Achille Mbembe

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Achille Mbembe, né en 1957 au Cameroun, est un théoricien du post-colonialisme.

Il obtient son doctorat en histoire à l'université de la Sorbonne à Paris, en France, en 1989. Par ailleurs il est titulaire d'un DEA en science politique de l'Institut d'études politiques de Paris. Reconnu comme l'un des plus grands théoriciens actuels du post-colonialisme, Il est intervenu dans de nombreuses universités et institutions américaines dont l’université Columbia de New York, la Brookings Institution de Washington, l'université de Pennsylvanie, l'université de Californie, Berkeley, l’université Yale mais aussi au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar au Sénégal. Il est actuellement membre de l'équipe du Wits Institute for Social & Economic Research (WISER) de l'Université du Witwatersrand de Johannesburg en Afrique du Sud.

Ses principaux centres d'intérêts sont l'histoire de l'Afrique, la politique africaine et les sciences sociales[1].

Trajectoire d’une pensée dissidente[modifier | modifier le code]

Achille Mbembe est né au centre du Cameroun en juillet 1957. Il appartient à l’ethnie bassa, l’une des plus importantes du Cameroun. Il a passé une bonne partie de son enfance à Malandè, petit village situé non loin d’Otélé, important carrefour sur la ligne du chemin de fer Douala-Yaoundé. Mbembe a été éduqué à l'internat par les pères dominicains. Il s’engagera dans la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) où, très rapidement, il aura la responsabilité du journal du mouvement, Au Large.

Sa région d’origine fut un bastion du mouvement nationaliste camerounais. Il se souvient particulièrement du récit de la mort de Ruben Um Nyobè, le fondateur de l'UPC, sauvé de l’oubli officiel par la mémoire populaire.

Il est impliqué dans des grèves au collège, puis à l’université de Yaoundé qu’il fréquente à partir de 1978. Son mémoire de maitrise d’histoire porte sur les violences qui accompagnèrent le processus de décolonisation du Cameroun. Il ne fera jamais l’objet d’une défense publique, les autorités académiques de l’époque s’étant désistées.

Grâce à son engagement dans la JEC, il entreprend la découverte du Nord-Cameroun et, de manière générale, la connaissance de son pays et plus particulièrement de la vie de ses paysans. Avec ses camarades, il participe à des cours d’alphabétisation, organisés l’été pour les paysans, dans le village de Mokong, non loin de Maroua, l’un des principaux centres commerciaux de la région.

Dans un texte d’allure autobiographique consacré aux intellectuels africains paru dans la revue Politique africaine, il reviendra à plusieurs reprises sur l’idée que rien ne fut facile, rien ne fut promis, rien ne fut donné. Chaque étape dans son accomplissement d’homme et d’intellectuel représente une bataille. La question du travail pour financer les études est donc consubstantielle à son existence et à sa vie d’intellectuel.

Formation d’un brillant esprit subversif au Cameroun[modifier | modifier le code]

Le journal de la JEC constitua, pour le jeune Mbembe et ceux de sa génération, une excellente tribune pour analyser différents aspects de l’autoritarisme de l’époque, sous les dictatures d’Ahmadou Ahidjo (1958-1982) et de Paul Biya (de 1982 à nos jours). À travers un examen du divorce entre le système éducatif et la société, ils s’emploieront à exprimer leur rejet des aspects les plus absurdes de la postcolonie. Des cours d’alphabétisation des paysans organisés l’été par la JEC, Mbembe fera l’expérience d’une politisation accrue, s'affranchissant également des dogmatismes idéologiques.

Son expérience au sein de la JEC lui permit également de voyager en Afrique. Ainsi, à la suite de son voyage en Tanzanie en 1980, il entrera en contact avec la pensée du « Mwalimu » Julius Nyerere. En effet, dans les années 1970-1980, Dar Es Salam est un centre de bouillonnement intellectuel et de lutte pour la libération du continent. Le Comité de l’Organisation de l’Unité Africaine y est basé. Julius Nyerere pourvoit argent et soutien logistique à tous les mouvements de libération sur le continent. Par ailleurs l’Université de Dar es Salaam est un grand lieu de la production intellectuelle du marxisme africain.

