voir J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970, pp. 157-158.
  7. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, op. cit., p. 112.
  8. Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, pp. 103-105.
  9. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, op. cit., p. 113.
  10. Eibl-Eibesfeldt, L’homme programmé, Paris, Flammarion, 1976, p. 80.
  11. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, op. cit., p. 111.
  12. J.-L. Austin, Quand dire, c’est faire, op. cit., p. 161.
  13. John R. Searle, Les actes de langage, Paris, Hermann, 1972, pp. 99-100.
  14. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au “système JP” », Protée, op. cit., pp. 114-115.
  15. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, op. cit., p. 120.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

     —————— « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, Haute école de Bruxelles, ISTI, no 36/1-2, 2009, p. 24-30 ;
     —————— « Quand dire, c’est lier », Nouveaux Actes Sémiotiques, Université de Limoges, PULIM, no 28, 1993.