Abbaye Notre-Dame de Leffe

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Abbaye Notre-Dame de Leffe
Bâtiment principal de l'abbaye de Leffe
Bâtiment principal de l'abbaye de Leffe

Ordre Prémontré
Abbaye mère Abbaye de Floreffe
Fondation 1152
Diocèse Namur
Fondateur Henri IV de Luxembourg
Localisation
Pays Drapeau de la Belgique Belgique
Région historique Drapeau de la Région wallonne Région wallonne
Province Drapeau de la province de Namur Province de Namur
Commune Dinant
Quartier Leffe
Coordonnées 50° 16′ 08″ N 4° 54′ 26″ E / 50.268969, 4.90721950° 16′ 08″ Nord 4° 54′ 26″ Est / 50.268969, 4.907219  

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Abbaye Notre-Dame de Leffe
Portail principal de l'abbaye prémontrée de Leffe, à Dinant

L’Abbaye Notre-Dame de Leffe (ou simplement Abbaye de Leffe) est une abbaye de l’ordre des Prémontrés, sise à Leffe, un quartier de Dinant (Belgique), sur la rive droite de la Meuse. Fondée en 1152 elle est toujours habitée par une communauté de chanoines prémontrés, appelés aussi norbertins.

Introduction[modifier | modifier le code]

La plupart des documents qui auraient pu nous renseigner sur l'histoire de l'abbaye de Leffe sont presque entièrement disparus. Tout ce qui concernait l'abbaye depuis son origine, en 1152, jusqu'à la destruction de Dinant par le duc de Bourgogne, en 1466, a été anéanti ou perdu.

Quant aux papiers relatifs au rétablissement de l'abbaye, en 1467, et à son histoire jusqu'à sa destruction en 1794, il est vraisemblable qu'ils ont été détruits aussi lors du pillage de l'abbaye à cette dernière dat

Situation[modifier | modifier le code]

Leffe, faubourg de Dinant, est situé sur la rive droite de la Meuse, en aval de la ville. Le ruisseau de Leffe, qui prend sa source dans les environs d'Achêne, s’y jette dans la Meuse. Ce cours d’eau fit jadis mouvoir plusieurs moulins à farine et à écorces, des scieries de marbre, des polissoirs et des machines à peigner le lin.

Le nom de Leffe est cité à l'origine même de Dinant. Ainsi plusieurs auteurs affirment que saint Materne, évêque de Tongres, serait venu évangéliser cette ville et y opérer de nombreuses conversions. Pour entretenir la piété des nouveaux fidèles, il aurait fait construire deux petites églises ou oratoires en l'honneur de la Mère de Dieu : l'une à Dinant même, sur l'emplacement de la collégiale actuelle de Notre-Dame, l'autre à Leffe, proche et en aval de Dinant, à l'endroit où s'élèvera plus tard l’abbaye des Prémontrés. Au commencement du VIIe siècle saint Perpète aurait établi à Leffe une maison de religieuses. Il est difficile de faire la part de l’histoire et de la légende dans ces récit. Mais il est certain qu’à partir du Xe siècle et jusqu'à l'an 1152, des chanoines séculiers s'occupèrent du sanctuaire de Leffe.


Fondation[modifier | modifier le code]

Henri IV, comte de Luxembourg et de Namur, dit "l'aveugle" vers 1140, avait reçu en fief la terre de Leffe de Frédéric Barberousse, roi des Romains. Il professait une haute estime pour les religieux Prémontrés que son père Godefroid 1er, comte de Namur, avait établis dans sa terre de Floreffe, en 1121, et auxquels il avait lui-même fait de grandes libéralités. Il désirait les voir établis aussi à Leffe, dans l'église Notre-Dame. Il estimait en effet que les chanoines séculiers qui la desservaient n’avaient pas le rayonnement spirituel qu’il attendait. Le comte de Namur communiqua son projet aux chanoines, leur promettant, s'ils y acquiesçaient volontairement, de pourvoir libéralement à leur existence. Tous les membres du chapitre consentirent à l'arrangement proposé. Parvenu à ses fins, le comte donna l'église de Sainte-Marie de Leffe, avec toutes ses dépendances et revenus à Gerland, abbé de Floreffe, à la condition d'y établir des religieux de son ordre, sous la direction d'un prieur. Il institua cette fondation par une charte. L’esprit de foi et d’humilité qui inspire celle-ci ne manque pas de détoner avec la mentalité du prince qui l'octroie : après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans des entreprises belliqueuses et des luttes sanglantes, atteint de cécité à la suite de ses fatigues et parvenu à l'âge le plus avancé, celui-ci ne renonça pas à la fortune des armes pour éteindre ses différends familiaux.

L'année suivante, en 1153, l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, confirma et approuva la donation. Elle fut également confirmée par une Bulle du Pape Adrien IV, le 22 avril 1155, et par le Pape Alexandre III, le 12 mai 1178.

Tout cela ayant été réglé à la satisfaction des deux parties, la nouvelle communauté religieuse vint habiter Leffe en 1152, sous la direction d'un prieur et sous la dépendance de l'abbé de Floreffe.. Quant à Henri l'Aveugle, il mourut presque centenaire à Echternach, en 1196. Son corps fut ramené à Floreffe, où il repose à côté de celui de sa seconde épouse Agnès de Gueldre.

Histoire[modifier | modifier le code]

Election du prieuré de Leffe en abbaye[modifier | modifier le code]

Sceau de l'abbaye de Leffe (Gaud)

L'an 1155 vit s'élever une nouvelle église construite par les arrivants sur l'emplacement de l'ancienne. Henri de Leyen, évêque de Liège, vint en faire la consécration. Dieu bénit la petite communauté. En l’espace d'environ cinquante ans, le nombre des novices s'était tellement accru que Jean d'Auvelais, 5e abbé de Floreffe, jugea convenable d'ériger le prieuré en abbaye vers 1200. Il en soumit la proposition au chapitre général et à l'abbé de Prémontré, chef de l'Ordre. En ayant reçu un avis favorable, il fit aussitôt procéder à l'élection du nouvel abbé. La grande majorité des suffrages fut accordée à Wéric, prieur de Floreffe, qui fut proclamé premier abbé de Leffe en l'an 1200. Gualter, doyen de Liège, applaudit cette élection et en délivra un diplôme authentique et synodal. Afin de donner plus de relief à la nouvelle abbaye, l'évêque de Liège, Hugues de Pierrepont, conféra la dignité d'archidiacre à l'abbé Wéric, dignité qui lui permettait de publier les bans de mariage, de citer au synode les délinquants soumis à sa juridiction, et de lancer contre eux l'excommunication. De son côté, en bon père de famille, Jean d'Auvelais dota généreusement la nouvelle abbaye. Outre les revenus de l'ancien chapitre, il lui assigna la terre de Waha-Saint-Martin, près de Marche-en-Famenne, la ferme de Villers, près de Dinant, attenant à Loyers-Lisogne, celle de Coulonval, à Villers-le-Gambon, près de Philippeville, avec toutes leurs dépendances. En tant qu’abbé père de la nouvelle fondation, il conservait le droit ordinaire de paternité, c'est-à-dire le droit de visiter l'abbaye et de confirmer l'élection à la dignité abbatiale. Depuis lors et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la maison de Leffe eut ses abbés particuliers, élus par ses propres religieux, agréés par les abbés de Floreffe et bénis par le prince-évêque de Liège.

XIIIe et XIVe siècles[modifier | modifier le code]

L'abbaye de Leffe suivit naturellement la destinée commune à toute association religieuse. Une vie uniforme, peu coûteuse, un travail incessant aboutirent à l'aisance qu’entretenaient les libéralités des seigneurs qui avaient saisis les avantages apportés par les ordres religieux pour introduire l’œuvre de défrichement et la civilisation. Ils établissaient des couvents dans leurs domaines ou dotaient ceux qui y existaient déjà; ils y abritaient leurs tombes et y fondaient des messes. Peu d'entre eux mouraient sans y laisser des preuves de munificence et d'estime. C'est ainsi que l'abbaye de Leffe vit insensiblement augmenter ses possessions et ses revenus. Au cours du XIIIe siècle, le domaine de l'abbaye de Leffe se constitua et s'agrandit par de nombreux dons ou achats : églises, villages, bois, dîmes, champs, et notamment des moulins. Ces moulins à eau furent très importants dans l'économie de l'abbaye. Cela permettait d'échapper à certaines taxes perçues par l'évêque de Liège sur les moulins à vent ou à bestiaux actionnant la meule. Dans les abbayes de l’époque, il existait des serviteurs appelés "molendarii"' et même des "'échevins" des eaux des moulins. Cela nous prouve l'exploitation commune de ces moulins entre les religieux et les laïcs dans l’abbaye. Cette profession de "molendarlus" ou "'molinarlus" était courante et fort ancienne. Les moulins de l'abbaye fournissaient ce dont elle avait besoin : farine, huile. Ces moulins s'appelaient alors des « Stordoirs à écorce et à bière » Wéric, premier abbé de Leffe en 1200, quitta Leffe en 1208 pour Floreffe, où son savoir et ses vertus l'avaient fait rappeler par ses anciens confrères pour succéder à l’abbé Jean d’Auvelais. Il acquérait ainsi une certaine juridiction sur toutes les filiales de Floreffe.. Un grand nombre d’abbé vont lui succéder au cours du premier siècle d’existence de l’abbaye : quatorze en une centaine d’année représente une proportion trop importante pour être mise simplement sur le compte de la mort. Les fréquentes mentions « quondam abbas » rencontrées à leur sujet dans divers nécrologes semblent indiquer qu’un certain nombre d’abbés de cette période achevèrent leur mandat par démission. Cette succession rapide laisse supposer une oscillation dans l’équilibre de la fondation, peut-être même quelques difficultés intérieures.

Les abbés de Leffe étaient pourtant tenus en grande considération. On les prenait comme arbitres, pour apaiser les différends, lorsque les parties ne pouvaient parvenir à s'entendre; ce qui devait avoir lieu fréquemment à cette époque du Moyen Âge où il y avait tant de droits divers, tant de sujets de litige. Toutefois, il ne reste que deux actes attestant leur intervention, l'un de 1212, l'autre de 1223. En 1212, les bourgeois de Dinant contestaient au Chapitre de l'église collégiale de cette ville, le droit de posséder une cave et de vendre du vin sans payer d'impôt. L'évêque de Liège en étant informé soumit l'affaire à l'abbé de Leffe qui l'examina sérieusement, selon le droit et les formes prescrites par l'Église. Il donna gain de cause au Chapitre de la collégiale et débouta les bourgeois de leurs prétentions. En 1223, survint une seconde question litigieuse entre les deux mêmes parties : il s'agissait cette fois d'une revendication de dîme. Choisi de nouveau pour arbitre par le même évêque, avec l'assentiment des bourgeois et du Chapitre, l'abbé Jean décide que le Chapitre de Dinant est légitimement possesseur de la petite dîme de cette ville. Par ailleurs l’abbé était souvent obligé de voyager en raison de sa charge. Les statuts de l'Ordre prescrivaient à tous ses abbés d'assister chaque année au chapitre général à l’abbaye de Prémontré, pour un temps illimité, selon le plus ou moins d'importance des affaires à traiter. Il était normal que chacun y ait quelques commodités. C’est ce qui explique l'acquisition d'un pied-à-terre ou quartier, à Prémontré même, faite en 1296, par l'abbé de Leffe, conjointement avec l'abbé de Beaurepart, à Liège. En deux siècles, le domaine de l’abbaye prospère grâce notamment à la libéralité des seigneurs. Ces libéralités étaient assez souvent le prix rémunérateur des services qu'ils rendaient à tel lieu ou telle paroisse. En effet, déjà dans ces temps reculés, les prémontrés de Leffe desservaient les cures de Saint-Georges à Leffe, de Saint-Médard à Dinant, de Waha, de Sart-en-Fagne, d'Awagne, de Jassogne et de Courrière.

