Abbaye de Thélème

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Essai de restitution de l'abbaye de Thélème par Charles Lenormant, 1840

L'abbaye de Thélème est la première utopie de la littérature française, décrite par Rabelais du chapitre LII au chapitre LVIII (ou L à LVI dans l'édition de 1535) de Gargantua (première publication en 1534 ou 1535, édition définitive en 1542). À la fin de la guerre picrocholine, Gargantua remercie son ami, le frère Jean des Entommeures, de l'avoir aidé dans sa lutte contre Picrochole, en lui offrant de lui bâtir une abbaye. Le frère Jean refuse d'abord, « car comment pourrais-je, dit-il, gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais ? ». Puis il accepte, mais la règle du lieu sera l'inverse de ce que connaissent les abbayes de l'époque, dont les moines sont soumis à l'obéissance à une discipline et à une hiérarchie. La devise de l'abbaye est : « Fais ce que voudras ». Le nom « Thélème » est d'ailleurs dérivé du grec θέλημα (« thélêma »), qui, dans le Nouveau Testament, désigne la volonté divine, laquelle se manifeste en l'homme sans que la raison de celui-ci n'intervienne. Dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna Thélémie (la volonté) est l'une des deux nymphes qui accompagnent Poliphile dans sa quête[1].

La vie dans l'abbaye[modifier | modifier le code]

L'abbaye de Thélème évoque par son architecture un château de la Renaissance, tel Chambord, plutôt qu'un monastère médiéval. Rabelais décrit une vie collective fondée sur la volonté générale. Les résidents, femmes et hommes, y font ce qui leur semble vertueux (« Fais ce que voudras » ne signifie pas qu'ils font ce qu'ils veulent, mais ce que la volonté divine leur suggère) ; les exemples d'activité sont plutôt agréables : boire, lire, chanter, jouer de la musique. Personne ne contrarie personne, il n'y a pas d'abbé, ni de hiérarchie, les conflits sont inexistants ; cependant l'abbaye de Thélème accueille ceux « qui annoncent le saint Évangile » (Gargantua, chapitre 54). Rabelais présente ainsi son idéal évangélique[2]. La description de l'abbaye de Thélème serait ainsi une réécriture de celle de la Jérusalem céleste qui apparait dans l'Apocalypse de Jean.

En humaniste de son temps, Rabelais postule qu'une société sans contrainte et sans conflits est possible dès lors qu'on laisse s'exprimer la nature foncièrement bonne de l'humain. Les résidents de Thélème ont par nature le sens de l'honneur et de la responsabilité : « parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice » (Gargantua, chapitre 57).

Pour arriver à ce résultat, Rabelais souligne l'importance de l'éducation : les résidents de Thélème sont nourris de connaissances dans des domaines étendus, lisent, écrivent, parlent cinq ou six langues, savent jouer de différents instruments de musiques, etc. Cependant cette éducation n'est rien sans la θέλημα, la volonté divine.

Quant à Frère Jean, il refuse de gouverner cette abbaye, car « comment, disait-il, pourrais-je gouverner autrui, alors que je ne saurais me gouverner moi-même ? » (Gargantua, chapitre 52) En effet l'idéal est de se gouverner soi-même, ce qui semble l'objectif des Thélémites.

Une utopie[modifier | modifier le code]

Le système social décrit par Rabelais n'en est pas moins fragile, puisque, par définition, il tient au bon vouloir de ses membres. Rabelais insiste donc sur la composition de la population de l'abbaye, qui a fait l'objet d'une sélection : c'est une élite de femmes et d'hommes d'origine noble, d'excellente éducation, présentant des qualités sociales. Le texte suggère même qu'il faut être physiquement avenant pour faire partie de la sélection. « Jamais ne furent vus chevaliers si preux, si galants, si habiles à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, maniant mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues dames si élégantes, si jolies, moins acariâtres, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu'étaient celles-là ».

Thélème rappelle donc l'importance de l'éducation pour l'évolution de l'homme et de la société: une éducation ouverte et diversifiée, permettant l'affirmation de soi. Mais une telle éducation n'est pas accessible à tous, à l'époque où Rabelais écrit. Comme dans beaucoup d'utopies, la vie à Thélème est, de fait, réservée à une élite.

L'Abbaye de Thélème semble être la réécriture de plusieurs « utopies », notamment la Jérusalem céleste dans l'Apocalypse, celle du Songe de Poliphile de Francesco Colonna (1499) et l'Utopia de Thomas More. En effet Rabelais connaissait l'Utopia, publiée en 1516 à Louvain. Au début du chapitre II de son Pantagruel (1532), il désigne la mère de celui-ci, la femme de Gargantua, comme étant « Badebec, fille du roi des Amaurotes en Utopie ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « La nymphe [Thélémie] donne son nom à l'abbaye de Thélème dans le Gargantua"" (chap. 52 et suiv.). Distinct de la βουλή, « volonté délibérée » et de l'έπιθυμία, « caprice », le θέλημα s'entend comme l'expression de la volonté profonde. Le terme est connoté par son emploi dans le Nouveau Testament où il désigne l'écho, en l'homme, de la volonté divine » ; (note de Gilles Polizzi dans Le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, Imprimerie nationale, 1994, p. 432).
  2. Au XVIe siècle humanistes évangéliques redécouvrent le texte original de la Bible et fondent leur théologie sur un rapport plus direct, non seulement aux textes, mais aussi à Dieu.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrage[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]

  • Louis Marin, « Les corps utopiques rabelaisiens », Littérature, 1976, volume 21, numéro 21, p. 35-51 [lire en ligne]
  • Per Nykrog, « Thélème, Panurge et la dive bouteille », Revue d'histoire littéraire de la France, no  65, 1965, p. 385-397 [lire en ligne]
  • Gilles Polizzi, « Thélème ou l'éloge du don : le texte rabelaisien à la lumière de l'« Hypnerotomachia Poliphili » », Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance, 1987, volume 25, numéro 25, p. 39-59 [lire en ligne]
  • Jean-Yves Pouilloux, « Notes sur l'abbaye de Thélème », Romantisme, 1971, volume 1, numéro 1-2, p. 200-204 [lire en ligne]
  • François Rouget, « Rabelais lecteur de Castiglione et de Machiavel à Thélème (Gargantua, chap. 52-57) » », dans Études rabelaisiennes, t. XLII, Genève, Droz, coll. « Travaux d'Humanisme et Renaissance »,‎ 2003 (ISBN 2-600-00869-1), p. 101-116

Articles connexes[modifier | modifier le code]