Accusation d'empoisonnement des puits contre les Juifs

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Tableau illustrant le Pogrom de Strasbourg de 1349

L'empoisonnement de puits est un acte de manipulation malveillante des sources d'eau potable, afin de causer la mort ou la maladie, ou d'empêcher à un adversaire d'accéder à des ressources d'eau fraîche.

Les accusations contre les Juifs d'empoisonnement de puits, sont avec les accusations de crime rituel, et celles de profanation d'hosties, les plus fréquemment émises pendant le Moyen Âge. Elles ont conduit à des massacres et aux pillages de leurs biens. (Voir Pogrom)

Ces accusations surgirent souvent en cas de catastrophe, épidémie, inondation, sécheresse. La communauté juive joua souvent le rôle de bouc émissaire. De plus, les Juifs occupant souvent des métiers de commerçants ou de financiers, certains débiteurs trouvaient facile de se libérer d'une dette envers un Juif, en ameutant la population et en organisant un pogrom.

Parmi les accusations d'empoisonnement de puits les plus notables, il faut mentionner celle qui se propagea en même temps que la grande peste du XIVe siècle, et mena à la disparition de nombreuses communautés juives d'Europe.

Le mythe de l'empoisonnement des puits[modifier | modifier le code]

Cette théorie de l'empoisonnement des puits apparaît en Franconie en 1319[1], les Juifs étant accusés de propager la lèpre. Elle réapparait en 1321 dans le Dauphiné, et à Chinon où 160 Juifs sont brûlés vifs[2]. Guillaume de Nangis rapporte ce qui se disait à l'époque à propos d'un vaste complot supposé entre les Juifs, les lépreux, et même le roi musulman de Grenade[3].

Une violente épidémie de peste bubonique (peste noire) ravage l'Europe entre mars 1348 et le printemps 1351, emportant près du tiers de la population. Selon une estimation haute, c'est même 50 % de la population de l'Allemagne qui aurait péri. Provenant de l'Asie centrale via le sud de la Russie, elle est apportée en Italie par des marins de Gênes. Courant mars et avril 1348, elle se répand en Italie, en Espagne et dans le sud de la France. Fin mai, elle atteint le sud-ouest de l'Angleterre. Bien que les Juifs souffrent de la peste autant que leurs voisins chrétiens[4], un mythe se crée, principalement en Allemagne, que l'expansion de la maladie est due à un complot des Juifs pour anéantir les Chrétiens, en empoisonnant les puits d'eau potable.

En 1348, une fois l'accusation lancée, elle se répand avec une rapidité stupéfiante de ville en ville, de village en village; et des rapports officiels sont envoyés par les bourgmestres de plusieurs villes faisant état de confessions supposées de Juifs qui ont été arrêtés et ont avoué sous la torture[5]. Les premiers troubles éclatent à Toulon dans la nuit du 13 au 14 avril 1348. 40 Juifs sont tués et leurs maisons pillées. Les massacres se multiplient rapidement en Provence, les autorités sont dépassées à Apt, Forcalquier et Manosque. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). En Languedoc, à Narbonne et Carcassonne, les Juifs sont massacrés par la foule. En Dauphiné, des Juifs sont brûlés à Serres. N'arrivant pas à maîtriser la foule, le dauphin Humbert II fait arrêter les Juifs pour éviter les massacres. Ceux-ci se poursuivent à Buis-les-Baronnies, Valence, la-Tour-du-Pin, et Pont-de-Beauvoisin où des Juifs sont précipités dans un puits qu'on les accuse d'avoir empoisonné. D'autres massacres ont lieu en Navarre et en Castille. Le , le quartier juif de Barcelone est pillé[6]. En juillet, le roi de France Philippe VI fait traduire en justice les Juifs accusés d'avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris à Orléans et exécutés. En août, la Savoie est à son tour le théâtre de massacre [réf. souhaitée]. Le comte tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto de Chambéry. En octobre, les massacres continuent dans le Bugey, à Miribel et en Franche-Comté. Les poursuites contre les juifs cessent alors en France. Le véritable mythe de l'empoisonnement des puits en connexion avec la peste noire provient de Suisse dans le courant de l'automne de cette année[7], bien que le pape Clément VI ait issu en juillet une bulle déclarant la fausseté de cette accusation[8].

Quand la peste atteint Chillon sur le lac Léman dans le Comté de Savoie, les Juifs de la ville sont arrêtés et torturés. Un certain Balavignus « confesse » qu'un plan élaboré a été mis en œuvre par quelques Juifs dans une ville du sud de la France : Jacob à Paskate de Tolède, Peyret de Chambéry, et un dénommé Aboget. Ils auraient préparé un poison composé de cœurs de Chrétiens, d'araignées, de grenouilles, de lézards, de chairs humaines et d'hosties consacrées, et auraient distribué la poudre faite à partir de cette concoction afin de la jeter dans les puits utilisés par les Chrétiens pour puiser l'eau potable. Le rapport de ces « aveux » est envoyé à Châtel-Saint-Denis, au Châtelard et à Berne; et de cette ville des messagers spéciaux sont dépêchés vers toutes les villes de Suisse et de Haute Rhénanie, où se produisent immédiatement des pogroms.