XVe siècle[modifier | modifier le code]

Le XVe siècle fut réellement désastreux pour l'abbaye de Leffe. Au mois de septembre 1400, selon certains auteurs, une épidémie, de peste lui enleva son abbé, Albéric de Pecheroux et sept autres religieux. En 1408, l’abbé Wéric de Beaumont se démet sans autorisation. Le siège abbatial reste vacant un long moment et les religieux cherchent à se soustraire aux instructions de leur abbé-Père, le prélat de Floreffe. Le 7 août 1460, l'église de Leffe fut tellement dévastée par une forte et soudaine inondation qu'il n’en resta plus que les quatre murs. L'abbé du monastère, Jean Ghorin, fut noyé. Les autres religieux eurent beaucoup de peine à se sauver en se réfugiant dans la tour. Les dégâts occasionnés par l'inondation étaient à peine réparés, que l'abbaye eut à essuyer une seconde épreuve. En 1466, Dinant, qui s’était révoltée avec la population liégeoise contre l’évêque Louis de Bourgogne, fut saccagée et brûlée par les armes de l’oncle de celui-ci, Philippe le Bon, duc de Bourgogne. L'abbaye de Leffe touchait à la ligne des fortifications extérieures de Dinant. Charles le Téméraire vint y prendre gîte et établir son quartier général le 17 août 1466 lors de l'investissement de la ville par les armées de son père Philippe, duc de Bourgogne. La principale batterie des assiégeants fut dressée juste à côté et c'est de là que l'on tira les premiers coups de canon qui permirent à l'armée bourguignonne de s'emparer le lendemain du faubourg de Leffe. La ville de Dinant dut se rendre le 23 août 1466. Elle fut livrée au pillage, au sac et à l'incendie.

Vers l'an 1462, une grande tention naquit entre (les habitants) de Liège et leur évêque, Louis de Bourgogne, neveu du duc. La guerre éclata, Dinant se montrant la plus rebelle. Quelque paix et accord qu'il y eut, les Dinantais revenaient toujours à leur naturel réfractaire et superbe jusqu'à proférer mille sortes d'injures et provocations contre le duc de Bourgogne assisté par son neveu. En conséquence, le duc Philippe et son neveu Charles, dit le Téméraire, tout irrités, assiégèrent Dinant, la prirent et rasèrent tout. Tous les habitants furent tués ou mis en fuite. Le butin fut inestimable car cette ville était fort riche en raison de son trafic. Le luxe y était fort grand ce qui les avait sans doute incités à tant d'insolence tenant leur ville pour immortelle, ayant été souvent assiégée sans jamais avoir été prise. Par dérision, ils avaient fait du duc une figure à la ressemblance de son fils puis l'avaient portée vers Bouvignes où ils la pendirent à un gibet dressé là pour cet usage déclarant: « Voilà la figure du fils de votre prince, ce perfide et traitre comte de Charleroi que le roi de France a fait pendre ». Puis ils ajoutèrent, pour plus grande humiliation, que cette figure n'était que celle du fils du duc, bâtard et autres semblables opprobres tant contre le duc lui-même que contre sa femme qui était une très honnête et vertueuse princesse… Le prince Charles mena contre eux 30000 hommes et même le pape les admonesta pour s'être rebellés contre leur évêque. Mais eux contraignaient leurs prêtres à officier et précipitaient dans le fleuve ceux qui refusaient. Mais ils furent bien punis de toutes ces fautes lorsque le prince s'empara de leur cité. Le pillage dura trois jours et les plus injurieux parmi les révoltés furent punis à mort. Le duc cependant prit l'honneur de sauver les femmes en défendant expressément de les forcer et de les violer. Trois soldats ayant été convaincus de ces outrages furent pendus sur le champ. Tous les prêtres, femmes et enfants furent envoyés à Liège qui s'était aussi révoltée et fut traitée de la même manière. Pierre Bergeron (1619).

L'abbaye subit le sort de la ville : elle fut livrée au pillage, dévastée et vit son église incendiée et presque entièrement détruite, avec ses dépendances. L'abbé Wauthier de Wespin et ses religieux furent emmenés captifs. Pendant un espace de six mois, le monastère resta abandonné. Quand, après ce temps les religieux, remis en liberté, purent rentrer au monastère, ils ne retrouvèrent presque plus que des ruines. Le duc de Bourgogne avait ordonné de saisir le trésor de l'abbaye et demandait cent florins du Rhin pour la rançon de l’abbé et la restitution des joyaux. Il fallut les emprunter.

XVIe et XVIIe siècles[modifier | modifier le code]

Les murs de l’abbaye furent relevés à la hâte. Aux multiples agitations provoquées par la guerre, succède une période de remise en ordre et de relèvement. Y contribuent de nouvelles donations comme la cession testamentaire en 1489 de la seigneurie de Haute-Sorinne par Barthélemy de Spontin et son épouse. Les moulins placés sur la rivière dans les « fonds de Leffe » deviennent une source de revenus intéressante. Les textes anciens n’hésitent pas à parler d’ « usines » établies autour de ces exploitations qui, au départ familiales, prendront très vite une extension considérable. Grâce notamment à ces ressources nouvelles, la communauté connaît un siècle de redressement entre 1484 et 1583 malgré la disparition des archives et le cortège de procédures juridiques qu’elle entraîne, malgré aussi une succession d’abbatiats assez brefs et un contexte socio-économique décidément instable. Depuis le règne de Charles Quint, jusqu'au gouvernement de Marie-Thérèse (1515-1740) en effet, la Belgique fut presque continuellement le théâtre des guerres sanglantes qui éclatèrent entre la France et l'Espagne, puis entre la France et l'Autriche. Des armées amies ou ennemies sillonnaient et foulaient en tous sens les provinces, semant le plus souvent la désolation et les ruines. Parfois survenait une trêve de courte durée, motivée le plus souvent par le manque d'hommes ou de ressources.

Cette longue période d’incertitudes sociales s’accompagne parfois de troubles internes. Ainsi en 1583, l’abbé Jean de Saint-Hubert, alias Jean Massinet, abdique la dignité abbatiale. Cette abdication est-elle volontaire ou forcée ? On est assez porté à croire qu'elle fut forcée, car on lit aux Annales de Prémontrés : « En 1583, l'abbé de Prémontré, général de l’ordre, délégua l'abbé de Floreffe, Gilles d'Aisechelet, pour examiner l'état de l'abbaye de Leffe. Jean de Massinet, en abdiquant la dignité abbatiale avait exigé, sur les revenus du monastère, une pension dont l’importance excita les plaintes et le mécontentement des religieux. Gilles d’Aisechelet reçut le pouvoir de la réduire s'il la trouvait excessive, et même d’en priver entièrement l'abbé, si les bruits relatifs à sa conduite scandaleuse se confirmaient ». On ignore quel fut le résultat de cette enquête. Si toutefois il y eut désordre dans l'administration ou scandale dans la conduite de cet abbé, la bonne réputation de la communauté semble n'en avoir été point ternie.

L’horizon semble s’éclaircir pour l’abbaye lorsque Georges du Terne est appelé par acclamation à diriger les destinées du monastère. Il lui reviendra de commencer la reconstruction à neuf le monastère. De son abbatiat, on peut voir encore un bâtiment portant la date de 1604. L’abbaye jouit en ce temps d’une tranquillité relative bien que parsemée de calamités naturelles. En 1577, une épidémie de peste se déclare à Bouvignes et à Dinant, et fait de nombreuses victimes. En 1587, survient une famine importante qui perturbe durablement la vie sociale et économique. À partir de 1617 une nouvelle épidémie de peste vient désoler la région de Dinant. La maladie continue à sévir par intermittence jusqu’en 1636, année où l'abbé de Leffe, Jean Noizet, en meurt.

En 1619 l’avocat français Pierre Bergeron voyagea dans les Provinces Unies en compagnie de Monsieur et Madame de Blérancourt et de Nicolas Le Saige, abbé prémontré de Saint-Martin de Laon. Il évoque son séjour à l’abbaye de Leffe :

Au bout du faubourg de la ville, allant vers Liège, se situe l'abbaye de Leffe, de l'Ordre de Prémontré, sous la filiation de l'Abbé de Floreffe… L'église semble être un bâtiment fort ancien et il y a aussi un, assez beau logis pour l'Abbé et ses religieux. Dans la cour abbatiale, une fort belle fontaine d'eau claire verse l'eau à travers divers tuyaux artificiels. Mais je ne puis honnêtement oublier comment l'Abbé nous fit un fort beau festin parce que Monsieur l’Abbé de l'abbaye Saint-Martin de Laon nous accompagnait, Monsieur et Madame de Blérancourt et moi, depuis que nous avions quitté cette ville. Quelques personnes de Dinant furent conviées à ce festin où «il fut assez largement bu». Entre autres, le Bourgmestre de Dinant qui, non content d'en avoir pris une bonne part, voulut encore suivant l'honnête et courtoise coutume des lieux attaquer avec le verre plein les sieur et dame. S'en étant excusés doucement à la française et cherchant avec dextérité d'esquiver cette importunité, ils s'avisèrent de la refuser et de la rejeter sur moi gaiement, pensant que je pourrais plus aisément en échapper de ce gentil bourgmestre qui, comme un dogue acharné sur sa proie, grondait encore du refus qui lui avait été fait. Pour mon malheur, j'étais coincé au bout de la table et je ne pouvais sortir aisément. Voyant que je refusais également, le plus honnêtement et doucement possible, il commença à s'approcher de plus en plus près de moi me mettant sous le nez le verre plein avec un regard furieux et une parole enrouée, entrecoupée, me lâchant quelques vapeurs bacchiques particulièrement odoriférantes. Ce contraste dura quelque temps entre le oui et le non tant il semblait vouloir en venir à de dangereuses violences et moi, non sans quelque appréhension, de le voir armé d'un grand poignard « sur les rognons »… Sur quoi, de bonne fortune, la compagnie se leva et chacun prit congé. Je me sauvai sans dire un mot pour échapper au danger d'une mauvaise digestion. De là, nous allâmes reprendre notre barque pour poursuivre notre route mais je vous assure que notre vénérable magistrat nous accompagna jusqu'au bord de l'eau en me regardant de travers. Sans m'amuser de lui faire aucun compliment ni adieu, je me retirai bien vite de sa vue et de sa furie sans quoi, avec tout le respect pour le seigneur et la dame que j'accompagnais, je me serais porté à un mauvais parti. Ceci montre les inconvénients auxquels on est sujet en festoyant avec ces Liégeois qui, ayant le vin en tête, ne se soucient pas plus de donner un coup de dague ou de couteau à un homme que d'avaler un verre de vin. Pour moi, je peux bien conter cette histoire, ne m'étant jamais vu en telle peine en tous mes nombreux voyages que je fis en Allemagne et dans les Pays-Bas.

Celui-ci avait été nommé coadjuteur de George du Terne en 1603, à l’âge de 23 ans. Il lui succéde fin 1610 et semble briller par un talent d’administrateur peu ordinaire. Son abbatiat est marqué par un événement majeur sur le plan régional : Le 21 novembre 1618, fête de la Présentation de la Sainte Vierge au temple, L’abbé Noizet préside à Foy, près de Dinant, une importante cérémonie religieuse en présence d’une grande foule. Il s'agissait de la translation de la statue miraculeuse de Notre-Dame, du château de Celles dans l'église du village de Foy, lieu de sa découverte.

Durant cette période, l'abbaye de Leffe put endurer sans trop de difficultés les famines et les campagnes militaires qui troublèrent et désolèrent la région. La protection du roi de France n’y était pas pour rien. En effet, Louis XIII, qui avait en grande estime l'ordre de Prémontré, lui avait, en 1632, octroyé une sauvegarde pour la sécurité de ses personnes et de ses biens, tant en France que dans les pays alliés. Alors même qu'elle avait reconnu l'autonomie des Pays-Bas catholiques sous le gouvernement d'Albert et d'Isabelle, l’Espagne accorda elle aussi des subsides considérables, car elle avait grandement à cœur le triomphe de l'Église catholique sur la fronde protestante. De tels appuis étaient bien nécessaires pour faire face aux dépenses énormes nécessitées par des calamités de longue durée. Le fléau qui avait causé la mort du prélat Jean Noizet et de plusieurs religieux désorganisa la vie conventuelle pour quelque temps. Ancien curé de Lisogne, Désiré Gouverneur reprit après quelques mois la charge de gouvernement et s’en acquitta avec sagesse et discrétion jusqu’à sa mort en 1653. Jacques Malaise lui succédera. Malheureusement il décède après 40 jours, avant même de recevoir la bénédiction abbatiale. Il était le compositeur de plusieurs motets à trois voix aujourd’hui disparus dont le célèbre musicologue Fétis écrivit dans sa bibliographie universelle des musiciens qu’ils sont « d’une couleur mélodique très agréable et il en est d’un caractère grave et solennel ». Perpète Noizet reprendra les rênes du gouvernement de 1653 jusqu’à 1672. Son épitaphe indique qu’il fut très aimé de ses religieux et doué de grandes qualités d’âmes et de corps. Ses mérites lui attirèrent l'estime du chapitre général de l'Ordre, qui lui donna ainsi qu’à ses successeurs le titre d’abbé d'Iveld, un monastère du diocèse de Mayence passé au luthéranisme. Par cette fiction, les abbés de Leffe obtenaient l'usage de la mitre et des insignes pontificaux dont la plupart des autres abbés prémontrés jouissaient depuis le XIVe siècle. En 1661, Perpète Noizet fit élever une aile de bâtiment parfaitement conservée jusqu'à aujourd'hui et portant la date de sa construction avec la devise Virtute perenni.

