Évangile de Nicodème

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Évangile de Nicodème et Actes de Pilate sont les noms usuels d'un évangile apocryphe composé en grec au IVe siècle. Dans sa forme originale (recension grecque A), il raconte le procès et la mort de Jésus puis, à travers la figure de Joseph d'Arimathée et de trois Galiléens, la résurrection et l'ascension du Christ ; il cite notamment les évangiles canoniques et insiste sur le fait que Jésus accomplit les prophéties de l'Ancien Testament. Rapidement traduit en latin, il connut en Occident un très grand succès, dont témoignent plus de 400 manuscrits ; au cours de sa diffusion en Occident, il fut complété à l'aide de récits de la descente du Christ aux enfers. La forme la plus répandue au Moyen Âge (recension latine A) peut être datée du VIe siècle ; elle a été traduite au IXe siècle/Xe siècle en grec, donnant naissance aux recensions byzantines (formes grecques M), dans lesquelles Marie joue un rôle important.

L'Évangile de Nicodème a fortement influencé la culture occidentale ; il a été souvent cité et exploité au Moyen Âge, aussi bien dans les encyclopédies médiévales et dans des chroniques historiques que des manuels de prédication ; son utilisation dans la Légende dorée de Jacques de Voragine a certainement favorisé son succès ; il est, en outre, à la source d'une partie des légendes sur le Graal. À partir de la Renaissance, son succès ira en diminuant, en raison du récit de la descente du Christ aux enfers, sévèrement critiqué. Son influence dans le christianisme de langue grecque a été beaucoup plus réduite. Contrairement à ce que l'on a longtemps pensé, il semble n'avoir eu une influence sur l'iconographie que très tardivement (XVIIe siècle) ; il n'est donc pas à la source des icônes de la Résurrection.

Les Actes de Pilate[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Ponce Pilate.

L'Évangile de Nicodème provient d'une série de textes qui font référence à des Actes de Pilate qui ont donné lieu à des écrits chrétiens connus sous le même nom. L'apparition de ces textes chrétiens (vers le VIe siècle) a une histoire.

Les Actes de Pilate chez Justin de Naplouse[modifier | modifier le code]

Le premier auteur chrétien à parler d'Actes de Pilate, est saint Justin de Naplouse (appelé aussi Justin Martyr) qui vers 150 écrit à « l'empereur, au sénat et à tout le peuple[1] », la première de ses deux apologies du christianisme. Il s'agit de prouver que les membres de l'Église n'ont rien à voir avec les juifs messianistes pour lesquels les Romains ont inventé le nom de chrétiens, qui à cette époque sonne comme une « qualification criminelle »[2]. Les Romains rendent en effet responsable ces chrétiens des révoltes extrêmement sanglantes qui ont lieu depuis un siècle parmi les juifs de la diaspora et en particulier la révolte des exilés qui a embrasé la Méditerranée de 115 à 117.

Dans cette apologie, Justin fait référence à deux reprises à des « Actes de Pilate » qui ne sont bien sûr pas le futur texte chrétien, mais « des minutes du procès, conservées dans les archives romaines[3]. » Dans ces deux passages, l'auteur renvoie ses lecteurs à ces Actes pour prouver la véracité de ses dires. « En consultant les Actes de Pilate, les Romains auquel Justin destine son œuvre, pourront vérifier la réalisation des prophéties dans les événements qui ont marqué la passion du Christ[4]. » écrit Jean-Pierre Lémonon. Il se range à l'avis d'autres auteurs pour dire que « les « Actes de Pilate » auxquels Justin renvoie sont à recevoir comme une supposition de Justin : il conjecture que les Romains disposent d'archives qui leur permettent de contrôler l'exactitude de ces affirmations[4]. » Si cette hypothèse est recevable, d'autres auteurs font remarquer que Justin suppose que ses interlocuteurs (dont font partie la plus haute administration de l'empire et le sénat) sont au courant de l'existence d'un procès de Pilate ayant concerné un Jésus, sinon ses arguments seraient complètement inopérants. Justin n'a probablement pas eu entre ses mains les actes du procès de Pilate, mais il pourrait tout autant faire référence à la version de ces Actes publiée par des historiens comme Tacite dont les livres des Annales qui couvrent justement cette période, ne nous ont malheureusement pas été conservés.

Tertullien et le rapport de Pilate à l'empereur[modifier | modifier le code]

Dans l'Apologétique qu'il composa vers 197, Tertullien fait état de données originales sur Pilate. Ce gouverneur aurait fait un rapport à l'empereur sur les événements de Syrie-Palestine relatif au Christ.