À Zurich, où ces nouvelles accusations se combinent avec celles de meurtre rituel, plusieurs Juifs sont brûlés le 21 septembre 1348, tandis que tous les autres sont expulsés de la ville[9]. La rumeur atteint Augsbourg le 22 novembre, puis Wurtzbourg et Munich avant de se répandre dans quatre-vingt villes de Bavière où se produisent des massacres de Juifs. Le mois suivant, l'épidémie atteint la Haute-Rhénanie avec les mêmes résultats. À Fribourg-en-Brisgau, il est rapporté que quatre Juifs de Brisach auraient été envoyés à Fribourg avec le poison qu'ils auraient obtenu à Bâle, et que tous les Juifs de Strasbourg, de Fribourg et de Bâle seraient dans la conspiration. Le 30 janvier 1349, tous les Juifs de Fribourg, à l'exception des douze plus fortunés, sont tués. Les plus riches survivront le temps de pouvoir transmettre tous leurs biens. Le 22 janvier, les Juifs de Spire sont victimes à leur tour. Plusieurs sont tués, d'autres se suicident et certains acceptent de se convertir à la foi chrétienne afin d'échapper à la mort.

Les grands massacres[modifier | modifier le code]

Pendant ce temps, le rapport sur les prétendues confessions parvient à Bâle, Cologne, et Strasbourg. Le maire de Strasbourg refuse de croire aux rumeurs et déclare son intention de protéger les Juifs de la ville. Il est aussitôt démis de son poste et le 14 février 1349, entre 900 et 2000 Juifs périssent sur un bûcher. Les biens des Juifs sont alors pillés et répartis entre les bourgeois de la ville, l'évêché et la nouvelle municipalité. Cette dernière garantit l'impunité à ses citoyens ayant participé aux massacres[10].

Article détaillé : Pogrom de Strasbourg.

Les Juifs de Worms sont les victimes suivantes et pas moins de 400 d'entre eux sont brûlés vifs le 1er mars 1349. Le 24 juillet, des Juifs de Francfort préfèrent s'immoler en holocauste détruisant ainsi par le feu une partie de la ville. Le plus grand nombre de victimes est enregistré à Magenza (Mayence), où plus de 600 Juifs périssent le 22 août 1349. Dans cette ville, pour la première fois, les Juifs se défendent et tuent plus de 200 émeutiers, mais devant le nombre de leurs oppresseurs et la lutte inégale, ils se barricadent chez eux et face au choix de mourir de faim ou d'être baptisés, mettent le feu à leurs maisons et périssent dans les flammes. Deux jours plus tard, c'est le tour des Juifs de Cologne et le même mois (bien que d'autres archives mentionnent le 21 mars), les 3000 habitants juifs de Erfurt sont victimes de la superstition populaire et de la haine.

Propagation de la peste et des massacres de Juifs en Europe centrale

Punition des émeutiers[modifier | modifier le code]

Pendant ce temps, la protection du duc d'Autriche évite à la folie meurtrière de se répandre dans ses territoires, à l'exception notable de la ville de Krems où le 29 septembre la populace réussit à déborder les soldats protégeant le ghetto et où tous les Juifs de la ville sont brûlés vifs[11];[12];[13].

Le dernier mois de 1349 voit l'attaque des Juifs de Nuremberg (le 6 décembre), d'Hanovre, et de Bruxelles. Puis la folie populaire se calme et les dirigeants des principautés et villes germaniques doivent déterminer la punition à infliger aux assassins des Juifs et surtout que faire des riches biens et possessions que les Juifs ont laissés. Très peu est fait pour rechercher les coupables et les punir. Le tissu social en son ensemble est complètement désorganisé par la terrible épidémie, et même s'ils en avaient eu l'intention, les dirigeants ne jugent pas nécessaire d'augmenter la dévastation en punissant les meurtriers. L'empereur cependant impose une énorme amende de 20 000 marks en argent aux habitants de Francfort pour la perte qu'il a subi en raison du massacre des Juifs. D'autres amendes sont infligées par les officiers du trésor impérial.