Un document nous indique que vers cette époque, le monastère était habité par seize religieux. Il possédait un revenu évalué à douze mille florins. En outre, treize autres religieux desservaient les cures dont l'abbé avait la collation.

Successeur de l’abbé Gouverneur, Pierre Lefèvre, n’avait pas été curé, contrairement à la plupart des autres abbés de Leffe. Il avait toujours résidé à l’abbaye, où il avait rempli les charges de sacristain, maître des novices et proviseur. Familiarisé avec toutes les exigences de la discipline conventuelle, il était bien préparé au maintien de la vie claustrale. Il n’hésita pas à faire révoquer un curé indigne, à se montrer plus sévère dans la formation des novices et à en renvoyer certains. Sa compétence financière était aussi bienvenue en ces temps troublés : En 1683 le roi Charles II d'Espagne, se vit obliger de résister par les armes aux prétentions de Louis XIV. Pour subvenir aux frais de la guerre, il leva des impôts considérables sur les provinces des Pays-Bas. Cette mesure épuisa de nouveau les ressources d'un grand nombre d'abbayes. En 1690, après la bataille de Fleurus, les Français victorieux imposèrent une forte contribution sur la province de Namur. Dans ces deux circonstances, l'abbaye de Leffe dut naturellement intervenir pour sa quote-part. Une déclaration de 1700 relative aux biens situés dans le comté de Namur, dénote la présence continue de ces ruineuses impositions. Il arrivait heureusement que celles-ci soient tempérées. Ainsi, en 1696, Louis XIV fit à l'abbaye de Leffe la remise d'une rente de vingt-cinq sacs et demi d'avoine, due aux domaines. Vingt et un ans auparavant, les Français, sous la conduite du roi, s'étaient en effet rendus maîtres de Dinant où il établirent tout un nouveau système de défense. Ils construisirent entre autres un fort avancé sur les terres de la ferme de Malaise, appartenant à l'abbaye. Dominant le ravin de Saint-Jacques, ce fort protégeait la citadelle par son côté le plus faible, mais il causait un grand préjudice à l'abbaye de Leffe, en lui enlevant d'excellentes cultures et une carrière de bon rapport. L'abbé Lefèvre demanda comme juste compensation, la remise de la rente précitée, ce que le roi Louis XIV lui accorda gracieusement par ordonnance. C’est sans doute cet allégement de charge qui lui permit d’ajouter au monastère toute une aile de bâtiment qui existe encore, et qui porte la date de 1682. Bon religieux, administrateur avisé, le Père Lefèvre semblait aussi avoir une conscience assez forte de la fraternité spirituelle qui doit présider aux relations entre communautés prémontrées. Les archives de l’abbaye recèlent encore une copie du pacte d’amitié et de solidarité qu’il avait établies entre sa communauté et celle du Beau-Repart à Liège. Il s’agissait d’un engagement à une prière réciproque pour les défunts et intentions respectifs de chaque communauté.

XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Marchant sur les traces de son prédécesseur, Perpète Renson (1704-1743), ancien curé de Dorinne, poursuivit la montée vers une plus grande perfection religieuse. Dès le début de sa prélature, il favorisa les tendances au renouveau connu sous le nom d’ « antique rigueur », introduit au siècle précédent dans une partie de l’ordre par la réforme de lorraine de l’abbé Servais de Lairuels. Il décida de rétablir dans leur observance primitive les prescriptions statutaires, principalement en ce qui concerne le vœu de pauvreté, auquel certains usages avaient apporté des adoucissements. En 1707, il supprima le pécule attribué personnellement à chaque confrère, auquel ses prédécesseurs n’avaient pas osé toucher. Il rétablit le vestiaire commun, sous la direction d’un religieux qui devait veiller à procurer aux frères tout ce dont ils auraient raisonnablement besoin. Ces réformes procédaient d’un programme bien précis visant à ramener la communauté vers une plus grande austérité et vers une simplicité de vie plus conforme à l’état religieux. À l’exemple de son prédécesseur, il n’hésita pas à faire rentrer dans leurs foyers ceux qui ne présentaient pas de garantie de stabilité dans leur vocation. Par ailleurs, l'abbé Renson usa largement et intelligemment des économies de ses prédécesseurs et de celles qu'il parvint à réaliser lui-même. L'église et le monastère avaient eu beaucoup à souffrir par suite des guerres et des malheurs du temps ; il en entreprit la réparation. En 1705, il fit restaurer le dortoir des religieux ; en 1707, il agrandit et embellit le jardin à leur usage. De 1707 à 1710, il acquit deux propriétés près de Ciney. En 1710, il fit construire la grande ligne des bâtiments : moulin, granges, remises. Quatre ans après ces travaux, déjà si importants, l'abbé Renson ordonna la reconstruction complète de l'église, et en posa la première pierre le mardi de Pâques, 3 avril 1714. Terminée en mai 1719, elle reçut, le 16 de ce mois, la visite et les félicitations du Prince-Évêque de Liège, qui en fixa la dédicace au 23 juillet. Mais ce prélat étant tombé gravement malade, il délégua l'évêque de Namur, Ferdinand-Paul. L'église de 1714 avait deux cents pieds de longueur sur quatre-vingts de largeur, et était partagée en trois nefs par deux rangs de colonnes doriques; la nef du centre était fort élevée. Le cœur était orné de médaillons sculptés représentant les saints de l'ordre des Prémontrés, et sous le marbre du sanctuaire, se trouvait une crypte du XIIe ou XIIIe siècle, portée par une double rangée de colonnes. Deux ordres de pilastres décoraient le portail, qui se terminait par un fronton. Le boisage passe pour un beau morceau de menuiserie et de sculpture. On y remarque les quatre évangélistes et les quatre grands docteurs de l'Église, de hauteur naturelle. Les sous-ailes sont ornées d'excellents tableaux qui représentent les traits de la vie de saint Norbert.

Perpète Renson paracheva l’extension du domaine abbatial en 1734, lorsqu’il acquit une partie de la seigneurie de Dorinne, pour laquelle il fit relief devant la cour du Prince-Évêque de Liège, le 18 juin 1737. C’était là le chant du cygne des pratiques féodales. En effet, le 9 février 1737, les députés de l'état ecclésiastique du duché de Luxembourg invitaient l’abbé Renson à leur adresser un détail des possessions de son abbaye en ce duché, avec spécification de leurs revenus actuels. C'était le prélude des vexations qu'allaient bientôt subir les communautés religieuses qui se trouvaient sous la dépendance du gouvernement autrichien.

Augustin Lambreck, successeur du prélat Renson allait commencer à en connaître les amertumes. Celui-ci reçoit la charge abbatiale le 23 octobre 1743. Reconnu comme un fidèle gardien de la discipline religieuse, il contribue au réchauffement des relations avec l’abbaye-mère de Floreffe. Continuant l'œuvre de son prédécesseur, dont il avait été l’architecte, il fait construire le corps de logis qui porte pour devise : Pax huic domini 1747. Il meurt le 13 décembre de cette même année. Mais c'est son successeur, l’abbé Guissart qui devait revoir des jours pénibles pour son abbaye. Un esprit d'hostilité envers les institutions monastiques et des tentatives de substitution du pouvoir civil au pouvoir spirituel commencent à se manifester sous le règne de Marie-Thérèse (1740-1780). Cette princesse est très attachée à la religion mais elle nomme successivement comme gouverneurs des Pays-Bas trois ministres plénipotentiaires imprégnés de la philosophie des Lumières qui s'immiscent dans les affaires ecclésiastiques. À partir du XVIe siècle, dans le comté de Namur et le duché de Luxembourg, l’acquisition des biens immeubles par les monastères avait peu à peu été défendue à moins d’une autorisation expresse ou d’un octroi du souverain. Les biens acquis en vertu de pareil octroi étaient dits amortis, c'est-à-dire soustraits à la juridiction civile, pour être soumis à l'autorité ecclésiastique et par là même, dans certains cas, exempts des charges et impositions publiques. Les biens acquis par les monastères sans un octroi régulier du souverain étaient sujets à confiscation une année après leur prise de possession. En vertu de l'édit de Marie-Thérèse du 15 septembre 1753, tous les monastères doivent envoyer aux fiscaux de leur ressort une liste exacte des biens non amortis, et les vendre publiquement aux conditions qui leur seront prescrites sous peine de confiscation. Ils doivent également faire la preuve de l’amortissement de leurs autres biens. Le tiers des biens confisqués sont dévolus aux dénonciateurs des biens non amortis. Quoique située dans la principauté de Liège, l'abbaye de Leffe a des possessions assez nombreuses dans les Pays-Bas autrichiens. Pour se conformer à l'édit, l'abbé de Leffe envoie aux responsables concernés une déclaration des biens et revenus non amortis que l'abbaye possède dans leur ressort. Il est en outre à la base d’une entente entre divers supérieurs religieux en vue de demander l’amortissement d’un certain nombre de biens. Ce lobbying permet à un grand nombre de communautés religieuses de conserver leurs biens. C’est ainsi que Perpète Guissart peut accorder au chapitre de la cathédrale de Namur un prêt important pour l'aider à reconstruire cette église. Le répit qui marque l’abbatiat de Frédéric Coppée et du fort regretté Norbert Boulvin est cependant de courte durée.

Élu 5le abbé de Leffe, Frédéric Gérard succède à Norbert Boulvin le 17 mai 1780, à l’âge de 37 ans. Il reçoit la bénédiction abbatiale le 18 juin de la même année dans la chapelle du prince de Chimay, auprès de laquelle il reviendra mourir, accablé de douleur, trente-trois ans et demi plus tard.

L'abbatiat de Frédéric Gérard sera traversé par bien des épreuves, prélude à la catastrophe finale de 1794. Le début du gouvernement de l’abbé Frédéric Gérard ne présage pourtant point les calamités qui vont suivre. Il coïncide avec l'avènement de Joseph II, dont on espère la continuation de l’ère de prospérité dont les Belges avaient joui sous Marie-Thérèse. Mais par une suite de réformes imprudentes et mal accueillies, Joseph II va provoquer l'insurrection.

Troubles de 1789[modifier | modifier le code]

À partir de l’été 1789, l'effervescence dans les villes principautaires sonne le glas des institutions héritées de l'Ancien Régime. Le 18 août, les démocrates liégeois se révoltent, en désaccord avec leur seigneur, Mgr de Hoensbroeck. Une semaine plus tard, les Dinantais, aigris par la misère économique leur emboîtent le pas.

L'administration de la ville était alors dans un état déplorable, les finances non assainies. Lors du dernier remaniement constitutionnel en 1772, François Charles de Velbrük, le prince-évêque, avait concentré le pouvoir de la ville dans les mains d'une minorité.

De surcroît, voici que l'administration communale aliène, sans autorisation préalable, plusieurs biens pour alléger le poids de l'endettement. Parmi ceux-ci des bois et trieux que l'abbé Frédéric Gérard acquiert via son proviseur, Isfrid Petit. Ces transactions provoquent l'indignation des habitants déjà inquiets de l'augmentation des impôts directs. Les petites gens perdent patience et réagissent.

