État bourguignon

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État bourguignon

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Drapeau Blason
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L'État bourguignon dans sa plus grande extension, sous Charles le Téméraire.

Informations générales
Statut union personnelle autour des ducs de Bourgogne
Capitale sans (souverain itinérant)

Entités précédentes :

  • multiples

Entités suivantes :

Entre le XIVe et le XVIe siècle, l'État bourguignon[1] (souvent appelé les États bourguignons, c'est une question de point de vue) désigne l'ensemble des possessions acquises par les ducs de la seconde maison capétienne de Bourgogne et leurs héritiers Habsbourg d'Autriche et d'Espagne.

Il a constitué une puissance importante du Moyen Âge tardif et de la Renaissance et un exemple de construction étatique au XVe siècle, passant à peu de chose d'être le premier nouveau royaume créé en Occident depuis trois cents ans. Il a subsisté dans les Flandres au XVIe siècle jusqu'à la guerre de quatre-vingts ans.

Genèse de l'État bourguignon[modifier | modifier le code]

1369-1404 : apports de Philippe le Hardi 1404-1419: apports de Jean sans Peur 1419-1467 : apports de Philippe le Bon 1467-1477 : apports de Charles le Téméraire 1477-1493 : traités réglant la situation après la mort du duc Charles

Rassemblement des États bourguignons[modifier | modifier le code]

En 1369 le duc de Bourgogne Philippe le Hardi (prince de la Maison capétienne de Valois, quatrième fils du roi Jean II de France) épouse la comtesse Marguerite III de Flandre (fille unique et héritière du richissime et puissant comte de Flandre Louis de Male, en même temps que veuve, depuis l'âge de 11 ans, du duc Philippe Ier de Bourgogne). Le Comté de Flandre est alors une des régions les plus riches de l'Europe. Mais Marguerite apporte également l'Artois, limitrophe de la Flandre, Rethel et surtout les deux très vastes fiefs qui jouxtent le duché de son mari : le comté de Nevers et celui de Bourgogne (la Franche-Comté). Elle est en outre la seule héritière de sa propre tante Jeanne de Brabant, duchesse de Brabant et de Limbourg, qui écherront provisoirement à un fils cadet de Philippe le Hardi (pour être ensuite récupérés par son petit-fils Philippe le Bon). Fort de la fortune que représentent tous ces fiefs, Philippe le Hardi prend part aux deux grands conflits qui agitent le royaume de France : la Guerre de Cent Ans, qui oppose Charles VI de France et Henri V d'Angleterre d'une part, et le conflit entre les princes au sujet de la régence du roi de France (considéré comme faible et fou) d'autre part.
Son fils Jean Sans Peur poursuit son œuvre sans rattachement majeur. Une partie des terres de la maison est d'ailleurs aliénée au profit de ses frères Antoine de Brabant et Philippe de Nevers.
C'est Philippe le Bon, le fils de Jean sans Peur, qui va réunir le plus grand nombre de principautés par une politique opportuniste tirant profit de la mort de ses cousins brabançons puis de la stérilité de sa double cousine germaine Jacqueline de Bavière. Emprisonnée, elle doit le nommer régent (traité de Delft du 3 juillet 1428) puis héritier de ses seigneuries ou comtés : Hainaut, Hollande, Zélande et Frise. Il avait déjà étendu ses possessions en achetant le comté de Namur (1421). À la mort (4 août 1430) de son cousin germain Philippe de Saint-Pol, duc de Brabant qui ne laisse pas d'héritier direct, Philippe de Valois-Bourgogne peut régulièrement ajouter à la liste de ses titres ceux de duc de Lothier, de Brabant, de Limbourg et de marquis du Saint-Empire. Quelques années plus tard (10 janvier 1442), il se fait reconnaître par sa tante Élisabeth de Goerlitz, duchesse de Luxembourg, comme son légataire universel et finit par prendre possession du duché en décembre 1443 (après avoir financièrement dédommagé Guillaume de Saxe qui avait, lui aussi, des droits sur cette seigneurie[2]).
Pour achever d'augmenter son influence, il fait élire ses frères naturels et ses propres bâtards aux évêchés de Cambrai et d'Utrecht. Le dominium bourguignon est alors à son apogée, d'autant que Philippe le Bon obtient en contrepartie de sa réconciliation avec le roi de France les villes de la Somme, les comtés de Ponthieu et de Boulogne, plusieurs seigneuries en Champagne et surtout une dispense d'hommage au roi de France. Par héritage et mariage, il règne de la Picardie à l'Alsace et de la Suisse au nord des Pays-Bas...