De plus, Tertullien écrit : « Donc Tibère, sous le règne duquel le nom de chrétien a fait son entrée dans le monde, soumit au Sénat les faits qu'on lui avait annoncés de Syrie-Palestine, faits qui avaient révélé là-bas la vérité de la divinité du Christ, et il manifesta son avis favorable. Le Sénat n'ayant pas lui-même vérifié ces faits, vota contre. César persista dans son sentiment et menaça de mort les accusateurs des chrétiens[5] »[6].

Une certaine valeur historique de cette donnée a été défendue par certains spécialistes au début du XXe siècle : ainsi Salomon Reinach a cru pouvoir identifier le « rapport » dont parle Tertullien comme la Lettre de Pilate à Claude dans certaines versions, le nom de Claude aurait été « corrigé » par celui de l'empereur Tibère.

Eusèbe de Césarée et les Actes dirigés contre les chrétiens[modifier | modifier le code]

Au début du IVe siècle, Eusèbe de Césarée connaît un rapport de Pilate à Tibère, sans que l'on puisse déterminer s'il s'agit du même que celui auquel faisait référence Tertullien dans son Apologétique (écrit vers 197). Mais pour Eusèbe, Pilate « se fait le simple écho de ce qui s'est passé et se dit dans la province dont il a la charge[7] », alors que conformément aux Évangiles, Tertullien faisait de Pilate un « chrétien de cœur »[6],[8]. Au contraire pour Eusèbe, « Pilate ne prend pas en compte ce qu'il rapporte[7]. » Pour Jean-Pierre Lémonon, les écrits d'Eusèbe concernant « le rapport de Pilate » sont dépendants de l'Apologétique de Tertullien dont il donne d'ailleurs la référence explicite. Toutefois, Eusèbe « ne fait pas mention du texte de l'Apologétique qui présente Pilate comme un chrétien de cœur car il est également l'écho d'une tradition qui met en valeur le châtiment de Pilate[7]. » En effet dans son Histoire ecclésiastique, Eusèbe de césarée s'appuie sur « les écrivains grecs qui nous ont laissé la suite des olympiades avec les événements survenus à leur date » pour mentionner que Ponce Pilate n'aurait pas survécu longtemps à sa disgrâce et se serait donné la mort alors que Caligula était empereur (37 - 41)[9].

Mais Eusèbe ne parle pas seulement d'un rapport de Pilate à l'empereur, il mentionne aussi l'existence d'Actes anti-chrétiens qu'il appelle « Actes de Pilate et de notre Sauveur »[10]. Pour transformer les mentalités, l'empereur Maximin Daïa aurait fait rédiger des « Actes » de Pilate dirigés contre les chrétiens: « Dans les écoles, durant toute la journée, les enfants avaient à la bouche Jésus, Pilate et les Actes fabriqués par outrage »[11],[7]. « On y retrouvait des thèmes classiques empruntés parfois aux polémiques entre chrétiens et juifs. Plusieurs attaques sont liées à la naissance de Jésus : Jésus serait né hors des liens du mariage, il serait un fruit de la débauche; ses parents ont fui en Égypte en raison de leur honte ; si Jésus était fils de Dieu, celui-ci n'aurait pas laissé massacrer des innocents lors de la naissance de son fils[12] ». Les miracles de Jésus « étaient des actes de magie. Sa prétention à la royauté et son activité de malfaiteur l'ont conduit à la mort. La résurrection y était ramenée à une affirmation subjective, car comme déjà Celse l'affirmait, il n'était pas convenable que « le Ressuscité » ne se manifeste pas au plus grand nombre, en particulier à ses ennemis[12]. »

La lettre de Pilatus à Claude[modifier | modifier le code]

La tradition chrétienne mentionne aussi une lettre qu'un gouverneur de Judée surnommé Pilatus aurait envoyée à l'empereur Claude. Ce texte apocryphe, lié traditionnellement à la passion des apôtres Pierre et Paul, constitue le dernier chapitre des Actes de Pilate[13].

Présente en sa version grecque dans les Actes de Pierre et Paul — un écrit daté du Ve siècle[14] —, elle sert lors d'un interrogatoire de Simon le magicien et des apôtres Pierre et Paul par l'empereur Néron à Rome[13]. Présentée comme un document officiel, elle sert à appuyer « la réalité historique des miracles de Jésus et à confondre les prétentions mensongères de Simon[15] »[13].