Achille Mbembe cherchera à penser avec et contre Frantz Fanon, le célèbre écrivain anti-colonialiste, dans une perspective que l’on pourrait appeler une « éthique de l’interrogation ». Fanon écrivait justement « Mon corps fait de moi un être qui interroge ». Une des multiples problématiques qui traverse l’œuvre de Mbembe est celle de « se tenir debout par soi-même, après l’expérience de la colonisation ». Il se concentre sur la post-colonie qui fait suite à la colonisation. Mbembe n’interroge pas seulement le leadership africain, mais développe une réflexion historique et philosophique sur la question de l’autogouvernement, et s'attache à penser la possibilité de l’autoréalisation du sujet africain dans un monde de plus en plus complexe, globalisé et extrêmement technique. L’Afrique longtemps considérée comme en dehors du monde, retrouve dans son analyse un statut identique aux autres continents, ni supérieur, ni inférieur. L’Afrique est pensée dans son altérité au monde.

Héritier de la rigueur des grands penseurs camerounais, tel Fabien Eboussi Boulaga et Jean Marc Ela, qui passe pour être son principal inspirateur, Mbembe perpétue une pensée engagée dans l’action.

Le temps de la maturité à Paris et du désenchantement[modifier | modifier le code]

Arrivé à Paris en 1982, Mbembe poursuit des études d’histoire à l’université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne), tout en multipliant les écrits dans la presse de gauche (dont Le Monde diplomatique). Il commence une thèse de doctorat d’État, sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l’Afrique, qui est la continuation de ses travaux sur le mouvement nationaliste camerounais. Il s’inscrit également à l'Institut d'études politiques de Paris où il travaille sous la direction de Jean Leca. Ayant grandi et vécu au Cameroun, Jean-François Bayart devient son « mentor » parisien. Il lui ouvre les pages de sa revue Politique africaine et de son école de pensée (le politique par le bas en Afrique). Mbembe reconnaît lui-même qu’en plus de Jean-Marc Ela, Jean Leca et Jean François Bayart exercèrent une influence considérable dans l’invention de son soi intellectuel.

Sa formation terminée, Mbembe obtient un poste de professeur assistant à l'université Columbia. Pendant sa période de formation à Paris, Mbembe réalisera la douloureuse désillusion de l’entrée du continent dans ce qu’il appellera alors le temps du malheur. Il fera donc partie de cette génération tourmentée entre la volonté de retourner sur le Continent pour contribuer aux changements nécessaires et une impossibilité pratique de se réaliser de manière satisfaisante en Occident.

Aux États-Unis et au CODESRIA[modifier | modifier le code]

Achille Mbembe part aux États-Unis en 1986, bénéficiant d'une bourse de la fondation Ford, pour rédiger son livre Afriques indociles. Richard Joseph, aujourd’hui professeur d’études africaines à la Northwestern University à Chicago, facilita à l’époque son séjour. De son expérience américaine, il reconnaîtra ce qu’il appellera plus tard une éthique de l’accueil pour le chercheur qu’il est. Il fut également surpris de la très grande présence d’autres universitaires issus de ce que l’on appelle aujourd’hui les « minorités visibles ». Il enseigne aussi dans plusieurs universités, dont celle de Californie (Irvine) au sein de laquelle il intervient toujours actuellement. À Berkeley, à Los Angeles, Yale, Boston, Duke, Chicago, Philadelphie, il a parlé du continent, de sa multiplicité, de ses contradictions et de sa pluralité à des étudiants venus du monde entier. Il a été professeur invité dans plusieurs pays dans le monde.

Lorsqu’après une année aux États-Unis il revient soutenir sa thèse à Paris, il a déjà acquis une aura internationale incontestable. Après trois ans d’enseignement à l’université Columbia, il passe une année à la Brookings Institution à Washington avant de rejoindre l’université de Pennsylvanie en 1992. En 1996, il obtient la bourse de la MacArthur Foundation.

Après son expérience américaine, il obtient le poste de Secrétariat Exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar (juillet 1996-janvier 2000). Excédé par les luttes idéologiques qui affaiblissaient sa capacité d’action, il démissionne en janvier 2000.

Mbembe s’établit ensuite au Cap en Afrique du Sud où il finit d'écrire De la postcolonie. Puis, après un congé sabbatique à Berkeley, l’université du Witwatersrand à Johannesburg demanda son concours en vue de l’établissement d’un nouvel Institut de recherche, le Witwatersrand Institute of Social and Economic Research, où il exerce depuis 2001 les fonctions de directeur de recherche.

De l’épistémologie africaine[modifier | modifier le code]

Très tôt, Mbembe prend conscience de la nécessité de penser ce qu’il appelle la longue nuit du monde africain postcolonial [citation nécessaire] et de produire collectivement un discours, un savoir et une épistémologie de l'Afrique et non simplement sur l'Afrique, construite par ses intellectuels.