Charles le Téméraire n'a pas la chance de son père : Philippe le Bon a pu profiter de l'extinction de puissantes lignées princières à son voisinage pour s'étendre. En plus, le nouveau roi de France, Louis XI, joue de tous les moyens possibles pour affaiblir son puissant vassal : il attise la résistance des voisins de Charles, débauche une partie de ses serviteurs (les Croÿ, Philippe de Commynes...), rachète les villes de la Somme et Tournai conformément aux clauses du traité d'Arras. Charles tenta certes d'acheter le duché de Gueldre pour s'en emparer pacifiquement, mais l'opposition d'Adolphe le Jeune à son père imposa une guerre armée. De même l'opposition des Liégeois à toute alliance avec le Bourguignon provoqua une réaction violente du duc de Bourgogne. Après ces deux événements, c'est la voie militaire qui est systématiquement privilégiée pour l'expansion territoriale et politique, avec des résultats souvent catastrophiques sur le plan politique et économique.

Sous les Habsbourg, l'enjeu principal est de sauver ce qui peut l'être et d'éviter la division du patrimoine. Les traités successifs avec la France concernent avant tout les provinces du sud, Artois, comté de Bourgogne, Charolais, mais l'enjeu majeur est en Gueldre. C'est Charles Quint, arrière-petit-fils du Téméraire qui va faire aboutir les visées expansionnistes de ce dernier au nord. Il obtient la sécularisation de l'évêché d'Utrecht à son profit en 1528, puis ramène la Gueldre, augmentée d'une partie des terres de l'ancien évêché d'Utrecht, dans l'orbite bourguignonne en 1543. Entretemps, il avait reconquis la Frise et annexé la ville et les ommelanden de Groningen. Au sud, malgré le Traité de Madrid (1526), qui prévoyait la rétrocession du duché de Bourgogne aux descendants du Téméraire, celui de Cambrai qui soustrait la Flandre et l'Artois de la suzeraineté française et l'obtention d'un protectorat sur la Lorraine avec la régence de Christine de Danemark, la défense des États bourguignons demeura marquée par l'incapacité à reprendre le berceau de la dynastie.

Dijon, Bruxelles, La Haye et Lille furent les capitales administratives de ce puissant État quasi-souverain, dangereux rival des rois de France et même allié de l'Angleterre entre 1419, date de l'assassinat du duc Jean Sans Peur à Montereau, lors d'une entrevue avec le Dauphin et 1435, conclusion du traité d'Arras.

Parallèlement, la brillante cour des ducs de Valois-Bourgogne rayonna dans toute l'Europe par sa grande richesse (commerciale, culturelle, artistique), son faste, sa puissance politique et militaire, son prestige et ses fêtes opulentes.

Tentative de transformation d'une union personnelle de seigneuries en un État centralisé[modifier | modifier le code]

L'accumulation de seigneuries diverses par les ducs de Bourgogne aboutit à la constitution de deux ensembles territoriaux continus :

  • les pays de par-deçà au nord : Flandre, Artois, Picardie, Hainaut, Brabant, Hollande, Zélande, Frise, Gueldre, Limbourg, Luxembourg, etc.
  • les pays de par-delà au sud : duché et comté de Bourgogne, comté de Charolais et autres dépendances.

Les deux derniers ducs de Bourgogne de la Maison de Valois cherchèrent à unifier leurs possessions personnelles.

Sous Philippe le Bon[modifier | modifier le code]

Les prémisses des ambitions royales des ducs de Bourgogne apparaissent au milieu du règne de Philippe le Bon à l'initiative de Frédéric III. En 1447, le chancelier impérial Gaspar Schlik fut délégué auprès de Philippe pour lui proposer d'ériger au choix deux de ses seigneuries en royaume : la Frise qui eut dans un passé lointain ses propres rois ou le Brabant, qualifié de plus ancien et excellent duché de la Chrétienté[3].

Ériger l'une de ses possessions en royaume ne satisfaisait guère le duc de Bourgogne : son souhait était qu'on rassemblât sous une même couronne l'ensemble de ses pays de par-deçà situé dans la mouvance du Saint Empire, afin de convertir la pluralité de pouvoirs locaux qu'il exerçait en une monarchie unifiée. Philippe déclina donc l'offre.

En 1460, Philippe délégua un de ses fidèles, Antoine Haneron, auprès de l'empereur pour lui rappeler qu'il exista jadis, entre le Rhin et le royaume de France, un royaume nommé Lothier ou Lotharingie, qui incluait les évêchés de Mayence, Trèves, Cologne, Metz, Toul, Verdun, Cambrai, Liège et Utrecht[4]. Ni la Franche-Comté, terre relevant du Saint Empire mais trop éloignée, ni les terres du ressort de la couronne de France (Flandre, Artois, Bourgogne ducale) n'étaient concernées par ce projet. Cependant, le projet n'aboutit pas.