Dans ce texte le rapport de Pilatus est lié à un débat entre Pierre et Simon le Mage[13] et produit ainsi un anachronisme en liant ce débat au règne de Claude alors que Pilate a gouverné sous Tibère[13].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « À l'empereur Titus Aélius Hadrien Antonin le Pieux, Auguste, César, et à Vérissimus (Marc Aurèle), César, fils d'Auguste, philosophe et à Lucius, philosophe, fils de César selon la nature et d'Antonin le pieux par l'adoption, ami de la culture, au sacré sénat et à tout le peuple romain, en faveur des hommes de toute origine, injustement haïs et persécutés, moi l'un d'eux, Justin [...] originaire de Flavia Neapolis, cité de Syrie-Palestine, j'adresse ce discours et cette pétition. »
  2. « Parce que vous avez entendu dire que nous attendons un royaume, vous supposez sans discernement que nous parlons d'un royaume humain, alors qu'il s'agit de celui qui est auprès de Dieu ; cela résulte aussi du fait qu'interrogés par vous nous avouons être chrétiens, alors que nous savons bien que pour celui qui fait cet aveu, la peine de mort est instituée. », cf. Ire Apologie, XI, 1, in Claude Munier, Apologie pour les chrétiens de Justin, Ed. Cerf, 2006, p. 153.
  3. J. D. Dubois, La figure de Pilate: Introduction aux textes relatifs à Pilate dans Pierre Geoltrain et Jean-Daniel Kaestli (éds.), Écrits apocryphes chrétiens Tome II, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2005, p. 245.
  4. a et b Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, pp. 232-233, extrait en ligne
  5. Tertullien, Apologétique, 21, 24, tr. de J. P. Waltzing.
  6. a et b Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p. 233.
  7. a, b, c et d Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p. 235, extrait en ligne
  8. Tertullien, Apologétique, V, 1-2.
  9. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, Livre II, § VII
  10. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, Livre IX, § V, 1s
  11. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, Livre IX, § V
  12. a et b Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p. 236, extrait en ligne
  13. a, b, c, d et e Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p. 242, extrait en ligne.
  14. Jean-Pierre Lémonon, Ponce Pilate, éd. Atelier, 2007, p. 243.
  15. Jean-Dominique Dubois et R. Gounelle, Écrits apocryphes, II, p. 359, cité par Jean-Pierre Lémonon, op. cit., p. 242.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Trois versions rimées de l'Évangile de Nicodème, par Chrétien, André de Coutances et un anonyme, publié d'après les ms. de Florence et de Londres, par Gaston Paris et Alphonse Bos (1885)
  • R. GOUNELLE & Z. IZYDORCYK, L'Évangile de Nicodème ou les Actes faits sous Ponce Pilate (recension latine A), suivi de La lettre de Pilate à l'empereur Claude, Turnhout, Brepols (Apocryphes, 9), 1997 (ISBN 2-503-50581-3)
  • R. GOUNELLE, Pourquoi, selon l'Évangile de Nicodème, le Christ est-il descendu aux Enfers ?, dans J.-D. KAESTLI et D. MARGUERAT (dir.), Le mystère apocryphe. Introduction à une littérature méconnue, Genève, Labor et Fides (Essais bibliques, 26), 1995, p. 67-84 (ISBN 2-8309-0770-1) (Trad. italienne : F. AMSLER et al., Il mistero degli apocrifi : introduzione a una letteratura da scoprire, Milano, Massimo, 1996 (ISBN 88-7030-733-6))
  • Z. IZYDORCZYK (ed.), The Medieval Gospel of Nicodemus. Texts, Intertexts and Contexts in Western Europe, Tempe (AZ), Mediaeval & Renaissance Texts & Studies (Mediaeval & Renaissance Texts & Studies, 158), 1997 (ISBN 0866981985)
  • R. GOUNELLE & C. FURRER, Évangile de Nicodème, dans J.-D. KAESTLI et P. GEOLTRAIN (dir.), Écrits apocryphes chrétiens, II, Paris, nrf Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2005, p. 249-297 (ISBN 2-07-011388-4)
  • Jean HADOT, Encyclopédie Universalis, Évangile de Nicodème, sur http://www.universalis.fr
  • Gustave Brunet, Évangile de Nicodème, Les évangiles apocryphes, d'après l'édition de J.C. Thilo, Paris, 1863.
  • Alvin E. Ford, Évangile de Nicodème, Librairie Droz, Genève, 1973, (ISBN 978-2-600-02825-7)

Liens externes[modifier | modifier le code]