Mbembe prend vite part au débat sur la place du chercheur dans le processus de production du savoir sur l’Afrique. Pendant son mandat au CODESRIA, un vif débat agite les africanistes au sujet de la production du savoir en Afrique. Certains défendent la position selon laquelle seuls les Africains peuvent produire un savoir objectif sur le continent, alors que d’autres, dont Mbembe, soutiennent, à l'inverse, que tout être doué de raison peut produire un savoir sur n’importe quel sujet. Les premiers affirment qu'il serait impossible de saisir l'Afrique dans ses nuances et pour ce qu’elle est à l'aide de références occidentales, d'outils et de théories produites dans le contexte occidental.

À l'instar de Jean-François Bayart, qui affirmait qu'il faut se détacher des références occidentalo-centrées, pour percevoir l’Afrique à partir de ce qu’elle représente elle-même dans ses réalités propres, Mbembe invite à voir, percevoir et sentir le continent non pas en termes d’absence ou de manque, mais analyser ce que représente le continent aujourd’hui. Il s'oppose ainsi à l'analyse de l'Afrique, notamment au sein des institutions internationales (ONU, PNUD, FMI, Banque mondiale, Union européenne, etc.), dans une perspective de manque, de déficit, d’injonction à ce que devrait être l’Afrique. Ainsi, celle-ci est toujours perçue en référence à l’Occident, à un modèle à atteindre, et non pour ce qu'elle est réellement. En dépit de cette abondante prose des experts sur l’Afrique, Mbembe nous rappelle que la seule chose que nous sachions de l’Afrique, c’est ce que devrait être le continent...

Sans doute à cause de la sévérité de son regard sur l’Afrique, certain accusent Mbembe de faire le jeu d’un afro-pessimisme qu’il combat pourtant. L’incompréhension entre Mbembe et « ses frères » intellectuels est courante. On lui reproche notamment sa théorie de la nécro-politique, inspirée de l’œuvre foucaldienne, dans laquelle il définit la souveraineté comme le pouvoir de vie ou de mort dont disposent les dirigeants africains sur leur peuple. Beaucoup ont compris cette pensée comme si le politique en Afrique se résumait simplement au pouvoir de donner la mort. Mbembe décrit ainsi la postcolonie comme un lieu où le commandement et le pouvoir sont aussi une « économie de la mort ». Les gouvernants exercent leur autorité sur un mode de violence, d’obscénité et de grotesque. Les gouvernants s’arrogent ainsi le privilège sur la vie des gouvernés. C’est un temps où « être souverain c’est exercer son contrôle sur la mortalité et définir la vie comme le déploiement et la manifestation du pouvoir » [citation nécessaire]. Pour Mbembe l’on assiste en postcolonie à une violence improductive, contrairement au temps colonial ou la violence, selon lui, poursuivait un but : la rentabilité. Cette théorie est encore perçue sur le continent comme une hérésie.

Comment se nommer soi-même lorsque les outils de réflexion et d’analyse sont une invention exogène. Édouard Glissant nous rappelle que se nommer soi même c’est exister. Or comment exister uniquement par la médiation de l’autre ? En d’autres termes, si Mbembe n’avait pas utilisé la théorie du biopouvoir pour décrire ce phénomène sur le continent, la réaction serait-elle la même ?

Dieu, la postcolonie et l’épiscopat africain.[modifier | modifier le code]

« En premier lieu, elle [la postcolonie] met à nu aussi bien la violence inhérente à une idée particulière de la raison que le fossé qui, dans les conditions coloniales, sépare la pensée éthique européenne de ses décisions pratiques, politiques et symboliques. Comment, en effet, réconcilier la foi proclamée en l’homme et la légèreté avec laquelle on sacrifie la vie, le travail des colonisés et leur monde de significations ? C’est, à titre d’exemple, la question que pose Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme. D’autre part, la pensée postcoloniale insiste sur l’humanité à venir, celle qui doit naître une fois que les figures coloniales de l’inhumain et de la différence raciale auront été abolies » [citation nécessaire]. Tout en fustigeant la violence coloniale, il démontre que la les indépendances n’ont pu se départir de l’héritage empoisonné de l’État colonial.