Sous Charles le Téméraire[modifier | modifier le code]

Le traité de Péronne (1468) arraché au roi de France ménageait un compromis : le duc acceptait et reconnaissait la suzeraineté française, mais le roi abandonnait de fait tous les droits du souverain. Il s'engageait à ne pas lever d'impôts, à ne pas nommer d'officiers et à ne pas recevoir les appels des sujets du duc devant le parlement de Paris. En contrepartie, Charles s'engageait enfin à rendre hommage au roi de France, ce qu'il se garda d'ailleurs bien de faire dès lors que le roi avait fait casser le traité par les États généraux. Conformément à la clause de non-respect incluse dans le traité de Péronne, le Téméraire se déclara, le 12 novembre 1471, délié de ses devoirs vis-à-vis de la couronne de France.

La constitution d'un État bourguignon à part entière impliquait, autant que faire se pouvait, le passage de cette pluralité de pouvoirs au laminoir d'un pouvoir central unificateur. Ce fut l'objet des ordonnances de Thionville. Cependant, l'existence de deux ensembles territoriaux ne se prêtait pas à une centralisation unique : Charles le Téméraire se contenta donc de resserrer l'écheveau administratif de ses possessions septentrionales[5].

Article détaillé : Pays-Bas bourguignons.

Face à l'Empereur, Charles rompit avec la politique de son père qui avait toujours ignoré la suzeraineté impériale. L'empereur était en effet le seul à pouvoir lui offrir l'indépendance à travers une couronne royale. Le duc s'impliqua beaucoup dans les affaires impériales : il participa aux diètes, porta la guerre contre Neuss, tenta diverses alliances avec l'empereur, etc.

En témoignage de cette aspiration à la royauté, il se fit notamment confectionner un diadème d'une richesse prodigieuse, le "chapeau ducal". Il se compose d'or orné de saphirs et de rubis balais surmonté d'une forme de velours jaune brodée de perles et au sommet duquel se trouvait un énorme rubis enchâssé dans un ornement d'or[6],[Note 1].

Charles reprit donc à son compte le projet de son père qui avait rêvé de reconstituer une Lotharingie. Charles se référa davantage aux différents royaumes de Bourgogne : des Burgondes, des Mérovingiens, des Bivinides. Si les données historiques concernant la Frise étaient des plus floues et si l'existence du royaume de Lotharingie entre 855 et 900 avait été oubliée, le souvenir des différents royaumes de Bourgogne était encore présent et il avait l'avantage de rappeler par son nom le titre principal des détenteurs des États bourguignons.

Aussi, en 1473, lors de la conférence de Trèves entre le 30 septembre et le 25 novembre, l'empereur Frédéric III du Saint-Empire, qui avait refusé d'aider Charles le Téméraire à se faire élire roi des Romains pour en faire son successeur, accepta d'ériger ses possessions mouvantes de l'Empire en un royaume de Bourgogne. Le nouveau roi aurait été nominalement vassal de l'empereur, à la manière de celui de Bohême. Frederic III avait accepté également d'inféoder à ce royaume de Bourgogne le duché de Lorraine, le duché de Savoie (qui incluait alors le Piémont, la Bresse, le Bugey, l'ouest de l'actuelle Suisse, avec Genève et Lausanne), le duché de Clèves, les évêchés d'Utrecht, Liège, Toul et Verdun[7],[8],[Note 2]. Les ducs de Savoie, de Lorraine, de Clèves et les quatre évêques seraient devenus les vassaux du roi de Bourgogne. Charles exigea également la souveraineté de la Bourgogne sur les cantons suisses[9]. Cependant, l'empereur rompit les pourparlers la veille même du couronnement[10] et s'enfuit nuitamment à cheval puis en barque sur la Moselle avec son fils Maximilien qui, dans le cadre de l'accord, devait épouser Marie de Bourgogne.

Limites et fin de l'État bourguignon[modifier | modifier le code]

Caractère problématique de la notion d'État[modifier | modifier le code]

À l'époque, la notion d'État est floue, bien éloignée de son sens moderne et on n'emploie donc jamais celle d'État bourguignon. Pour désigner leurs terres, les ducs parlent plutôt de "nos principautés", "nos États", "nos provinces". Les autres producteurs d'écrit utilisent le même type de formulation. C'est Henri Pirenne[11], pour des raisons idéologiques liées à la construction nationale belge[12], qui va affirmer la constitution d'un État moderne fondé sur une unité pré-nationale autour des ducs de Bourgogne. Johan Huizinga, tout en soulignant le caractère anachronique de la chose, lui emboîta le pas[13]. Aujourd'hui, une partie des historiens emploient de façon fréquente comme un biais de langage l'expression d'État bourguignon, comme si les ducs de Valois-Bourgogne avaient su constituer en un peu plus d'un siècle (1363-1477) une principauté unifiée au plan étatique. L'usage du singulier continue cependant à faire débat.