Le 25 août, les députés des métiers de la ville déposent les membres de l'ancienne régence qui se retirent sans être inquiétés. Les impôts oppresseurs sont abolis, les règles constitutionnelles en vigueur avant 1684, fondées sur les usages et les privilèges, sont rétablies. Cette prise du pouvoir pacifique est fêtée. Le clergé local s'associe aux réjouissances. La "révolution tranquille" dure dix jours. Elle porte au pouvoir des hommes modérés connus pour leur intégrité. Mais les "vieux démons" réapparaissent lorsqu'il s'agit de se pencher sur le délicat dossier de la fiscalité. Malgré des changements favorables apportés à l'administration, certains intérêts privés prennent le pas. Et c'est tout surpris que les Dinantais se voient entraînés dans le tourbillon qu'inaugure la Révolution brabançonne.

Celle-ci met en présence l'armée autrichienne et les "troupes patriotes belge" qui s'accrochèrent à Dinant, le 25 novembre. L'incident fut de courte durée. Les Autrichiens se replièrent vers Namur, puis dans le Luxembourg resté fidèle aux Habsbourg. Entre-temps, les Patriotes, réorganisés par le colonel prussien Von Koelher, s'étaient installés sur la rive gauche de la Meuse à Bouvignes.

Pendant 7 mois, Dinant fut ainsi victime d'un blocus la privant de ses contacts commerciaux. La circulation sur la Meuse, devenue ligne de démarcation entre les belligérants, s'avère quasi impossible. Malgré ses tentatives de faire respecter son intégrité territoriale, la ville ne peut éviter des dégâts matériels importants.

Le 27 juin 1790, les Autrichiens s'installèrent dans la cense de Viet, propriété et refuge des Prémontrés de Leffe, pour y établir leur quartier général. Ils investirent ensuite les Fonds de Leffe et installèrent dans l'abbaye abandonnée précipitamment par la communauté, une batterie de canons pointée devant Bouvignes. Les Patriotes reviennent à l'assaut, les combats sont acharnés au point de pousser les Autrichiens à se replier sur Viet, laissant dix hommes sur le terrain.

À Dinant, les Patriotes n'hésitent pas à pointer leur tir meurtrier sur la ville. Forts de l'un ou l'autre assaut, les Patriotes tentèrent à la mi-novembre une nouvelle expédition contre la cense de Viet, mais en pure perte.

L'ouverture de négociations conduisit au retour des Autrichiens. L'assemblée des métiers se soumit et les autorités impériales réhabilitèrent l'ancienne administration qui se retrouva aux prises avec les difficultés financières qui avaient provoqué son renversement.

La victoire de Jemappes, remportée le 6 novembre 1792 par le général français Dumouriez, décide du sort de Dinant déjà livrée aux incursions de la garnison française de Givet. Trois cents cavaliers et deux cents fantassins de l’armée des Ardennes occupent le Namurois. Le régime d'occupation peut désormais s'instaurer à la nuance près, qu'au départ la République se présente en libératrice. Il faut conquérir les cœurs. En fait, les troupes françaises sont accueillies avec confiance par des populations contentes d'être vengées des échecs de leur révolution mort-née.

À Dinant, on est loin du délire surtout lorsque les Républicains installent leur quartier d'hiver dans la ville et ses alentours, le 8 novembre. Le 16 décembre, les Dinantais partisans du nouvel ordre convoquent le peuple par voie d'affiches et par "son de caisse" en l'église du collège des Jésuites. Le peuple est invité à se choisir une assemblée provisoire. La ville et sa banlieue sont divisées en 6 sections. L'abbaye et les "fonds de Leffe" forment la première et les réunions des nouveaux citoyens-électeurs se déroulent dans l'abbatiale, tout comme pour les autres sections regroupées dans les principaux édifices religieux de la ville. 66 électeurs sont élus et ceux-ci désignent à leur tour 27 administrateurs pour la ville et 5 jurés. Le jour de l’An 1793, après avoir entonné le Chant des Marseillais aux dépens du Te Deum prévu, ils proclament dans la collégiale Notre Dame la République. Ce n'est pas encore l'annexion mais tous font serment selon les termes du décret du 15 décembre abolissant l’Ancien Régime avec ses droits féodaux. Tous les biens des associations laïques et religieuses sont supprimés. Les gens d'église sont alors mis à contribution.

Frédéric Gérard et Sœur Julie Delplace, supérieure des Ursulines, se voient intimer l'ordre de meubler le couvent des Croisiers converti en hôpital militaire. Bien conscientes du danger, les communautés religieuses essayent avec le plus de discrétion possible de soustraire à la vue de l'occupant des valeurs mobilières. Ces agissements sont dénoncés à l'autorité militaire. Le général Tourville, commandant de la garnison française à Dinant, réagit avec fermeté. Il requiert l'administration communale et envoie des officiers pour mener au plus vite des perquisitions en vue de découvrir les receleurs.

Pour parfaire cette sentence, le citoyen Charles-Henri-Frédéric Bosque, juge de paix à Paris, arrive à Dinant le 22 janvier 1793, muni d’"instructions spéciales". Le conseil exécutif provisoire de la République lui confie pleins pouvoirs sur une vaste circonscription couvrant tout Dinant, l'Entre-Sambre et Meuse, les villes de Huy, Thuin et Couvin. L'appui militaire lui est aussi assuré ainsi que l'aide du président du nouveau département des Ardennes, Étienne Lehoday. Pour ce qui concerne les biens ecclésiastiques, la nouvelle administration peut s’appuyer sur le principe décrété par la Convention, déclarant que ces biens appartiennent à la nation; que l'Église n'en a que l'usufruit et que la nation peut les reprendre en cas de besoin. Bosque se met aussitôt au travail et des contributions énormes sont partout exigées avec une extrême rigueur, ce qui oblige les communautés religieuses à vendre immédiatement des biens, dès lors naturellement très dépréciés. Le 7 février, les portes de l'abbaye de Leffe sont forcées. En présence de trois représentants de la municipalité, Le juge de paix interroge l'abbé Gérard sur la disparition des biens mobiliers. L’abbé garde le silence et, puisque la fouille des bâtiments conventuels n'a rien donné, le citoyen Bosque ordonne la garde à vue de l'abbé Gérard et fait emporter par ses hommes les registres et papiers du monastère. Pendant quatre jours, Frédéric Gérard reste enfermé dans sa chambre pour méditer sur "ses égarements". Sur ordre de la municipalité, il est ensuite emmené afin de subir un interrogatoire serré. Mais l'abbé s'obstine et pour cause, les objets convoités sont cachés à Namur. Il est alors séquestré dans une maison voisine de l'hôtel de ville. Sa détention sera longue et pénible. Ses geôliers l'insultent et lui donnent le titre de "premier tyran et plus grand despote de Dinant". Les autres religieux de la communauté sont aussi inquiétés. Ils comparaissent plus d'une fois devant les autorités communales plutôt embarrassées par cette affaire. Celles-ci réclament une caution de 50 000 florins pour la libération de Gérard mais Bosque s'y oppose. La détention se poursuit et s'avère payante. La cachette est révélée. L'inventaire des valeurs mobilières commence le 13 février et se poursuit le 26 février et le 5 mars suivants. Au total plus de 1 700 onces d'argent, évaluées à 8 554 livres sont inventoriées par Henri Nalinne, citoyen-orfèvre de Dinant. La croix processionnelle, les six grands chandeliers du maître autel, la crosse abbatiale, calices, encensoirs, jusqu'aux couverts de table et même une cuillère à ragoût, rien n'échappe au contrôle.

Contre toute attente, Frédéric Gérard reste en état d'arrestation. Bien que Liège soit réoccupée par les Impériaux le 5 mars, Bosque et Lehoday se sentent en position de force et refusent jusqu'au dernier moment d’élargir l'abbé Gérard qui ne rejoindra sa communauté qu'après le départ des Français, le 18 mars.

Profitant de la contre révolution qui sévit dans tout le pays de Liège, un billet du fr. Jacques Letellier, curé de la paroisse Saint Georges de Leffe, informe l'abbé Gérard d'une démarche effectuée auprès du Notaire Develette, de Dinant, en vue de récupérer l'argenterie confisquée.

Le retour des Autrichiens et le rétablissement sur le trône épiscopal de Liège du prince François Charles de Méan seront de courte durée. Dès le printemps 1794, les Français reprennent l'offensive. À Dinant, c'est la panique. Les tenants de l’Ancien Régime fuient, l'émigration commence. 161 Dinantais dont 88 religieux (Capucins, Prémontrés et Croisiers) et religieuses (Ursulines, Sœurs Grises et Carmélites) quittent la cité en toute hâte. 23 dirigeants de l’Ancien Régime, nobles et bourgeois aisés, leur emboîtent le pas avec leur famille et leur fortune mobilière. Ce 28 mai 1794, parmi les Prémontrés de Leffe, 11 d'entre eux dont l'abbé Gérard affrètent dans la plus grande précipitation des barques louées à un aubergiste de Leffe qui les emmène, cachés sous des bottes de paille, jusqu'à Maastricht. À noter que l'avisé aubergiste factura ces bottes lors du retour des religieux le 8 novembre suivant ! Un second groupe quitta l'abbaye le lendemain du 28 mai.

Ces départs provoquent l'anarchie. Les biens des émigrés sont saccagés. Sous le couvert de la République, le doyen-maire de Givet, François Delecolle, s'approprie une quantité de marchandises pour le compte de l'État. Agissant en qualité de commissaire auprès des armées, il pénètre dans les maisons d'émigrés et visite les édifices du culte, riches en matières métalliques. Il saisit le mobilier et emporte le plomb des toitures laissant à nu les murailles et les charpentes des bâtiments. Il s'en prend en particulier à l'abbaye de Leffe, inoccupée à la suite du départ des Prémontrés. Il réquisitionne des bateaux et fait charger les cloches, les fers, les cuivres, les grains, meubles et autres effets de la bibliothèque. Au retour d'émigration, les Prémontrés découvrent leur maison éventrée.


Jadis, terre de nantis, la Cité des Copères se retrouve en cette fin d'été 1795 déchirée et exsangue. Les contributions financières ou en nature exigées par le Comité de Salut publie l'étranglent. Déjà grevée d'un passif de 40 000 livres, elle se voit imposer un impôt exorbitant chiffré à 600 000 livres sur les 5 millions que la République Thermidorienne réclame au Pays namurois. Dans la répartition qui se fit de cet impôt, l'abbaye de Leffe doit solder dix-huit mille cent treize livres et neuf deniers. La ville est de plus obligée de fournir 30 000 livres de pain, de procurer vivres et vin aux blessés et malades qui arrivent à l'improviste. Ultime humiliation, la République prend en otage divers habitants dont l'exil durera cinq mois dans la forteresse de Libremont à Givet. Les institutions de la cité, à présent calquées sur celles du modèle français, sont désormais dans les mains d'une bourgeoisie avisée en affaire qui saura, le moment venu, tirer profit des bienfaits de la liberté.

Le 5 mai 1795, la république met en location les jardins et le vignoble attenants à l'abbaye que les religieux avaient dû abandonner, en attendant leur vente définitive. La Belgique est réunie à la France, le 1er octobre 1795, et soumise, en conséquence, à toutes les lois portées par le pouvoir législatif. Afin d'empêcher l'aliénation des biens ecclésiastiques, au détriment de la nation, on décrète, le 14 octobre 1795, que ces biens ne peuvent être ni vendus, ni échangés, ni hypothéqués par les détenteurs, que les biens des corporations ecclésiastiques séculières et régulières ne peuvent être affermés que par devant personnes publiques, et qu'à l'intervention des directeurs du domaine ; enfin que chaque établissement ecclésiastique, séculier ou régulier, doit remettre, dans les dix jours, entre les mains du directeur des domaines, un état détaillé de ses biens et un catalogue de ses livres et manuscrits. On défend également, par un décret du 18 octobre 1795, à toute communauté ecclésiastique de faire dans leurs forêts et plantis aucune coupe, abattis ni enlèvement de bois, sans y être spécialement autorisés par les représentants du peuple. Le 1er septembre 1796, le gouvernement supprime en Belgique « les congrégations et ordres réguliers, monastères, abbayes, prieurés, chanoines réguliers, chanoinesses et généralement toutes les maisons ou établissements religieux de l'un et de l'autre sexe ; » il confisque tous leurs biens meubles et immeubles, et il donne un bon de quinze mille francs aux religieux, de cinq mille francs aux frères convers, de dix mille francs aux religieuses, et de trois mille trois cent trente-quatre francs aux sœurs converses. Ces bons ne peuvent être employés qu'en acquisition de biens nationaux, situés dans les Pays-Bas. Le religieux n'existe plus : aux yeux de l’état, c'est tout simplement un citoyen soumis aux lois de son pays, déchargé des devoirs de sa profession et pouvant se marier, trafiquer, acquérir des possessions. Or le vœu de pauvreté rendait ces religieux personnellement incapables de posséder ; d’un point de vue ecclésiastique, ils n'auraient même pas pu accepter les bons que le gouvernement leur offrait comme pension alimentaire, si le Pape Pie VI ne leur avait pas donné les dispenses nécessaires. Ces bons, mis en commun, permettent aux religieux de racheter quelques-uns de leurs biens.