Les critiques adressées par Mbembe à l'égard du clergé africain, accusé d'avoir simplement pris la place des missionnaires blancs en préservant le système politico-social de l’Église catholique romaine, notamment dans la gestion foncière, et de soutenir les régimes autoritaires ou dictatoriaux. Bien que Mbembe partage une position fortement anti-cléricaliste, il reste attentif au discours théologique, notamment depuis sa découverte de la théologie de la libération de Gustavo Gutiérrez, lecture qui a éveillé en lui une pratique subversive de la grammaire du sacré. Il s'interroge en outre sur les raisons expliquant le faible enracinement de la théologie de la libération en Afrique [citation nécessaire].

De la postcolonie, ouvrage majeur d’un théoricien en devenir[modifier | modifier le code]

Théoricien de la postcolonie, Mbembe rend l'étude de celle-ci célèbre dans le monde francophone avec son ouvrage éponyme, De la postcolonie. Essai sur l’imaginaire politique dans l’Afrique contemporaine (2000). Dans un entretien publié par Esprit, il précise toutefois que la post colonie n’est pas une théorie mais une critique qui se construit dans un mouvement dynamique de sédimentation encore en devenir.

Achille Mbembe définit la postcolonie comme une notion qui renvoie « à l’identité propre d’une trajectoire historique donnée : elle est des sociétés récemment sorties de l’expérience que fut la colonisation, celle-ci devant être considérée comme une relation de violence par excellence. » [citation nécessaire] Cette notion a pris ancrage dans les départements de Subaltern studies, souvent dirigés par des universitaires issus d'anciennes colonies. L’expression « postcolonie » est aujourd’hui devenue une référence dans les études subalternes qui désignaient initialement des champs de compétences autres que le monde occidental et ses problématiques.

Mbembe inscrit sa thématique dans une problématique qui tente d’offrir une certaine originalité dans l’examen du problème africain. Dans la seconde édition de 2005, il ajoute un avant-propos où il définit l’Afrique comme un lieu où le temps s’agite, le tumulte prive de la sérénité. Il critique ensuite trois genres de discours produits sur le continent: l'Afro-pessimisme, l'africanisme et l'afro-radicalisme. Le premier est accusé d'être un avatar de l’imaginaire raciste:

« C’est un discours gouverné par la haine des noirs et le mépris du continent »; « nous autres qui vivons sur place perdrions notre temps à vouloir le réfuter tant il brille par sa sottise » [citation nécessaire]

L'afro-radicalisme, quant à lui, naîtrait selon Mbembe d’une entaille originelle, de la rencontre entre l’Occident et l’Afrique, vécue comme un viol, ce qui empêcherait de penser et de formuler un discours épuré de la haine de l’autre, toujours perçu comme coupable des maux du continent. Mbembe met ainsi en garde la jeunesse africaine qui, malgré le fait qu’elle soit née après les indépendances, continuerait à penser que bon nombre des problèmes du continent sont du fait de l’autre, du Blanc.

La violence du colon sur le colonisé s’inscrivait dans un assujettissement total quoique repoussé par l’indiscipline de l’assujetti cherchant son émancipation. Pour Mbembe cette colonisation précédée quelque temps avant par la traite négrière est loin d’être « une histoire de la pacification » moins encore celle de la « civilisation » du barbare, contrairement à ce que présente l’histoire officielle. Au nom de la productivité le colonisé pouvait subir les crimes les plus odieux de la part du « civilisateur ». La colonialité se déploie dans une idéologie déshumanisante qui dans bien des cas suscite la révolte du colonisé, suivie systématiquement par une répression sanglante.

La postcolonie est aussi un monde où la sacralisation et la désacralisation se côtoient, où « l’obscénité » n’est pas l’affaire que de la plèbe. Dans ce monde, le sens est banalisé, c’est ainsi que vient se greffer au sens officiel imposé par le gouvernant un second sens, dédoublé du premier par les gouvernés et tournant le solennel du pouvoir en dérision. Les gouvernants dans leur sacralisation démesurée peuvent se mettre à solenniser et officialiser les faits les plus triviaux et à les imposer ainsi aux gouvernés.

En postcolonie la sphère économique a su mettre à nu les lacunes des États en faillite. Les inégalités criantes qui s’observent servent de justification aux rébellions et coups d’État qui, une fois au pouvoir, sont, dans bien des cas, loin d’opérer un véritable changement. L’accroissement de la productivité est exigé de cette Afrique qui doit aussi faire face à l’accroissement des inégalités.