La sanction principale provient d'une loi impériale qui donne en héritage à l'empereur la totalité des dettes dues aux Juifs, si bien qu'à l'exception de cas spécifiques où les preuves des dettes ont disparu, les débiteurs, souvent à l'origine des troubles, ont très peu gagné de ces meurtres. Dans la description ci-dessus, seuls les principaux massacres ont été mentionnés (voir la carte). Les Juifs ont été attaqués dans plus de 340 villes de l'empire germanique (territoire qui couvre actuellement l'Allemagne, la Suisse, l'Alsace, l'Autriche, la Belgique, les Pays-Bas) en raison de la Peste Noire, selon le Memorbuch de Nuremberg. Cela représente la presque totalité des villes où vivaient des Juifs au milieu du XIVe siècle, à l'exception des territoires autrichiens où ils furent relativement épargnés.

Conclusion[modifier | modifier le code]

Il est difficile de rendre compte de l'inefficacité des autorités contre ces explosions de furie populaire. À l'époque déjà, il est parfaitement reconnu, par exemple par le conseil municipal de Cologne, qu'une émeute contre les Juifs met généralement en péril l'ordre social. Les pertes pour les trésors princiers et le trésor impérial sont énormes. Et malgré cela, loin de prendre des mesures pour éviter ces émeutes, l'empereur a, dans plusieurs cas, garanti d'avance l'impunité des coupables des crimes en organisant par avance la distribution des maisons et des biens des Juifs en cas d'une émeute. Ceci s'est passé à Nuremberg, Ratisbonne, Augsbourg, et Francfort, et certainement dans d'autres villes. Il y a peu de doute que les autorités ont sinon participé, du moins laissé faire les émeutiers et à quelque exceptions près croyaient à la rumeur de l'empoisonnement des puits.

Des communautés juives entières disparaissent suite aux massacres. C'est le cas parmi les plus importantes, de celles de Strasbourg, de Mayence et d'Erfurt. Les autres voient le nombre de leurs membres considérablement réduits suite à la peste, aux massacres et aux conversions forcées. Du point de vue économique, la plupart des quartiers juifs ont été pillés et les maisons incendiées. Quant aux débiteurs des Juifs, de nombreux sont morts de la peste et la plupart des autres refusent de reconnaître leurs dettes. Les Juifs de Bavière par exemple sont si appauvris que le margrave les exempte d'impôts pendant deux ans[14].

À partir de cette période, les Juifs de le Saint-Empire romain germanique vivent en permanence dans la crainte d'attaques similaires; et les autorités civiles adoptent des plans d'expulsion comme seul moyen d'en finir avec la question juive. À la fin du XVe siècle, il ne reste plus que trois communautés juives importantes dans tout l'empire germanique[réf. nécessaire].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  • Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de la Jewish Encyclopedia en anglais: "Black Death", une publication de 1901-1906 maintenant dans le domaine public.
  1. (de) Pertz, Monumenta Germaniæ, xii. 416
  2. Michelet, Histoire de France, Œuvres complètes, volume 3, p. 457
  3. Michelet, Histoire de France, Œuvres complètes, volume 3, p. 456
  4. (de) Höniger, La Peste Noire en Allemagne, 1882 ; Häser, Lehrbuch der Gesch. der Medizin, iii. 156
  5. (de) Schilter, in Königshoven Chronik, pp. 1021 et seq
  6. (en) Richard Gottheil et Meyer Kayserling, « Communal organisation », Jewish Encyclopedia (consulté le 3 novembre 2007).
  7. Henri Graetz: Le complot juif et la peste noire; in Histoire des Juifs; Troisième période: la dispersion; Deuxième époque: la science et la poésie juive à leur apogée; Chapitre XI: la peste noire. Massacres des Juifs (1325-1391): De Genève, le bruit se répandit bientôt dans toute la Suisse qu’on avait enfin des preuves certaines de la culpabilité des Juifs
  8. (de) Baronius, Annales, 1348, No. xxxiii
  9. (de) Schudt, Jüdische Merkwürdigkeiten, i. 323
  10. (de) Stobbe, "Les Juifs en Allemagne," p. 189
  11. (de): Eveline BRUGGER et Birgit WIEDL:Zwischen Privilegierung und Verfolgung - Jüdisches Leben im Mittelalter in Niederösterreich
  12. (en): Krems; in Jewish Virtual Library]
  13. (de): Das Leben der Juden von Krems
  14. (de) Scherer, "Rechtsverhältnisse," p. 577

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (de) Grätz, Histoire des Juifs, vol. vii.;
  • (de) Salfeld, Martyrologium, passim;
  • (de) Stobbe, Les Juifs en Allemagne, pp. 188-189, 284-287;
  • (de) Hecker, La Peste Noire;
  • (en) Creighton, Histoire des Épidémies, vol. i.
  • (he) Ibn Verga, Shebeṭ Jehudah, ed. Wiener, passim;
  • (he) Joseph ha-Kohen, Emeḳ ha-Baka, transl. Wiener, pp. 52-54, 184-193.G. J.

Articles connexes[modifier | modifier le code]