Outre le rachat de fermes et autres biens ayant appartenu à leur abbaye, deux religieux, nommément l'abbé Gérard et le père George, mais avec la coopération d'autres confrères et même de laïques, obtiennent le rachat de l'abbaye, de son église et propriétés adjacentes dans l’espoir sans doute de rétablir plus tard la vie religieuse à Leffe. Les jours meilleurs tardant à venir, des biens furent revendus par certains. Saint-Hubert de Sir de Melin, laïque associé à la première adjudication devint second acquéreur de l'église, du monastère et de ses dépendances. Il fit démolir l'église, dont il ne resta que des pans de murs, qui avaient résisté à la sape et à la mine, et dont on voit encore un morceau de nos jours

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Le 12 octobre 1812 Frédéric Gérard, lègue tous ses biens à sa nièce avec mission de restaurer l’abbaye quand ce sera possible. Il meurt en 1813. Revendue en 1816 à une société française de Monthermé gérée par Auguste des Rousseaux, l'abbaye fut convertie en verrerie ; dans les ruines de l'église on établit les fours et les ateliers de fabrication ; dans une partie du couvent, on logea les familles d'ouvriers. Cette industrie dura 15 ans, puis la société s'écroula en 1830. Des créanciers reprirent ce bien et le conservèrent jusqu'en 1839. Mis de nouveau en vente à cette époque, il ne trouva point d'amateur. Une partie de l’abbaye fut alors convertie en papeterie, puis en fabrique de lin ; l'autre partie, à savoir : la ferme comprenant la brasserie, les étables, les écuries, les celliers, trois corps de logis, anciens quartiers du père Abbé et des moines, fut vendue à en 1842 à M. Jean-Joseph Wauthier de Leffe. Le décès de sa veuve, le 13 février 1883 décida de la remise en vente de la propriété. L'abbaye de Leffe semblait promise à l'oubli comme d'autres maisons religieuses. En 1844, le dernier religieux survivant de l'abbaye meurt. Tout semble fini lorsqu'un événement étranger va faire revivre l'abbaye mosane.

Renaissance de l'Abbaye[modifier | modifier le code]

D’héritage en héritage, l’abbaye est finalement achetée par Henri Collard, qui la revend quelques jours plus tard (le 29 novembre 1902), par acte passé devant le notaire Alfred Laurent de Dinant, à des chanoines prémontrés français de Frigolet, près d’Avignon. Ceux-ci s’attendent en effet à être chassés de France par la loi Combes qui interdit aux communautés « sans utilité sociale » de posséder des biens fonciers. Ils se réfugieront à Leffe vers la mi-avril 1903. Malheureusement, les bâtiments ne sont nullement prêts à les accueillir. De grand travaux sont réalisés, avec l’aide notamment de l’évêque de Namur, Mgr Thomas-Louis Heylen, lui-même prémontré et ancien abbé de Tongerlo.

« Dès notre arrivée, nous avons mis toute notre ardeur à organiser la maison afin de la rendre habitable, car nous étions arrivés dans un vrai chantier de démolition et de transformation… Quand la communauté à peu près fut logée, on songea à édifier une chapelle. Jusqu'alors on s'était contenté d'une grande salle assez belle mais insuffisante pour nos messes solennelles et surtout pour y recevoir les fidèles. L'aile du Nord de l'ancienne abbatiale, qui était une vaste grange, fut choisie pour être transformée en chapelle… On plaça sur les murs les beaux tableaux de Mignard que nous avions enlevés des boiseries de Notre Dame du Bon Remède et qui certainement auraient disparu après notre départ de Frigolet. Les stalles de l'ancienne chapelle de Saint-Michel qui nous avaient suivis garnirent le chœur… De plus, nous avions fait venir toute notre sacristie, ses ornements et vases sacrés qu'on avait soustraits au séquestre et cachés dans une famille dévouée de Maillane qui nous les avait soigneusement gardés. Le Gouvernement belge les avait exonérés des frais de douane… L'ancienne grange de Leffe avait disparu, parée et ornée comme une épouse, elle prit l'allure de la maison de Dieu » A. CHAIX, O.Praem.« Les Pères prémontrés de Frigolet en exil » Le petit messager, 1966

Les chanoines remettent les bâtiments en état et aménagent une nouvelle église abbatiale dans la grange construite par l'abbé Perpète Renson en 1710.

Il faut dire des responsables de la communauté d’alors que leur personnalité était à la hauteur des épreuves qu’ils avaient à endurer. Le Prélat Godefroid Madelaine fut prieur de l’abbaye de Mondaye, en Normandie, durant de longues et pénibles années et devint abbé de Frigolet en 1899. Il fut conseiller spirituel de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et parvint à faire éditer L’histoire d’une âme en 1898. Son prieur, Adrien Borelli, qui allait lui succéder en 1919, n’avait pas une moindre stature spirituelle : humble mais avisé, il se fera une excellente réputation auprès des dinantais notamment pour sa bonté et son grand savoir herboriste et médicinal qu’il mettait volontiers au service des grands comme des petits.

La communauté en exil allait devoir souffrir des rudes conséquences de l'invasion de la Belgique par les Allemands. Le 15 août 1914, la bataille s'engagea à Dinant. Après avoir été repoussés par l'armée française, les Allemands envahirent la ville, le 21 août. Entre le 22 et le 24 août, 674 civils sont exécutés, et 950 maisons livrées aux flammes en représailles à l’assassinat de soldats allemands par des supposés francs-tireurs..

Deux religieux qui voulaient s'enfuir par la Leffe sous l'abbaye, sont abattus par les Allemands. Mais surtout, parmi les Leftis amenés par les Allemands au matin du jour funeste, 43 hommes dont le portier de l'abbaye sont sommés de sortir et sont fusillés sur la place de l'abbaye avec 31 autres. Leffe, avec son total de 227 victimes civiles tient le triste record de l'ensemble des victimes de l'agglomération de Dinant.

23 août 1914: Les exaltations allemandes
Le père Adrien Borelly, alors prieur de l'abbaye, a relaté longuement les événements tragiques qui se sont déroulés le 23 août 1914 :Le 23 août vers 7 heures du matin, les soldats allemands arrivèrent sur la place de l'abbaye. Brisant les portes et pénétrant ainsi de force dans les maisons, ils en chassaient les habitants qu'ils nous amenèrent par groupes en les terrorisant et en les obligeant à tenir les bras levés. Vers 9 heures, le cloître abritait déjà plus de trois cents personnes affolées. Quelque temps après, un officier vint et donna ordre de rassembler tous les hommes. Les religieux, persuadés qu'il s'agissait d'un appel, recherchèrent tous les hommes dispersés dans la maison. Tous les hommes défilèrent devant lui : ils étaient quarante-trois. Une minute se passa… Un cri d'effroi s'élève… Il est poussé par ces quarante trois hommes, tués sur la place de l’Abbaye en face du mur blanc de la maison Servais. Le même 23 août, vers midi un officier du 178e saxon se présente au Révérendissime Père et lui dit: « Vous allez verser 60 000 francs pour avoir tiré sur nos troupes. Si, dans deux heures, la somme n ‘est pas versée, le feu sera mis à votre maison », Le Père Abbé proteste en vain de l'innocence de tous, l'officier maintient ses dires et ses exigences. Le Révérendissime supplie alors et demande au moins la réduction d'une pareille somme, impossible à trouver soit à la maison, soit au-dehors. L'officier consent enfin à en référer au chef qui l'a envoyé. Il revient au bout d'un moment et annonce qu’on se contentera de 15 000 francs, qu'il reviendra à 15 heures précises et que, faute de versement., l'incendie du couvent aura lieu de suite. Il fallut bien se résigner devant les menaces. Les femmes prisonnières furent mises au courant de la situation si critique pour tous. Elles se cotisèrent pour arriver à parfaire la somme que la caisse de l'abbaye était incapable de fournir. On arriva ainsi péniblement à réunir ces 15 000 francs. À l'heure dite, l'officier se présente. Il est accompagné cette fois de soldats, baïonnette au canon, et d'autres chefs encore. Lui-même braque son revolver sur le Révérendissime Père, puis le dépose sur le bureau, à sa portée, se dégante, et compte pièce par pièce les 15 000 francs étalés sur la table. L'officier met le tout dans ses poches, tout en protestant qu'il ne veut pas accepter d'argent ecclésiastique. Il donne un reçu écrit d'avance en allemand, et s'en va revolver au poing.

Le 24 août, une perquisition est menée et la découverte à l’abbaye d’un vieux pistolet rouillé et d’une antique hallebarde, utilisée par le suisse de l’église fournissent prétexte à accuser les Pères de rébellion. Les religieux chassés de l'abbaye furent emprisonnés dans l'école régimentaire. Le 28 août, dix sept religieux dont l'abbé allèrent grossir les colonnes de prisonniers en partance pour l'Allemagne. Les prisonniers firent halte à Marche, dans le Luxembourg. Là, ils retrouvèrent les Carmes de Tarascon, en exil dans cette ville. L'Autorité allemande les y constitua prisonniers sur parole. Le 24 septembre suivant, le général von Lonchamp leur rendit la liberté et les disculpa. La communauté se réfugia chez les Bénédictins de Ligugé en exil à Chevetogne et y demeura jusqu'en décembre.

Le Père Adrien Borelly, alors prieur, se rendit à Leffe pour constater l'état des lieux. L'abbaye avait été temporairement transformée en prison pour 1 800 femmes. Quelques jours après, la communauté regagna Leffe. De soixante religieux partis de Frigolet en 1903, il ne restait que trente survivants en 1919. Le Père Adrien Borelly nouvellement élu abbé réinstalla sa communauté en Provence en 1920. Le Père Léon Perrier, futur abbé de Frigolet, demeura à Leffe comme gardien jusqu'à son élection abbatiale en 1928. À cette date, il fut remplacé par le Père Abbé Adrien Borelly, démissionnaire.

Le 28 avril 1929, un incendie détruit une partie de l'abbaye de Tongerlo. Le 2 mai, l’Abbé Perrier propose par télégramme d’accueillir une partie de la communauté sans abri. 35 novices accompagnés de quelques prêtres débarquent ainsi à Leffe. Leur direction spirituelle sera assurée par le Père Borelli. L’évêque de Namur, Mgr Heylen, est l'ancien prélat de cette abbaye. Comme il a toujours montré une grande sollicitude pour Leffe (il est déjà intervenu en 1902), il se réjouit de voir s'y installer des religieux de son abbaye campinoise, envoyés par leur abbé Hugues Lamy.

En décembre 1930, Leffe fut officiellement cédée à l'abbaye de Tongerlo. Les novices retournèrent à Tongerlo au milieu de l’année suivante, mais Leffe ne retombera pas dans l’abandon. Des religieux flamands restent sur place, des démarches sont entamées et le 3 novembre 1931 par la lettre apostolique Refert ad nos, le pape Pie XI rend son statut de maison autonome à l’abbaye de Leffe, qui devient fille de l’abbaye de Tongerlo et est intégrée à la circarie de Brabant.. Le Père Joseph Bauwens en devient le 53e abbé. Juridiquement autonome, l’abbaye demeure très vulnérable sur le plan financier. Mgr Heylen qui avait pensé pouvoir aider la communauté naissante dut y renoncer. Quelque temps auparavant, sa confiance avait été trompée dans la malheureuse affaire du Boerenbond namurois, l’obligeant à s’acquitter de lourdes dettes sur son compte personnel. La communauté dut vivre d’expédients : Les jeunes frères fabriquaient de l’encens et de l’encre que les confères prêtres allaient vendre à travers toute la Belgique, se déplaçant souvent à pied. Ces maigres revenus suffisaient juste à assurer la survie matérielle de la communauté. Cette situation dura jusqu’à la guerre et au-delà.