Fervent lecteur de Frantz Fanon, Mbembe s’inscrit dans la logique de se tenir debout par soi-même: l’Afrique ne doit rien attendre de personne. Aucun pays au monde ne s’est développé avec l’aide au développement, ni encore moins avec une gestion humanitaire d’un problème politique. Mbembe rejette toute posture victimaire. À ceux qui disent que l’Afrique reçoit plus qu’elle ne donne, il démontre, chiffres à l'appui, qu’en dépit du marasme ambiant sur le continent, le retour sur investissement des entrepreneurs occidentaux est plus que rentable.

Mbembe et la philosophie africaine[modifier | modifier le code]

Selon Catherine Coquery-Vidrovitch, Mbembe sollicite la philosophie occidentale pour rendre intelligible le continent. Comment comprendre la mise à l’écart des philosophes africains comme Valentin-Yves Mudimbe, Paulin J. Hountondji ? Serait-il lui-même victime de l’ « occidentalo-centrisme » des sciences sociales ou bien la philosophie africaine n’a-t-elle rien à dire face à la crise contemporaine du Continent ?

Âge du fratricide et paix armée: deux périodes post-guerre froide[modifier | modifier le code]

Mbembe désigne par le terme d'« âge du fratricide » [citation nécessaire] la période succédant, en Afrique, à la fin de la guerre froide, et qui coïncide avec une multitude de conflits dits de « basse intensité ». Il parle alors de « pulsion de mort » et de « passion de détruire » [citation nécessaire], et qualifie cette période comme le moment où « la violence du frère à l’égard du frère devient la règle, autrement dit le frère et l’ennemi ne font plus qu’un » [citation nécessaire]. Pour qualifier ces combats, il parle de guerre postcoloniale, artisanale mais néanmoins extrêmement dévastatrice, à l'instar du génocide au Rwanda.

Selon Mbembe, qui ré-investit le vocabulaire psychanalyste, les idéaux du panafricanisme et de solidarité n'auraient pas survécu, après le meurtre du Père colonisateur, aux ambitions de quelques responsables politiques qui ont manipulé avec agilité les questions identitaires, autour de l’autochtonie.

Mbembe introduit aussi la question du genre, notion issue des Gender studies anglo-saxonnes, pour faire intervenir dans l'analyse de ces conflits la problématique de la sœur et de la mère, et comprendre l'usage du viol en tant qu'arme de guerre.

Enfin, il appelle la période actuelle celle de la « paix armée ». À la cartographie conflictuelle des décennies 1990-2000 succède une sortie de crise faite de retour en arrière, et de crises ponctuelles mais ne semblant pas mettre en cause la dynamique global de pacification.

La problématique de la réconciliation, du retour des déplacés intérieurs, des réfugiés, reste au cœur de toute politique de reconstruction après la guerre. Or peut–on réconcilier sans justice ? Peut-on pacifier sans indemniser les victimes de la guerre ? Partout sur le continent le modèle sud-africain du Tribunal « Justice et Réconciliation » semble faire école, nonobstant sa singularité, qui pose le problème de son application à d'autres pays.

De la démocratie en Afrique[modifier | modifier le code]

Mbembe distingue trois éléments obstruant la démocratisation en Afrique [2]. D’abord la faillite de l’État et l’informalisation des économies. Il ajoute le double impératif d’une ouverture politique et économique et la diffraction sociale. Enfin il rappelle que l’atrophie des intellectuels africains, restés muets et sourds sur la nécessité de réfléchir sur un modèle de démocratie sur le continent peut être un facteur explicatif de la difficulté de ce régime politique à s’enraciner sur le continent.

Mbembe dépasse ainsi le débat entre les dynamiques du dehors et du dedans dans les transformations en cours sur le continent. Sa mission consiste à éclairer, à donner à comprendre et si possible à formuler des théories pouvant faciliter l’identification des facteurs de résistances et des obstacles au projet de l’indépendance : se tenir debout par soi-même en Afrique.

L’enjeu n’est pas de copier un quelconque système de gouvernement, mais plutôt de voir dans quelle mesure une gouvernance démocratique peut advenir sur le continent, à partir de réalité ancrée localement et qui font sens pour les communautés politiques africaines.

Un intellectuel public au cœur de son temps[modifier | modifier le code]

Mbembe intervient régulièrement sur le blog d’Alain Mabanckou pour tenir des chroniques sur les enjeux majeurs du continent. Tous les sujets y passent, du football aux homosexuels, en passant par la famille moderne africaine. Il donne des entretiens à la radio, à la presse écrite et dans de nombreux médias en dehors du cercle académique.

