Évangile de Pierre

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L’Évangile de Pierre est un texte apocryphe de type synoptique, attribué à l'apôtre Pierre mais rédigé par un ou plusieurs inconnus probablement après le milieu du IIe siècle[1], quoique la datation de sa composition soit débattue et que certains chercheurs en fassent un possible document contemporain des évangiles canoniques, voire les préludant.

C'est le seul évangile connu qui propose une description de la façon dont Jésus de Nazareth serait sorti du tombeau lors de sa Résurrection. (Les quatre Évangiles canoniques ne rapportent que des apparitions postérieures.)

Découverte[modifier | modifier le code]

C'est au cours de l’hiver 1886-87 qu’un fragment copte de cet évangile copié sur un manuscrit du VIIIe siècle fut retrouvé à l’occasion de fouilles archéologiques sur le site de la nécropole d'Akhmîm en Haute-Égypte[2]. Composé de neuf feuillets, il faisait partie d'une série d'écrits figurant dans un codex grec présent dans la tombe d’un moine[3],[2]. Ce qui indique qu'il était encore utilisé en Égypte à l'époque de l’inhumation du moine. Il fut rapidement identifié à un document mentionné par plusieurs auteurs anciens et connu sous le nom d'Évangile de Pierre.

Le texte - dont il ne subsiste qu'une partie située vers la fin - a longtemps été considéré comme un récit uniquement de la Passion, car il débute en l'état par la comparution de Jésus devant Pilate, avant que ce texte soit complété par la découverte de divers autres fragments - dont le papyrus Oxyrhynque 4009 - qui peuvent laisser penser, par parallèle synoptique, qu'il s'agissait également d'un évangile couvrant tout le ministère de Jésus[4], même si la question reste débattue[5].

Il est vraisemblable que le texte soit apparu dans la région des premières attestations qui en sont faites, dans une communauté judéo-chrétienne helléniste des environs d'Antioche, pour ensuite se diffuser rapidement en tout cas en Égypte comme semble en témoigner la découverte des différents fragments[6].

Contenu[modifier | modifier le code]

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Le fragment d’Akhmîm contient un récit, sans titre mais dans lequel Pierre parle de lui-même à la première personne, du procès, de la crucifixion et de la résurrection de Jésus. La culpabilité d'Hérode (qualifié de roi)[7] et des juifs par rapport à celle de Pilate et des romains y est accentuée : le fragment de l'évangile s'ouvre sur le refus d'Hérode et des juifs de se laver les mains à l'instar de Pilate, avant de condamner Jésus. Après le départ de Pilate, (le roi) « Hérode prononce lui-même la sentence. » Après sa crucifixion en compagnie de deux malfaiteurs, le corps de Jésus est placé dans le tombeau de Joseph d'Arimathée qui est scellé et que gardent des sentinelles romaines à la demande des autorités juives, tandis que les disciples pourchassés se terrent. Les soldats sont témoins de la Résurrection de Jésus, supporté par deux créatures angéliques de stature immense que le ressuscité dépasse. Les soldats s'encourrent prévenir Pilate tandis qu'une troisième créature annonce la résurrection du défunt à Marie-Madeleine et ses amies venues visiter le tombeau. Le texte se termine après la fin de la fête des Azymes avec les disciples Pierre, André et Lévi qui vont pêcher en Galilée dans un épisode qui prépare probablement au récit de la première apparition du ressuscité dans cette région.

Datation et débats historiographiques[modifier | modifier le code]

Suivant Jürgen Denker et Helmut Koester, l'exégète John Dominic Crossan a proposé une reconstitution d'un Évangile de la Croix à partir de ce fragment qui, selon lui, aurait conservé la forme d'une source originelle à la base des autres récits de la Passion[8]. Cette théorie n'a pas trouvé d'écho probant parmi les chercheurs et a été contestée par des exégètes comme John P. Meier ou encore Raymond E. Brown qui montrent que l'Évangile de Pierre serait secondaire par rapport aux Évangiles canoniques.

Il est plausible que le rédacteur de l'Évangile de Pierre ait eu accès aux évangiles qui deviendront par la suite canoniques auxquels il a pu se référer autant qu'à des traditions orales ou écrites pré-évangéliques - tel l'épisode apologétique de la Résurrection figurant les soldats romains qui a pu inspirer également la version dans l'évangile selon Matthieu - qui ont peut-être été forgées dans un contexte chrétien hellénistique ainsi qu'en témoigne la méconnaissance des institutions et du contexte palestiniens[9].

Le document porte clairement une polémique antijuive, montrant les juifs comme acteurs principaux de la condamnation et de l'exécution de Jésus tandis que ce récit ne peut avoir que peu de concordance avec une réalité historique et, par là, semble attester d'une rédaction à une époque où les chrétiens et les juifs ont une conscience claire de leur séparation réciproque, à une époque elle-même débattue mais qui ne peut remonter avant la charnière entre le Ier et IIe siècle[10].