Homme de goût, Mgr Bauwens n’hésita pas à faire bien et beau avec peu. On lui doit l’aménagement du réfectoire, la construction de la tour néo-baroque qui se trouve dans le prolongement du porche d'entrée et le campanile bien connu, établi sur une ancienne tour carrée d’où, tous les quarts d'heure, un jaquemart, à l’origine prévu pour la collégiale, laisse tomber les notes d’une antienne à la Vierge marie. Un dépôt permanent d’œuvres d’art appartenant aux musées royaux du cinquantenaire contribua encore à l’embellissement de l’abbaye. Les épreuves de la guerre revinrent une nouvelle foi troubler la vie conventuelle. La majorité des Pères partirent au front en tant qu’aumôniers et deux religieux furent blessé par une bombe aérienne. Lors de la débâcle de 1940, les jeunes Frères évacuèrent avec leurs formateurs jusqu’à Toulouse. Il trouvèrent ensuite refuge durant quelques mois à Espaly, dans le diocèse d’Annecy où vivait une communauté prémontrée dépendant de Frigolet. Ils rentrèrent le 28 août et retrouvèrent une abbaye presque intacte, vaillamment gardée par le vieux frère Rémy aidé du frère Bronislas. Les dégâts relativement mineurs causés par une bombe et quatre obus furent l’occasion d’une restauration plus en profondeur des bâtiments. Une autre alerte emmènera les novices à Tongerlo lors de l’offensive dite « von Runstedt », fin 1944. Durant toute cette période troublée, le Père De Bruyn, prémontré de Tongerlo résidant à Leffe, travaillera de concert avec le Père Capar, Jésuite, à faire fonctionner une « institution d’hébergement pour la jeunesse citadine », installée dans une maison de maître voisine, propriété de l’abbaye, qui deviendra plus tard la maison d’accueil Saint Norbert.. Cette institution n’était en fait qu’une façade permettant de recueillir et de dissimuler aux allemands une quarantaine d’enfants juifs…

Sa santé se fragilisant de plus en plus, Mgr Bauwens démissionna au cours de la guerre et rentra à Tongerlo en 1944. Le Père Hugues Lamy, abbé émérite de Tongerlo lui succéda d’abord comme administrateur puis comme abbé. Celui-ci, francophone né à Fosses-la-Ville, était bien connu comme historien. Il avait publié de nombreux travaux sur l’abbaye de Tongerlo et les prémontrés.

Histoire récente[modifier | modifier le code]

Après le décès du Père Lamy en 1949, le Père Cyrille Nys est élu Abbé le 16 janvier 1950. Ancien Procureur Général de l’Ordre, c’est un administrateur avisé. Il enrichira considérablement la bibliothèque et la sacristie et améliorera grandement le confort des bâtiments. Il est surtout connu pour son rôle dans la renaissance de la bière de Leffe. En 1954, le Père Abbé Nys rencontre Albert Lootvoet, brasseur à Overyse, et lui fait part des difficultés financières de son abbaye. De concert avec le Père-Abbé, Albert Lootvoet décide de renouer avec la tradition brassicole de l'abbaye, en respectant les procédés d'autrefois. Progressivement, l’apport financier provenant de la vente de bière va aider la communauté – qui compte alors 47 membres – à se consolider sur le plan matériel.

L’abbé Marc Mouton succède au Père Nys en 1963. Grâce à l’argent de la brasserie, d’importants travaux sont réalisés à cette époque : aménagement de la sacristie, élargissement des fenêtres de la façade sud et aménagement d’un chemin d’accès à l’arrière des bâtiments. La période du concile amène des bouleversements importants dans la vie de l’abbaye : modifications de l’horaire (il n’y a plus d’office à 4H30 du matin !), utilisation du français dans la liturgie. C’est une période de tâtonnements, de recherche, de tension aussi parfois, car de tels changements demandent un investissement affectif important.

En 1981, le Père François Martens est élu abbé après une vacance du siège durant deux ans. Il aura la joie de voir s’épanouir une floraison de jeunes vocations bienvenues après les années plutôt maigres de l’après-concile. Moins gênée par des soucis matériels, la communauté peut se consacrer davantage à son rôle pastoral et devient, jalons après jalons, un centre de rencontre religieuse et culturelle, port d’attache d’une dizaine de curés de paroisse et havre de retraite pour les jeunes. Le Père Bruno Dumoulin, prieur de l’abbaye depuis 1968, est élu à la charge de prélat et succède au Père Martens le 29 mai 1989. Sous son abbatiat, une rapide succession de décès et d’ordinations de jeunes prêtres entraîne un redéploiement des forces vives. La communauté trouve un enracinement de proximité à travers l’administration de paroisses proches de l’abbaye, telles Bouvignes et Leffe. Elle tente également l’expérience d’un prieuré paroisse – petite communauté d’au moins 3 chanoines administrant un secteur pastoral tout en gardant la vie et la prière en commun – dans les paroisses de Couthuin et Burdinne, au diocèse de Liège. La construction en 1996 d’un nouvel orgue, sous l’impulsion du prieur Patrick Johnson, ouvre une importante page culturelle et liturgique dans l’histoire de l’abbaye. L’approfondissement de l’identité prémontrée – auquel contribue une thèse de doctorat sur Adam Scot du Père Norbert Reuviaux – reste à l’ordre du jour, notamment à travers l’étude approfondie des constitutions renouvelées de l’Ordre, mais aussi par l’approfondissement personnel de la découverte de soi et des autres comme personnes humaines, baptisés, religieux, prêtres, appelés à vivre en communion.

L'orgue de Leffe[modifier | modifier le code]

L’ORGUE THOMAS DE LEFFE (1996)

Les motivations de la communauté[modifier | modifier le code]

Construire un orgue, c’est répandre un parfum de louange, à la seule Gloire de Dieu, comme aimaient le rappeler Gottfried Silbermann et Johann Sebastian Bach quand ils signaient leurs chefs-d’œuvre. Ce parfum de louange ainsi répandu n’a pas de prix car il dépasse nos calculs humains. L’orgue doit aider les hommes à redécouvrir la beauté, la gratuité et la louange tellement oubliées et dont notre monde a pourtant tellement besoin.

Orgues de l'abbaye de Leffe (Gaud)

Construire un orgue dans l’esthétique de Silbermann, c’est reconnaître et favoriser l’instrument en tant qu’auxiliaire principal et indispensable pour que la communauté puisse participer à la prière chantée. En créant le climat nécessaire, il fait partie intégrante de l’édifice liturgique et est ainsi véritablement un ministre à part entière par qui la foi et la prière d’une communauté deviennent louange et musique. Il donne des poumons, du souffle à la voix de l’Église qui est celle du peuple de Dieu. Si l’orgue est capable d’exprimer la jubilation, il peut aussi parvenir à une très grande intériorité, apportant le réconfort et la compassion à ceux qui souffrent, la confiance et la paix à ceux qui sont dans l’épreuve. L’orgue peut réellement pleurer avec ceux qui pleurent et verser de superbes larmes.

Construire un orgue dans l’esthétique de Silbermann, c’est développer et ouvrir à l’infini des perspectives, s’appuyer sur le passé pour mieux vivre le présent, donc préparer l’avenir. Construire un tel instrument est véritablement œcuménique: recevoir et partager les uns avec les autres un trésor commun. C’est aussi offrir à tout un peuple dans un lieu unique – une église – une voix, de la couleur, qui puissent lui parler, rapprocher les hommes de tous les horizons et les rendre plus heureux. Sans doute nous est-il parfois arrivé de nourrir un rêve sans mesure: construire et promener de grandes orgues sur terre et sur mer, avec l’espoir secret que les traînées de musique qu’elles répandraient de par le monde apaiseraient la folie meurtrière de notre temps… Construire un orgue, dans l’esthétique de Silbermann, c’est également offrir aux élèves des Conservatoires ainsi qu’aux interprètes un instrument où la musique de Bach, « la Bible des organistes », puisse chanter dans toute sa vérité et sa plénitude, ainsi que le répertoire qui l’a inspirée, comme celui qu’elle a suscité. Cet orgue s’inscrit dans la tendance d’authenticité de l’interprétation de la musique baroque allemande et dans le vaste mouvement de renaissance que connaît l’instrument en Europe, à l’aube du troisième millénaire. Description L’orgue de Leffe s’inspire des instruments construits au début du XVIIIe siècle par le facteur d’orgues Gottfried Silbermann (1683-1753) en Saxe, dans l’est de l’Allemagne, la région où Johann Sebastian Bach a vécu. Après la construction des orgues de Spa et Mürringen, la perspective de construire un orgue de ce type dans une meilleure acoustique était tentante. En effet, l’architecture intérieure de l’abbatiale et en particulier sa grande voûte de bois favorise l’interprétation de musique polyphoniques. L’acoustique du lieu et l’absence de ce style d’instrument dans la région ont été les critères pris en compte pour le choix d’un tel orgue. Dans les églises de Saxe, nous retrouvons généralement, comme à Leffe, des acoustiques à faible réverbération.

Nous nous sommes inspirés du buffet de l’orgue de Grosshartmannsdorf (1741) pour concevoir celui de Leffe. Il s’élève à près de 7 m pour une largeur de 4,64 m et une profondeur de 2,30 m. Construit en chêne de Bourgogne, il est recouvert d’une huile naturelle. Les claires-voies sont sculptées et recouvertes d’une peinture et de feuilles d’or. Le buffet renferme les trois plans sonores, caractéristique classique des orgues de Gottfried Silbermann.

La mécanique des claviers est de type « suspendu ». Les claviers, en pin d‘Orégon, de 56 touches axées en queue, plaquées d’ébène pour les touches naturelles, et d’os pour les feintes. Les cadres et les rouleaux d’abrégés sont réalisés en orégon, les bras et les supports en charme. Le cèdre a été utilisé pour façonner les vergettes. L’accouplement des claviers est à tiroir poussant, à l’instar des orgues de Silbermann. Il y deux sommiers par plan sonore. Châssis et chapes sont en chêne massif. Les faux-sommiers, les barrages et les soupapes sont, quant à eux, en orégon. L’alimentation est composée de deux soufflets cunéiformes à un pli rentrant, un pour l’Oberwerk et le Hauptwerk, l’autre pour la pédale. La pression est de 78 mm pour l’ensemble. Réalisée dans nos ateliers, la tuyauterie compte 1532 tuyaux. La façon de construire les jeux d’anches rappelle fidèlement la conception des anches de Silbermann. Toute la tuyauterie est coupée au ton. Le la est à 440 Hz à 18°. Le tempérament choisi est Kirnberger III. Kirnberger (1721-1783) était élève de Bach. (Description de Dominique Thomas, facteur de l’orgue, lors de son inauguration)

Prémontrés, qui sommes-nous aujourd'hui?[modifier | modifier le code]

Ce que nous voulons être, ce que nous sommes sans doute un peu aussi, trouve sa meilleure expression dans le dialogue de la profession religieuse du Chanoine régulier prémontré.

Ce dialogue s'engage entre l’Abbé, élu et reçu comme père de l’Église Notre –Dame de Leffe et le frère qui se donne à elle.

              - Que cherches-tu?
              - La miséricorde de Dieu et la vôtre, Père, ainsi que la communion de cette Église.
              - Fils bien-aimé, par le Baptême tu es déjà mort au péché 
                et consacré au Seigneur. Veux tu par la profession religieuse lui être        
                plus étroitement uni ?
              - Oui, je le veux
              - Que celui qui a commencé en toi cette œuvre de bien l’achève lui-même 
                jusqu’au jour du Christ-Jésus.
              - Amen
Profession solennelle
Moi, frère N, je m'offre et me livre à l’Église de N. Je promets la conversion de mes mœurs et la vie commune, principalement dans la pauvreté, le célibat consacré, l'obéissance selon l'Evangile du Christ et l'Institution apostolique, selon la Règle de saint Augustin et les Constitutions de l'Ordre de Prémontré, devant N., prélat de cette Église, et mes frères.