Son article sur les équipes africaines au mondial 2006 a été complété par des entretiens avec son ami Lilian Thuram sur d’autres sujets portant plutôt sur la citoyenneté en France. Avec Célestin Monga, ils ont interrogé l’Afrique contemporaine et les enjeux autour de la famille et de la responsabilité des élites…

Publications[modifier | modifier le code]

  • Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, Éditions La Découverte,‎ 2013, 263 p. (ISBN 978-2707177476)
  • Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit : Essai sur l'Afrique décolonisée, Paris, Éditions La Découverte,‎ 2010, 243 p. (ISBN 978-2707166708)
  • Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala,‎ 2000, 280 p. (ISBN 978-2845860780)
  • (en) Achille Mbembe, On Private Indirect Government, Dakar, CODESRIA,‎ 2000, 117 p.
  • Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala,‎ 1996, 438 p.
  • Achille Mbembe, Le politique par le bas. Contribution à une problématique de la démocratie en Afrique noire, Paris, Karthala,‎ 1991, p. 148-256
  • Achille Mbembe, Jean-François Bayart et C. Toulabor, Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale, Paris, Karthala,‎ 1988, 222 p.
  • Achille Mbembe, Les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire, Paris, L’Harmattan,‎ 1986, 247 p. (ISBN 978-80-254-2522-0)
Collaboration à d’autres ouvrages
  • 2008 L'Afrique de Sarkozy : un déni d'histoire (avec Jean-François Bayart, Pierre Boilley, Ibrahima Thioub sous la dir. de Jean-Pierre Chrétien) éd. Karthala, 2008
  • 2005 La République et l’impensé de la « race ». In La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial. (edited by Pascal Blanchard, Nicolas Bancel and Sandrine Lemaire). Paris : La Découverte. 139-153.)
  • 2005 À la lisière du monde. Frontières, territorialité et souveraineté en Afrique. In Le territoire est mort. Vive les territoires! (edited by Benoit Antheaume et Frédéric Giraut). Paris: IRD Éditions. 47-78.
  • 2004 Subject and Experience. In Keywords/Experience. For a Different Kind of Globalization (edited by Nadia Tazi). Johannesburg: Double Storey Books. 1-18.
  • 2004 Logiques de transformation sociale et recomposition des espaces de pouvoir en Afrique de l’Ouest. In L’Afrique de l’Ouest dans la compétition mondiale. Quels atouts possibles ? (edited by Jacqueline Damon and John O. Igue). Paris: Karthala. 197-218.
  • 2003 Provisional Notes on the Postcolony. In Contemporary African Art and Shifting Landscapes (edited by Gilane Tawadros and Sarah Campbell). London: Institute of International Visual Art.53-64.
  • 2003 Sovereignty as a Form of Expenditure. In Sovereign Bodies. Citizens, Migrants, and States in the Postcolonial World. (edited by Thomas Blom Hansen and Finn Stepputat). Princeton: Princeton University Press. 148-1676.
  • 2002 (avec J. Roitman), Figures of the Subject in Times of Crisis. In Under Siege: Four African Cities (edited by Okwui Enwezor and al.). Ostfildern-Ruit: Hatje Cantz Publishers. 99-128.
  • 2002 The Power of the Archive and its Limits. In Refiguring the Archive, edited by Carolyn Hamilton. Le Cap, David Philip. 19-26.
  • 2001 At the Edge of the World: Boundaries, Territoriality, and Sovereignty in Africa. In Beyond State Crisis? Postcolonial Africa and Post-Soviet Eurasia in Comparative Perspective, edited by Mark R. Beissinger and Crawford Young. Washington, D.C.: Woodrow Wilson Center Press. 53-80.
  • 2001 The Subject of the World. In Facing Up to the Past: Perspectives on the Commémoration of Slavery from Africa, the Americas and Europe, edited by Gert Oostindie. Ian Randle Publishers. 21-28.
  • 1996 The ‘Thing’ and Its Double in Cameroonian Cartoons. In Readings in African Popular Culture, edited by K. Barber. London : James Currey.151-163.
  • 1997 L’État-civil de l’État en Afrique. In GEMDEV : Les avatars de l’État en Afrique. Paris : Karthala.
  • 1994 Déflation de l’État, civilité et citoyenneté en Afrique noire. In GEMDEV, L’intégration régionale dans le monde. Innovations et ruptures. Paris, Karthala, p. 273-286.