Docétisme ?[modifier | modifier le code]

Lors de la crucifixion, la précision « il était silencieux, comme s’il ne souffrait pas… » a pu être interprétée comme d’essence docète, ainsi qu'en témoigne Eusèbe de Césarée qui rapporte - éclairant avec exagération l'épisode d'une manière négative - que l'évêque d’Antioche Sérapion, à la fin du IIe siècle, après avoir attesté qu'il témoignait de la véritable doctrine, aurait ensuite considéré avec circonspection ce texte utilisé par une communauté docète[11]. Sérapion subordonne ainsi l'orthodoxie du texte à celui de ses lecteurs alors que sa christologie, structurée par des thèmes martyrologiques et apocalyptiques, tend plutôt à magnifier le Seigneur[12] dans des caractéristiques qui laissent à penser une origine populaire du document[13]. Il n'en demeure pas moins que l'avertissement de Sérapion[14] à ses interlocuteurs semble témoigner du refus de la réception des textes faussement attribués aux apôtres[15].

L'aspect docétique peut avoir été suggéré par le milieu dans lequel le texte aurait vu le jour : les judéo-chrétiens hellénistes d'Antioche, se réclamant de la mémoire de Pierre, privilégiaient la dimension divine du Christ et son caractère supra-naturel à son humanité, dans une sotériologie que l'on retrouvera dans les écrits gnostiques qui apparaitront dans la même région dans le courant du IIe siècle[6].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Claudio Moreschini et Enrico Norelli, Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p. 102
  2. a et b Régis Burnet, Figure des apôtres dans le premier christianisme §9 (conférence), 2011, École pratique des hautes études.
  3. Le codex contient également des fragments de la traduction grecque du livre d'Hénoch ainsi qu'une recension de l'Apocalypse de Pierre
  4. François Bovon, Les derniers jours de Jésus, éd. Labor et Fides, 2004, p.26
  5. Claudio Moreschini et Enrico Norelli, Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p 103
  6. a et b Claudio Moreschini et Enrico Norelli, Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p 102
  7. La plupart des commentateurs s'accordent pour voir Hérode Antipas derrière ce « roi Hérode ». Pourtant Hérode Antipas n'a jamais été roi, mais seulement tétrarque de Galilée. Les Hérodiens qui ont été rois sont : Hérode Agrippa Ier, Hérode de Chalcis et Hérode Agrippa II.
  8. Daniel Marguerat, La Bible en récits: l'exégèse biblique à l'heure du lecteur : Colloque international d'analyse narrative des textes de la Bible, Lausanne (mars 2002), éd. Labor et Fides/Le monde de la Bible, 2003, pp. 432-434, extrait en ligne
  9. Claudio Moreschini et Enrico Norelli, Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p. 101
  10. Claudio Moreschini et Enrico Norelli,Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p. 101
  11. Claudio Moreschini et Enrico Norelli, Histoire de la littérature chrétienne antique grecque et latine, Vol. 1., éd. Labor et Fides, 2000, p. 99
  12. Paul Matteï, Le christianisme antique de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, p. 53
  13. Peter M. Head, On the Christology of the Gospel of Peter, in Vigiliae Christianae, vol. 46, N°3, éd. Brill, septembre 1992
  14. « Pour nous, en effet, frères, nous recevons et Pierre et les autres apôtres comme le Christ; mais les pseudépigraphes mis sous leur nom, nous les rejetons en homme d'expérience, sachant que nous n'avons pas reçu de tels écrits. » Sérapion cité par Eusèbe de Césarée, in Histoire ecclésiastique VI,12,3
  15. Éric Junod, Pseudépigraphe' (ψευδεπίγραφος) chez Denys d'Halicarnasse et Sérapion d'Antioche. Les premiers emplois d'un terme rare, in Warszawskie Studia Teologiczne, n° 20, 2/2007, pp. 177-184, article en ligne

Sources partielles[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Le texte[modifier | modifier le code]

  • Éric Junod, « L'Évangile de Pierre », in François Bovon et Pierre Geoltrain (éds.) Écrits apocryphes chrétiens, vol. I, éd. Gallimard, coll. La Pléiade, 1997, pp. 247-254
  • Évangile de Pierre. Introduction, texte critique, traduction, commentaire et index par Maria Gracia Mara, éd. Cerf, 1973 (rééd. 2006), présentation en ligne

Études et analyses[modifier | modifier le code]

  • Léon Vaganay, L'Évangile de Pierre, coll. Sources bibliques, éd. Gabalda, 1930
  • (de) Jürgen Denker. , Die theologiegeschichtliche Stellung des Petrusevangeliums, ein Beitrag zur Frühgeschichte des Doketismus, in Europäische Hochschul schriften, Vol. 36, 1975
  • Éric Junod, Eusèbe de Césarée, Sérapion d'Antioche et l'Évangile de Pierre. D'un Évangile à un Pseudépigraph, in Rivista di storia e letteratura religiosa , 1988, vol. 24, no1, pp. 3-16
  • (en) Peter M. Head, On the Christology of the Gospel of Peter, in Vigiliae Christianae, vol. 46, N°3, éd. Brill, septembre 1992, pp. 209-224

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]