Nous ne sommes pas, loin de là, toute l’Église. Mais nous avons reçu d'elle mission de rappeler ce qui la vérifie comme Église devant Dieu et devant les hommes : la conversion à l’Évangile et la communion entre frères. Afin de vivre de jour en jour plus intensément la consécration et la communion fraternelle propres à la grâce du baptême, nous nous associons librement à une communauté déterminée. Cette « profession » exprime le don de nous-mêmes: Par une même impulsion du cœur, nous nous offrons à Dieu et à cette communauté qui est au service du peuple de Dieu. La profession ne nous replie pas sur nous-même mais nous entraîne à chercher le Royaume de Dieu dans les liens de l'amitié avec les autres chrétiens.

"Je m'offre et me livre à l'Église Notre-Dame de Leffe"[modifier | modifier le code]

L’Église Notre-Dame de Leffe n'est-elle pas d'abord, pour nous qui vivons à Dinant, l’Église diocésaine de Namur avec son évêque, son collège de prêtres et son peuple? L’Église du Grec Ecclesia, est une assemblée convoquée par Dieu. C’est un groupe d’où rayonne un ensemble d’activités, intellectuelles, caritatives, hospitalière qui en font la vie. Un diocèse est la forme parfaite de l’Ecclesia. Il est en effet une portion du peuple de Dieu confiée à un évêque, pour qu’avec l’aide de son presbyterium, il en soit le pasteur ; ainsi, le diocèse, lié à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint Esprit grâce à l’Evangile et à l’Eucharistie, constitue une Église particulière en laquelle est vraiment présente et agissante l’Église du Christ, une, sainte, catholique et apostolique. L’Église particulière a donc son fondement à la fois dans l’Eucharistie et dans le ministère épiscopal qui remonte aux Apôtres.

LA FORMATION
Après un temps de postulat, d’observation, celui qui désire devenir Prémontré entre au noviciat où il restera deux ans. Il y apprendra à partager la vie de la communauté et à connaître l’histoire et la tradition spirituelle de l’Ordre. S’il persévère et s’il est accepté, il fera alors profession de chasteté pauvreté et obéissance pour une période de trois ans. Au terme de ces trois ans, il peut s’en aller librement ou renouveler ses vœux pour un temps, ou, s’il est accepté par le P. abbé et son conseil, il fera sa profession solennelle ou perpétuelle. Parallèlement, après son noviciat il commence des études de philosophie (2 ans) et de théologie (au moins 3 ans). Il pourra recevoir ensuite au jugement du P. Abbé, les ordinations diaconale et sacerdotale.

La formule de profession canoniale nous vient pourtant d’une tradition très ancienne. Notre consécration à l’Église de Leffe n'exclut pas la communion avec l’Église de Namur où les autres diocèses dans lesquels des chanoines de Leffe exercent leur sacerdoce ministériel. Loin de l'exclure, elle lui donne corps. Certes, il n'y a d’Église que celle de l'évêque en communion avec tout le collège épiscopal. Mais déjà le deuxième Concile du Vatican affirme que «L’Église du Christ est vraiment présente dans tous les légitimes groupements de fidèles, qui, unis à leurs pasteurs, reçoivent, dans le Nouveau Testament, eux aussi le nom d'Églises. Elles sont en effet, chacune sur leur territoire, le peuple nouveau appelé par Dieu dans l'Esprit-Saint et dans une grande assurance. En elles, les fidèles sont rassemblés par la prédication de l'Évangile du Christ, le Mystère de la Cène du Seigneur est célébré pour que par le moyen de la Chair et du Sang du Seigneur, se resserre en un seul Corps toute fraternité". Chaque fois que la communauté de l'autel se réalise en dépendance du ministère sacré de l'évêque, se manifeste le symbole de cette charité et "de cette unité du Corps mystique sans laquelle le salut n'est pas possible". Dans ces communautés si petites et pauvres qu'elles puissent être souvent, si dispersées, le Christ est présent par la vertu de ce qui constitue l'Église, une, sainte, catholique et apostolique. Car "la participation au Corps et au Sang du Christ n'a pas d'autre effet que de nous transformer en ce que nous recevons". » (Concile Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium no 26). Ce qui fait que ces assemblées sont appelées "Églises" et rendent présentes l’Église de l’évêque, c'est que le mystère du Christ y vit. C'est à ce titre que la profession du chanoine régulier prend un relief particulier. Déjà l'évoque la formule si souvent reprise dans les textes canoniaux, "à l'instar de la primitive. Église", qui nous ramène à la première. communauté des Actes, née dans la Résurrection du Christ et la Pentecôte. Et aussi, ces autres formules qu'aime Norbert: "vie évangélique", "institution évangélique", qui pour lui rappellent le groupe des douze autour de Jésus durant sa vie publique. En tout cela, il s'agit bien du Christ rendu présent selon sa promesse par une communauté qui s'assemble en son Nom : « Quand deux ou trois s’unissent en mon Nom, je suis au milieu d’eux ».

Mais plus que la simple référence à une formule, la prière, la vie commune, le partage des biens, la mission auprès d'un peuple y sont vécus par des frères qui s’engagent toute une vie durant à donner corps en un endroit précis, au mystère de l’Église du Christ. Leur charisme est d'ordre sacramentel: signifier visiblement et réellement l'Église de l'évêque. On comprend aussi que l'autel et l'église de pierres ne sont pas pour eux des symboles du passé. Notre Profession peut ainsi constituer une force de communion potentiellement sans limites. Elle se vérifie chaque jour dans l'expérience communautaire de frères divers par l'âge, la culture, le milieu, les options pastorales, qui essaient de construire entre eux l'unité. « Tout d'abord, puisque vous êtes réunis en communauté, habitez d'un seul cœur dans la maison, n'ayez qu'un seul cœur et qu'une âme en Dieu. » (Début de la règle de saint Augustin). La spiritualité canoniale, c’est donc l’Église vécue. Le chanoine ne privilégie pas un aspect où une école spirituelle dans l’Église. Il privilégie l’Église en ce qu’elle est et fait. Dans son être et son agir l’Église est trinitaire. L’Église vit et existe dans la Trinité depuis toujours et pour toujours. Sacrement de l’amour trinitaire, l’Église est un peuple dont tous les membres sont appelés à l’intime communion avec Dieu qu’on appelle sainteté. Le mot Église a été utilisé depuis le Moyen Âge pour désigner les monastères de chanoines comme des entités véritables et vivantes. Le chanoine régulier se définit d’abord par son appartenance à une église, lieu de vie et de sainteté en commun qui évolue, dont l’avenir spirituel et matériel reste inconnu mais don la définition et l’existence reposent sur la qualité d’un don. L’offrande du frère à sa communauté demande une conversion qui ne consiste pas d’abord dans la recherche d’un salut personnel mais bien dans le service d’une Église. C’est en se mettant humblement au service des autres dans leur cheminement de conversion que le chanoine régulier assure son propre salut.


Mais ici viendra peut-être la question si souvent entendue de nos jours : Authenticité évangélique et institution ecclésiale sont-elles compatible ? Chacun en son temps, Augustin et Norbert ont cherché une réponse à cette question qui ne renie rien de la volonté totale de conversion à la "Vie apostolique" et de l'appartenance à une Église locale. Norbert interpelle ou même inquiète les prêtres et les évêques de son temps. Il mettra bien du temps à résoudre ce dilemme, après une longue recherche. Converti, il veut mettre toute sa vie sous le signe de l’Evangile. Ordonné prêtre, il tiendra plus que tout à prêcher la conversion à cette Bonne Nouvelle. Il cherche des compagnons qui accepteraient son. genre de vie. Mais qu'est-il au juste, puisqu'il n'est d'aucun diocèse et ne se rattache à aucun des ordres existants? C'est la question que se posent ses contemporains et à laquelle que Norbert ne semble pas pressé de répondre.

Constatant qu'après trois ans de sacerdoce, ni sa parole, ni son exemple ne profitaient à ses compatriotes, Norbert décida finalement de quitter son pays. Il résigna entre les mains de l'archevêque Frédéric tous les bénéfices et revenus qu'il tenait de lui. Il vendit de même sa maison, ses propriétés, tous ses droits héréditaires et en distribua le prix aux pauvres. Il ne se réserva que les ornements sacerdotaux et une petite somme d'argent évaluée à dix marcs. Puis en compagnie de deux frères, au Nom du Seigneur, il commença sa vie de pèlerinage.

Il pourrait sembler, à la lecture des premiers moments de sa vie de converti, que Norbert refuse tout couvert d'institution au nom d'une fidélité littérale à l'Écriture. Seule, l'arrivée de compagnons pourra décider de l'avenir et de son rattachement à une Église ou à un ordre religieux. Mais déjà il tient très fermes deux caractéristiques de sa future fondation :

• La conversion totale à la vie évangélique. Il abandonne tous ses biens avant son départ. Il veut porter l'habit de pauvreté des religieux. Il veut être reconnu ainsi. • La volonté de prêcher l’Évangile, qu'il rattache à son ordination et donc à un évêque : c'est entre les mains d'un évêque qu'il résigne ses biens. Il emporte avec lui ses vêtements sacerdotaux. Ce sont là des signes que, même si sa recherche n'a pas encore abouti, il ne veut pas s'envoyer de lui-même. Norbert finira par se fixer à Prémontré avec ses premiers compagnons, sans toutefois renoncer à la prédication hors du monastère. Il commence à percevoir danger d'une communauté suspendue uniquement à ses lèvres et à son exemple de vie. C’est pourquoi il les met en garde : Sans organisation, sans règle, sans les coutumes des anciens pères, il est impossible de mener intégralement la vie évangélique et apostolique. C'est alors qu'il va relier sa communauté au grand arbre canonial. Et il le fait par respect pour la profession canoniale qu'avaient déjà faite tous ses frères avant de le suivre. Car il voulait vivre la vie apostolique qu'il avait déjà pratiquée pendant ses prédications et il avait appris que ce saint, à la suite des apôtres, l'avait organisée et mise en honneur. Le jour de Noël 1121, à Prémontré, chacun s'enrôla, par la profession de cette règle, au service de la cité éternelle. Le rattachement des frères à une Église par la profession canoniale a été pour Norbert le critère de décision pour fonder un ordre de chanoines réguliers. De même les liens multiples et durables de Norbert avec les évêques de son temps, tout cela dit assez à quel point Norbert et ses frères ne conçoivent leur recherche de Dieu que dans la communion d'une Église et dans son lien avec l'évêque. Dans nos églises, les prêtres et frères laïcs forment une unique famille religieuse. S'il y a unité de mission, il y a aussi diversité de ministères. Dans l'accomplissement de cette mission, les prêtres et les laïcs, aussi bien ceux qui sont religieux que ceux qui vivent dans le monde, se complètent mutuellement. De là découle, dans l’exercice des formes variées de l'apostolat, la nécessité d'une étroite collaboration entre les frères prêtres de nos églises canoniales, les autres prêtres et les laïcs sous le regard et la coordination de l’évêque. Vivant avec l’évêque dans la communion eucharistique, partageant sa mission au service de l’Evangile, les prêtres de la communauté de chanoines appartiennent certes au clergé du diocèse dans lequel ils résident et travaillent. Mais la relation que l’évêque entretient avec chaque confrère prêtre est médiatisée par la communauté. Au nom de celle-ci, l’abbé accepte les ministères et les attribue à tel ou tel. La mission du chanoine n’est donc jamais individuelle, elle est toujours remplie au nom de la communauté au service de l’Église et sous la responsabilité pastorale de l’évêque. Celui-ci n’a toutefois aucun droit à intervenir dans l'ordre interne de nos communautés. Cette « immunité » qui permet une autonomie de fonctionnement interne et une relative liberté dans le choix des missions est appelée exemption. Elle anime notre fidélité au charisme qui nous est propre, lequel est mis au service des diocèses. L'exemption est au service de la communion, elle vise à promouvoir notre zèle et à affermir notre union avec le collège des évêques dans son ensemble. En participant à notre place à la fonction pastorale de son presbytérium nous pouvons ainsi nous enraciner dans une Église particulière déterminée tout en restant fidèles au charisme de notre ordre et en demeurant attentifs aux besoins de l’Église universelle et de toutes les Églises particulières qui la composent.