  • 1993 Prolifération du divin et régimes du merveilleux en postcolonie. In Les politiques de Dieu, edited by G. Kepel, Paris: Le Seuil, p. 177-201.
  • 1993 Crise de légitimité, restauration autoritaire et déliquescence de l’État au Cameroun. In Itinéraires d’accumulation au Cameroun, edited by P. Geschiere & P. Konings, Paris: Karthala, p. 345-373.
  • 1989 Bureaucratie et forces marchandes dans le Cameroun de l’entre-deux-guerres, 1920-1938. In The Political Economy of Cameroon Historical Perspectives, edited by P. Geschiere & P. Konings. Leiden: ASC Research Report, p. 785-809.
Articles divers
  • 2006 Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? in Esprit. 330 : 117-133.
  • 2006 La colonie: son petit secret et sa part maudite, in Politique africaine, 102 : 101-127.
  • 2006 Nécropolitique, in Raisons Politiques. 21: 29-60.
  • 2005 Variations on the Beautiful in the Congolese World of Sounds, in Politique africaine. 100: 71-91.
  • 2005 Faces of Freedom: Jewish and Black Experiences, in Interventions. 7(3): 293-298.
  • 2004 (with Sarah Nuttall) Writing the World From an African Metropolis, in: Public Culture. 16(3): 347-372.
  • 2004 Aesthetics of Superfluity, in Public Culture. 16(3): 373-405.
  • 2004 Essai sur le politique en tant que forme de la dépense, in Cahiers d’études africaines. XLIV (1-2), 173-174: 151-192.
  • 2003 Politiques de la vie et violence spéculaire dans la fiction d’Amos Tutuola, in Cahiers d’études africaines. XLIII (4), 172: 791-826.
  • 2003 Life, Sovereignty, and Terror in the Fiction of Amos Tutuola, in Research in African Literatures. 34 (4): 1-26.
  • 2003 Réponse aux critiques, in Politique africaine. (91): 189-194.
  • 2003 Necropolitics, in Public Culture. 15 (1): 11-40.
  • 2002 L’Afrique entre localisme et cosmopolitisme, in Esprit. (288): 65-74.
  • 2002 On the Power of the False, in Public Culture. 14(3): 629-640.
  • 2002 African Modes of Self-Writing, in Public Culture. 14(1): 239-274.
  • 2002 Notes sur le pouvoir du faux, in Le Débat. (118): 49-58.
  • 2002 As Formas Africanas de Auto-Inscricao, in Estudos Afro-Asiaticos. 23(1): 171-209.
  • 2001 Ways of Seeing: Beyond the New Nativism, in African Studies Review. 44(2): 1-14.
  • 2000 À propos des écritures africaines de soi, in Politique africaine. 77: 16-43.
  • 2000 At the Edge of the World: Boundaries, Territoriality, and Sovereignty in Africa, in Public Culture. 12(1): 261-286.
  • 1999 L’idée de sciences sociales, in African Sociological Review. 3(2): 129-141.
  • 1999 God’s Phallus, in Public Culture. 11(3): 475-498.
  • 1999 Du gouvernement privé indirect, in Politique africaine. 73: 103-121.
  • 1996 Des rapports entre la rareté matérielle et la démocratie en Afrique subsaharienne, in Sociétés africaines et diaspora. 1: 13-39.
  • 1996 La ‘chose’ et ses doubles dans la caricature camerounaise, in Cahiers d’études africaines. (141-142), XXXVI-1-2: 143-170.
  • 1995 (with J. Roitman) Figures of the Subject in Times of Crisis, in Public Culture 7(2): 323-352.
  • 1995 Notes provisoires sur la postcolonie, in Politique africaine. 60: 76-109.
  • 1993 Écrire l’Afrique à partir d’une faille, in Politique africaine. 51: 69-97.
  • 1992 Traditions de l’autoritarisme et problèmes de gouvernement en Afrique sub-saharienne, in Africa Development. 17 (1): 37-64.
  • 1992 Prosaics of Servitude and Authoritarian Civilities, in Public Culture. 5 (1): 123-145.
  • 1992 Provisional Notes on the Postcolony, in Africa. 62 (1): 3-37.
  • 1991 Domaines de la nuit et autorité onirique dans les maquis du Sud-Cameroun, 1955-1958, in The Journal of African History. 31: 89-121.
  • 1991 Désordres, résistances et productivité, in Politique africaine. 42: 2-8.
  • 1990 Pouvoir, violence et accumulation, in Politique africaine. 39: 7-24.
  • 1989 Le spectre et l’État : des dimensions politiques de l’imaginaire historique dans le Cameroun postcolonial, in Revue de la Bibliothèque Nationale. 34.
  • 1989 L’État-historien. In : Écrits sous maquis, by R. Um Nyobè. Paris: L’Harmattan, p. 7-42.
