Abdelkrim al-Khattabi

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Mohamed Ben Abdelkrim Al Khattabi
Abdelkrim El Khattabi
Abdelkrim El Khattabi

Naissance 1882
Ajdir, Drapeau du Maroc Maroc
Décès 6 février 1963 (à 81 ans)
Le Caire, Drapeau de l'Égypte Égypte
Origine Drapeau du Maroc Maroc
Faits d'armes Guerre du Rif, Drapeau du Maroc Maroc

Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi (rifain: Muḥand n-ʿAbdel Krim Lkheṭṭabi, aussi nommé Moulay Muḥand, arabe: محمد بن عبد الكريم الخطابي), né vers 1882 à Ajdir, au Maroc, et mort le 6 février 1963 au Caire, en Égypte, est un résistant marocain du Rif. Il est devenu le chef d'un mouvement de résistance contre la France et l'Espagne au Maroc, lors de la guerre du Rif, puis l'icône des mouvements indépendantistes luttant contre le colonialisme.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fils d'un cadi (juge en arabe), du clan Aït Youssef ou Ali de la tribu de Aït Ouriaghel (ou Waryaghal) Abd el-Krim a été instruit dans des zaouïas traditionnelles et des écoles espagnoles, puis à l'université de Quaraouiyine à Fès, avant de passer trois ans en Espagne où il étudia le Droit à l'Université de Salamanque. Entre 1908 et 1915 il fut journaliste au quotidien Le Télégramme Du Rif, (écrit à Melilla), où il préconisait la coopération avec les Européens afin de libérer la « Oumma » de l'ignorance et du sous-développement.

Il entra dans l'administration espagnole, et fut nommé cadi chef de Melilla en 1915. À cette époque-là, il commença à s'opposer à la domination espagnole, et fut emprisonné du 7 septembre 1915 au début d'août 1916 pour avoir dit que l'Espagne ne devrait pas s'étendre au-delà des territoires déjà occupés (ce qui en pratique excluait la plupart des zones incontrôlées du Rif), et exprimé sa sympathie pour la cause allemande pendant la Première Guerre mondiale. Peu après avoir été libéré, il se démit de ses fonctions de cadi en décembre 1918, revint à Ajdir en 1919 et, avec son frère, il commença à unir les tribus du Rif dans une République du Rif indépendante. Pour cette cause, il essaya d'apaiser les inimitiés entre les tribus existantes.

De la bataille d'Anoual à la République du Rif[modifier | modifier le code]

En 1921, dans leurs efforts pour détruire la puissance de Raisuni, un brigand local, les troupes espagnoles approchent des secteurs inoccupés du Rif. Abdelkrim envoie à leur général, Manuel Fernández Silvestre, un avertissement : s'ils franchissent le fleuve Amekrane (oued), il le considèrerait comme un acte de guerre. Fernández Silvestre aurait ri en prenant connaissance du message. Le général installe dans la région de Temsamane un poste militaire juste après l'oued Amekrane, plus précisément au Mont Abarrán (Dhar Obaran). Le jour même, au milieu de l'après-midi, mille Rifains l'encercle : 179 militaires espagnols sont tués, forçant le reste à la retraite.

Les jours qui suivent, après plusieurs escarmouches sanglantes pour les troupes de Fernández Silvestre, Fernández Silvestre décide de défier Abdelkrim. Avec 3 000 hommes et grâce à la ruse, Abdelkrim parvient en deux jours à vaincre les troupes espagnoles. Pour l'Espagne, la bataille d'Anoual est un véritable désastre : Elle y perd près de 16 000 soldats, 150 canons, 25 000 fusils. De plus, 24 000 soldats espagnols sont blessés et 700 soldats sont faits prisonniers. Depuis la bataille d'Adoua (Éthiopie) en 1896, il s'agit de la première défaite d'une puissance coloniale européenne, disposant d'une armée moderne et bien équipée, devant des résistants sans ressources, sans organisation, sans logistique ni intendance. La victoire d'Anoual a un retentissement dans le monde entier, d'un point de vue psychologique et politique, car elle montre qu'avec des effectifs réduits, un armement léger, et une importante mobilité, il était possible de vaincre des armées classiques.

Fort de son succès, Abdelkrim proclame en 1922 la République confédérée des Tribus du Rif. Cette république a un impact crucial sur l'opinion internationale, car c'est la première république issue d'une guerre de décolonisation au XXe siècle. Il crée un parlement constitué des chefs de tribus qui vote un gouvernement. Imprégné des idéaux de progrès et de républicanisme, Abdelkrim promulgue des réformes modernes[1]. Considérant par ailleurs le cannabis comme haram, il est « le seul à avoir presque réussi à interdire [sa] production », traditionnelle dans le Rif depuis le VIIe siècle[2].

En 1924, l'Espagne retire ses troupes dans ses possessions le long de la côte marocaine. La France, qui a des prétentions sur le Rif méridional, se rend compte que laisser une autre puissance coloniale se faire vaincre en Afrique du Nord par des indigènes créerait un dangereux précédent pour ses propres territoires, et entre dans le conflit. Tentant de joindre toutes les forces vives marocaines pour constituer le noyau d'un mouvement de libération marocain préalable à un vaste mouvement de décolonisation, Abdelkrim demande au sultan Moulay Youssef de rallier sa cause. Mais celui-ci, sous l'influence de la résidence générale française à Rabat, refuse de lutter contre les puissances coloniales. Dès lors, jugeant le sultan illégitime, Abdelkrim se proclame commandeur des croyants et selon le Général Lyautey[3] : « Abdelkrim est considéré ouvertement comme le seul et unique sultan du Maroc depuis Abdelaziz, vu que Moulay Hafid a vendu le pays à la France par le traité du Protectorat et que Moulay Youssef est seulement un fantoche entre mes mains »[4].