À une époque où – à tort ou à raison – les fidèles choisissent de plus en plus leur communauté de vie chrétienne et de prière, l’image de la paroisse va devoir inévitablement se dégager de la figure territoriale et administrative un peu trop figée qu’elle a prise au cours des siècle. L’avenir est à une structure ecclésiale basée sur des foyers de ferveur spirituelle, rayonnant au-dehors et attirant au-dedans, dans un mouvement de va et vient entre la sainte montagne où resplendit la gloire divine et le monde où elle affleure discrètement. Beaucoup d’hommes et de femmes aujourd’hui cherchent des lieux de silence, de prière, de repos où l’on se sent spirituellement chez soi. N’est ce pas retrouver là retrouver le vrai sens de la paroisse, dont l’étymologie signifie « habitation provisoire et précaire, réservée à l’étranger de passage » ? Le chrétien n’ayant point de patrie ici-bas, la paroisse redeviendrait donc le lieu du « passage », où l’on prend du repos sur la route, mais toujours pour repartir plus loin, vers la terre promise… Une communauté qui ne redistribue pas ce qu’elle reçoit est une communauté qui se meurt. Là aussi le partage des biens – spirituels autant que matériels- est une loi pour le chanoine ! Si la symbiose est réussie entre la communauté et le peuple qui l'entoure, c'est la vie réelle tout entière des uns et des autres, qui devient centrée sur le point focal du culte et de la louange. De là naissent le témoignage de la présence vivante du Christ, et la vie familiale d'une réelle église locale, laboratoire chaleureux et vivant ou se construit la communion.

Cette communion s’élabore de jour en jour à travers notre participation à la vie de l'Église et à ses trois fonctions apostoliques: celle d'écouter et d'annoncer la parole de Dieu (fonction prophétique), celle de célébrer la liturgie et de consacrer l'ordre temporel (fonction sacerdotale), celle d'édifier la communauté dans la charité (fonction royale). Ces trois fonctions qui se complètent mutuellement, nous incombent au nom du Christ pour la vie du monde. Le Christ, Apôtre de notre profession de foi, continue à exercer sa mission ou son triple rôle de Prophète, de Prêtre et de Roi par son Église, à la façon d'un organe vivant. Ce sont ces trois fonctions qui constituent aussi l'apostolat de nos églises et qui font naître les hommes à l'unité d'un seul corps, pour lequel le Christ a donné sa vie.

L'écoute et l’annonce de la parole de Dieu[modifier | modifier le code]

« Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils » (Hebr. 1,1 2). Le Christ est présent dans nos communautés par sa Parole, à laquelle nous nous attachons par la foi, et qui nous unit plus intimement à lui et à nos frères parce qu’elle est source vitale de communion : les premiers disciples se montraient assidus à l’enseignement des apôtres. Par cette parole de la révélation, Dieu s’adresse aux hommes comme à ses amis ; il s’entretient avec eux pour les inviter à partager sa propre vie. Aussi l’étude de la Parole ne consiste pas tant dans un savoir à acquérir que dans une quête incessante de la sagesse. C'est en écoutant attentivement la parole de Dieu qui nous parvient dans la liturgie et la lecture méditée (lectio divina), que nous nous disposons à discerner l'appel de Dieu dans les événements et les circonstances de la vie, comme aussi dans nos frères, surtout quand ils sont en difficulté. Loyauté, persévérance, docilité, recueillement sont autant de conditions propices à cette écoute de la Parole divine, soit personnellement, soit en commun, soit dans le cadre d'un échange. C’est pourquoi nos maisons se veulent des lieux où le silence peut être observé de bonne grâce, des lieux de contemplation, d'étude assidue et de dialogue fraternel. Chaque chanoine cherche à allier constamment la contemplation au souci de l'Évangile, afin transmettre aux autres la parole de Dieu qu’il a contemplée, d’abord par le témoignage d'une vie authentiquement chrétienne et religieuse mais aussi bien sûr par la prédication de la conversion, par l'éducation et la formation chrétienne.

Brasserie[modifier | modifier le code]

Notre-Dame de Leffe : Une Abbaye de tradition brassicole

1. L'Abbaye de Leffe de 1200 à 1466

Dans le registre no 30 "Dinant-Commune" aux Archives de l’État à Namur, on apprend que le clerc Gossuin, en 1240 et en présence des échevins de Dinant, vend à l'abbaye de Leffe divers biens et rentes à Leffe et à Saint-Médart dont une brasserie. Celle-ci se trouvant à Saint-Médart était donc de l'autre côté de la Meuse. Mais il ne faut pas oublier qu'en face de l'abbaye se trouvait une île aujourd'hui disparue. Cette île était reliée aux deux rives de la Meuse par le "Pont de Leffe" connu depuis le Xe siècle.

Au Moyen Âge, l’utilité d’une brasserie dans un monastère était avant tout d’ordre sanitaire. Dans l’impossibilité matérielle de vérifier si l’eau de source était propre ou non à la consommation, la communauté trouvait dans la fabrication de la bière un moyen pratique de résoudre un doute aussi crucial grâce au processus assainissant de la fermentation. On pouvait par là espérer échapper aux épidémies, de typhus notamment.


Comme les Cisterciens, les Prémontrés n'hésitaient pas à travailler de leurs mains dans les champs ou les fermes. Dès lors, un des Pères de Leffe était chargé de l'administration et du bon fonctionnement de la Brasserie. Bien vite, on transporta le moulin et sa brasserie dans l'enceinte même de l'abbaye.

2. Le pénible redressement : 1466 à 1704

Ruinée après le passage de Charles le Téméraire, l'abbaye mit longtemps avant de retrouver sa splendeur d'autrefois. Le désastre de 1466 ayant détruit les archives, l'abbaye se voyait privée de ses titres de propriétés. De nombreux seigneurs laïcs s'empressèrent de contester les donations faites par leurs parents ou leurs ancêtres à l'abbaye. Toute une longue série de procès s'ensuivit et pour en payer les frais, l'abbaye dut vendre ou louer une partie de son domaine. Ce fut le cas pour la brasserie qui fut « accensée » à un laïc. Celui-ci devenait en quelque sorte le « gérant » de cette activité économique. Il restait néanmoins toujours sous contrôle du Père-Abbé ou de son représentant.

La brasserie fournissait la bière nécessaire à la consommation intérieure de l'abbaye. Un établissement religieux cherchait toujours à vivre en autarcie, c'est-à-dire à produire lui-même ce dont il a besoin, en circuit fermé. Pourtant, la réputation de la bière de Leffe grandissant, le Père Abbé fit parfois quelques exceptions à la règle. Comme en 1640 où il fait envoyer au curé de Loyers, de même qu’à celui de Saint Georges, trois tonneaux de bière pour leur installation dans leur nouvelle cure. Un document de 1654, conservé dans les archives de l'abbaye, nous donne une série d'informations précieuses sur le statut de la brasserie au sein de l'abbaye. Il s'agit du testament de « l'honeste homme » Norbert Martin rédigé par le notaire Jean de Frahan en présence de l'épouse de Norbert, Catherine de Wespin. Nous apprenons que le brasseur loge avec sa famille dans une maison derrière le grand moulin et la « brassine » qu'il accense à l'abbaye. La Brasserie fonctionnait bien puisqu'il lègue à sa mort 3 maisons, divers biens et plus de 1.500 florins à sa famille ainsi que sa maison neuve. L'Abbaye louait cette brasserie pour 30 florins et y percevait 250 florins de taxes. Le procédé de fabrication restait propriété de l’Abbé. Le brasseur, outre le paiement de ces divers droits et taxes, devait également offrir, à la Noël, une livre de clous de girofle, vieille survivance du Moyen Âge où il payait en nature.

3. L'Abbatiat de Perpète Renson : 1704 1743

Sous le gouvernement de cet abbé bâtisseur, l'abbaye de Leffe connut un renouveau et une longue période de prospérité. Soucieux de développer la brasserie, il l’agrandit et rénove, ce qui fait dire en 1729 aux Dinantais dans leur lettre au Comte de Rougrave, parlant de l'abbaye, que cette dernière possède « une brassine ample et commodieuse ».Lors de la consécration de la nouvelle église par l'évêque de Namur et des grandes fêtes qui l'accompagnent durant 3 jours, la bière de l'abbaye est unanimement goûtée et appréciée.

En 1735, l'abbaye dut offrir l'hospitalité forcée à un régiment de Hussards. Ces « visiteurs ». turbulents et peu soucieux du caractère religieux de l'établissement, firent de grands dégâts au mobilier et aux bâtiments. La brasserie eut à souffrir de leur passage et les tonneaux de bière, non engloutis dans les gosiers de ces rustres soldats, furent brisés ou éventrés. L'Abbé de Leffe, Perpète Renson, protesta avec la dernière énergie et traîna en procès la ville de Dinant qui lui avait envoyé ces remuants « pèlerins ».

4. Les derniers jours de l'abbaye

En 1749, le bénédictin Dom Guyton, chargé de visiter et d'inspecter les abbayes de l'Ordre de Saint-Benoît dans les anciens Pays-Bas autrichiens, fit une halte à Leffe, pourtant abbaye prémontrée, afin d'y admirer l'église et d'y goûter sa bonne bière… Aux dernières heures de l'abbaye, le Père-Abbé n'hésite pas à faire des dépenses importantes pour la brasserie : réparation de la serrure, achat d'une nouvelle meule et de matériel, nouveau coup de peinture à la maison du brasseur, etc. La brasserie était en pleine expansion lorsqu'advint un nouveau danger qui allait détruire 640 ans d'efforts, de sacrifices et de courage : l'arrivée des troupes républicaines françaises et la suppression des abbayes de nos régions.

5.Les jours sombres

À partir de 1796, l'abbaye est officiellement supprimée par la loi républicaine du 15 Fructidor, An IV (1er septembre 1796) et déclarée Bien national. Elle est vendue par lots successifs.

Par acte notarié du 25 Fructidor An XII (10 septembre 1802), les religieux de Leffe, dans l'impossibilité de rétablir leur abbaye, se partagent les biens qu'ils ont rachetés avec les Bons nationaux. La houblonnière et la brasserie, situées le long du grand jardin, sont attribuées à Joseph Georges et Alexandre Fissiaux, ex-religieux de Leffe.


Dans son testament du 16 octobre 1812, le dernier Abbé, Gérard, lègue l'abbaye à sa nièce, Angélique Bussy, épouse Tournai. Celle-ci s'empresse de la revendre à Louis de Saint-Hubert, le 16 août 1813, qui lui-même, le 7 novembre 1816 la revend à Auguste des Rousseaux, directeur des verreries de Monthermé en France.

Dès lors, l'abbaye va être partagée en plusieurs propriétaires au gré des ventes et des héritages. L'église sera abattue et plusieurs maisons vont être construites à son emplacement. L'activité de la brasserie continua au ralenti jusqu'en 1809 puis fut abandonnée.

6. La nouvelle abbaye : 1929 à nos jours.

En 1929, l'abbaye de Tongerlo est partiellement détruite par le feu. Une partie de la communauté trouve refuge à l'abbaye de Leffe et lui redonne vie. Les Pères de Leffe s'efforcent de reconstituer au moins en partie le domaine de jadis. Ils ne réussissent guère et la situation financière de l'abbaye demeure précaire.

En 1952, le Père-Abbé Nys rencontre Albert Lootvoet, brasseur à Overijse, et lui fait part des difficultés financières de l'abbaye. De concert avec le Père Abbé, Albert Lootvoet décide de faire revivre la tradition brassicole de l'abbaye de Leffe en respectant les procédés d'autrefois. Ainsi en 1952, une Leffe Brune est à nouveau brassée et rencontre immédiatement un vif succès. Alors que les bières de Leffe comptent déjà leurs 4 variétés avec chacune leur caractère bien précis, d'importants investissements sont nécessaires à la brasserie Lootvoet pour pouvoir répondre à la demande croissante des consommateurs. Ainsi en 1977, Albert Lootvoet reçoit le soutien financier d'une autre brasserie, la Brasserie Artois. La production passe alors de Overijse à Mont-Saint-Guibert. En 1987, alors que les Brasseries Artois et Piedboeuf fusionnent, la Brasserie Interbrew est créée. Brasserie qui aujourd'hui encore assure, en relation étroite avec les pères de l'abbaye, la production des bières de l'abbaye de Leffe dans le respect des traditions établies.

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