  • 1989 L’argument matériel dans les Églises catholiques d’Afrique noire: le cas du Zimbabwe, in Politique africaine. 35: 50-65.
  • 1986 Pouvoir des morts et langages des vivants : les errances de la mémoire nationaliste au Cameroun, in Politique africaine. 22: 37-72.
  • 1986 Postface. In Le mouvement nationaliste au Cameroun, by R. Joseph. Paris: Karthala: 363-374.
  • 1985 La palabre de l’indépendance : les ordres du discours nationaliste au Cameroun, 1948-1958, in Revue française de science politique. 35 (3): 459-486.
  • 1984 Introduction. In Le problème national camerounais, by R. Um Nyobè. Paris: L’Harmattan, p. 8-92.
Présentations orales et communications dans des séminaires
  • 2006 The Idea of South Africa, Bloke Modisane Lecture, Université de KwaZulu-Natal
  • 2005 Two Lectures on the Theologico-Political, Université de Californié à Irvine (États-Unis)
  • 2004 The Enemy, the Neighbor and the Stranger, Keynote Address, European Association of Social Anthropology, Université de Vienne (Autriche)
  • 2004 Figures of Unfreedom, Public Lecture The Promise of Freedom and Its Practice Symposium, University of the Witwatersrand (Afrique du Sud)
  • 2003 Political Life of Sovereignty, The Wellek Lectures, Université de Californié à Irvine (États-Unis)
  • 2003 On the Idea of Mass Destruction, Université Duke, États-Unis
  • 2003 Variations on the Beautiful in the Congolese World of Sounds, College Sarah Lawrence (États-Unis)
  • 2002 On the Limits of Trust’ Keynote Lecture, Doctoral School, Université d’Amsterdam (Pays-Bas)
  • 2002 Late Modernity and the Cultural Politics of Blackness, Série de lectures Fabrica de Ideais, Université fédérale de Bahia (Brésil)
  • 2002 Does Race Matter? (avec Sarah Nuttall), Université fédérale de Bahia (Brésil)
  • 2001 On the Materialities of War in Africa, Keynote Address, Conférence sur Violence et rédemption, Université de Chicago (États-Unis)
  • 2001 Narratives of Identity and Citizenship in African Political Discourses, Scottish Royal Lecture, Université d’Édimbourg (Royaume-Uni)
  • 2001 Languages of Life, The Center for Gender Studies, Université de Chicago (États-Unis)
  • 2001 On Cosmopolitanism, Tate Modern Gallery, London (Royaume-Uni)
  • 2001 Notes on the Sensuality of Violence, Center for Comparative Literature, Université Columbia (États-Unis)
Articles et communications dans des conférences (1999-2002)
  • 2002 On Cultural Diversity, World Conference on Sustainable Development, Johannesburg (Afrique du Sud)
  • 2002 Necropolitics’ Conference on ‘New Imaginaries, Université du Witwatersrand (Afrique du Sud)
  • 2001 The Practice of Joy Before Death: Re-Reading Bataille in Times of AIDS, The Center for Gender Studies, Université de Chicago (États-Unis)
  • 2001 Powers of the False: Re-Reading Deleuze’s Cinéma 2, Department of Rhetoric, University de California à Berkeley (États-Unis)
  • 2001 Aesthetics of the Subject, The Globalization Network Summer School, Université d’Amsterdam (The Netherlands)
  • 2001 African Modes of Self-Writing, Prince Claus Fund Conference on Cosmopolitanism, Patna (Inde)
  • 2001 New Imaginaries of Race, United Nations Conference on Racism and Xenophobia, Durban (Afrique du Sud)
  • 2000 Social Science Research in Africa: Dilemmas and Challenges, Conférence AIRE-Développement, Poitiers (France)
  • 2000 Political Imagination in Times of War, Séminaire de recherche CODESRIA-MacArthur Foundation, Zanzibar (Tanzanie)
  • 2000 Violence and Social Recompositions in Contemporary Africa, Center of African Studies, Université de Lisbonne (Portugal)
  • 1999 Boundaries and Their Limits, The Interdisciplinary Network on Globalization Seminar, Université de Dakar (Sénégal)

Source[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. « CV sur le site du WISER-institute »
  2. Achille Mbembe, « Vers une nouvelle géopolitique africaine », Le Monde diplomatique, republié in « Afriques en renaissance », Manière de voir, n° 51, mai-juin 2000

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]