L'entrée de la France en guerre ne se fait pas attendre, mais la pression de l'opinion publique aussi bien européenne qu'internationale rend la tâche plus ardue et conduit au renvoi du résident général, le maréchal Lyautey.

À partir de 1925, Abdelkrim combat les forces françaises dirigées par le maréchal Pétain à la tête de 200 000 hommes et une armée espagnole commandée personnellement par le général Primo de Rivera, soit un total de 500 000 soldats[5], qui commencent les opérations contre la République du Rif. Le combat intense dure une année et aboutit à la victoire des armées française et espagnole contre les forces d'Abdelkrim. En 1925, par télégrammes, Lyautey aurait demandé au Président du Conseil Paul Painlevé l'envoi d'obus à ypérite. Toutefois, il n'existe aucune preuve documentée que ce gaz ait été utilisé par les troupes françaises[4].

Abdelkrim se rend aux Français comme prisonnier de guerre, demandant à ce que les civils soient épargnés. Il n'en sera rien, les puissances coloniales ne pouvant tolérer qu'un tel soulèvement reste impuni. Ainsi dès 1926 des avions munis de gaz moutarde bombarderont des villages entiers, faisant des Marocains du Rif les premiers civils gazés massivement dans l'Histoire[réf. nécessaire], à côté des Kurdes irakiens gazés par les Britanniques. On estime à plus de 150 000 le nombre de morts civils durant les années 1925-1926.

L'exil[modifier | modifier le code]

En 1926, Abdelkrim et une partie de sa famille[6] est exilé à La Réunion, où on l'installe d'abord jusqu'en 1929 au Château Morange, sur les hauteurs de Saint-Denis. Quelques années passent. Il devient habitant de la commune rurale de Trois-Bassins, dans l'ouest de l'île, où il achète des terres et construit une belle propriété. Il y vit douze à quinze ans[Combien ?]. En mai 1947, ayant finalement eu l'autorisation de s'installer dans le sud de la France, il embarque, avec 52 personnes de son entourage et le cercueil de sa grand-mère, à bord du Katoomba, un navire des Messageries maritimes en provenance d'Afrique du Sud et à destination de Marseille. Arrivé à Suez où le bateau fait escale, il réussit à s'échapper et passe la fin de sa vie en Égypte, où il présidera le « Comité de libération pour le Maghreb ».

Quand Azzam Pacha (Secrétaire général de la Ligue arabe) est allé le voir, pour lui annoncer la création imminente d’Israël et la détermination des pays arabes afin de libérer la Palestine, l’émir lui a répondu : « Surtout pas, n’en faites rien. Cette guerre-là, nous ne pouvons pas la gagner, car il y a deux éventualités : ou nous sommes défaits par le petit État juif, et nous serons la risée du monde ; ou nous gagnons, et nous aurons le monde entier contre nous. Alors que faire ? Laisser les Juifs coloniser les Palestiniens. Nous aurons affaire à une situation coloniale classique, et les Palestiniens se libéreront, comme se libéreront un jour les Marocains, les Tunisiens et les Algériens » [7].

Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi meurt en 1963 au Caire. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser lui accorda des funérailles nationales, sa dépouille reposant au Caire dans le carré réservé aux héros du monde arabe car les autorités françaises puis les autorités marocaines refusent qu'il soit enterré sur son sol natal[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) John Ruedy, Islamism and Secularism in North Africa, Palgrave Macmillan,‎ 1996, 298 p. (ISBN 0-312-16087-9, lire en ligne), p. 59
  2. Amanda Chapon, « La guerre ambiguë de l’Etat contre le kif », dans le Dossier Raid sur le Kif, publié par Actuel n°57, samedi 24 juillet 2010
  3. Rapport de décembre 1924 au président Édouard Herriot.
  4. a, b et c Maria Rosa de Madariaga, Abdelkrim El-Khattabi, La lutte pour l’indépendance, Éd. Alianza Editorial, Madrid, 2009
  5. Abdallah Laroui, L'histoire du Maghreb: Un essai de synthèse, François Maspero, 1982, p. 326.
  6. Bigame (selon la tradition, chaque mariage scellait une alliance avec le clan de la mariée), il eut 11 enfants.
  7. Hamid Barrada et Guy Sitbon, Le Juif et l'Arabe : Dialogues de guerre, Plon 2004, p. 98

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (ar) Mohamed Hassan Ouazzani, Mémoires d'une vie et d'un combat vol 2 : La guerre du Rif, Fondation Mohamed Hassan Ouazzani, 464 p.
  • Pierre Dumas, Abd-el-krim, Éditions du bon plaisir, 1927, Toulouse
  • Abdelkrim, Mémoires d'Abd el Krim, recueillis par J. Roger-Mathieu, Librairie des Champs Élysées, Paris, 1927, 244 p.
  • Mimoun Charqi, L'Émir guérillero, Collection Histoire et lectures politiques, Rabat, 2003

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Autres figures de la résistance marocaine :

Liens externes[modifier | modifier le code]