L'expression a été d'une certaine façon consacrée par la monographie éponyme de Bertrand Schnerb[1]. Un certain nombre d'éléments accréditent cette vision d'un État unique constitué par les ducs de Valois-Bourgogne :

  • La fondation par Philippe le Bon et surtout Charles le Téméraire d'une puissante armée de métier à laquelle tous les « pays de par-deça et de par-delà » contribuent plus ou moins, armée (mâtinée de mercenaires anglais, allemands et italiens) qui plie à des règles et un chef ultime communs l'ensemble des combattants enrôlés sous la bannière bourguignonne... car un État se crée autour de la notion de défense et il ne perdure que s'il sait se faire obéir de ses sujets (de quelque province qu'ils soient) et respecter des États voisins, faire qu'ils respectent ses frontières : au XVe siècle déjà, la force crée le droit[14]. Cependant, l'entretien d'une armée de métier est fort coûteux et les ressources d'un jeune État (ou du Trésor ducal, selon le point de vue adopté) ne sont pas inépuisables.
  • La volonté des Valois-Bourgogne, devenue presque une idée fixe chez Charles le Téméraire, de réunir leurs provinces en un bloc géographique d'un seul tenant (ressuscitant le royaume lotharingien de jadis) qui faciliterait les communications intérieures et la circulation de l'armée bourguignonne.
  • La volonté d'uniformisation administrative des ducs, traduite par les institutions communes : le conseil lez le prince, le parlement de Malines, l'habitude de nommer une même personne à la chancellerie de chacune des provinces...
  • La production d'ordonnances identiques dans toutes les provinces, de façon à leur donner une législation identique, quoique nominalement spécifique à chacune.
  • La capacité à intégrer la noblesse des différentes provinces dans une même cour, voire à la fédérer dans un même ordre, celui de la Toison d'or.
  • La constitution de signes identitaires communs : un patron (Saint-André), des emblèmes (la croix de Bourgogne, les devises et cris ducaux), une mythologie commune autour du mythe des origines troyennes...

Inversement, Jean-Marie Cauchies[15], à la suite de Paul Bonenfant[16], fait remarquer que l'on devrait parler des États bourguignons au pluriel. En effet :

  • Les contemporains employaient le pluriel
  • Hormis la personne du duc, il n'exista pas jusqu'aux dernières années du règne de Charles le Téméraire d'institutions communes aux différentes possessions du duc de Bourgogne.
  • Ce dernier ne régnait pas sur l'ensemble de ses États en tant que duc de Bourgogne mais comme seigneur de chacun d'entre eux, c'est-à-dire comme duc de Brabant, comte de Flandre, d'Artois, de Hollande, etc.
  • Il n'existait pas de sentiment d'appartenance commune dans chacune des seigneuries du duc de Bourgogne, car celles-ci différaient par l'histoire, la langue, les coutumes.
  • Dans aucune de ses possessions, le duc de Bourgogne n'était souverain de droit : au-dessus de lui, il y avait un souverain, soit le roi de France, soit l'empereur. Cela étant, leur souveraineté était théorique : dans la réalité, le duc de Bourgogne ne rendait pratiquement pas compte de ses actes à un supérieur dans l'ordre temporel. De fait, il agissait comme un quasi souverain, même s'il ne l'était pas en droit[Note 3].

Certains historiens utilisent l'expression État bourguignon par facilité, mais c'est un abus de langage si l'on admet qu'il s'agissait en fait d'une union personnelle de seigneuries relevant soit de la suzeraineté du roi de France, soit de celle (toute théorique, en tout cas du temps de Philippe le Bon) de l'empereur germanique[Note 4].

Tentative d'unification territoriale et fin de la puissance bourguignonne[modifier | modifier le code]

La France en 1477

Le duc Charles le Téméraire, au sommet de sa puissance, se lance dans une politique de conquête militaire et d'alliances pour faire la jonction entre ces deux ensembles. À cette fin, il chercha à s'emparer de l'Alsace et la Lorraine.

  • En mai 1469, au traité de Saint-Omer, le duc d'Autriche Sigismond de Habsbourg lui cède en gage, pour 50 000 florins du Rhin, ses domaines de Haute-Alsace et le pays de Brisgau, du comté de Bade en Allemagne (plus précisément : le landgraviat d'Alsace, le comté de Ferrette, les quatre Waldstetten, le comté de Hauenstein et la ville de Brisach)[17].
  • Durant l'été 1475, Charles détourne l'armée qu'il prévoyait d'utiliser contre le roi de France au profit du roi d'Angleterre et occupe la Lorraine. Après un siège d'un mois, entre dans Nancy le 30 novembre 1475[18]. Le 18 décembre, il annonce aux Lorrains qu'il fera de Nancy la capitale de ses États[19]. Bien que niant les droits du prince légitime de la Lorraine, Charles n'ajouta pas à sa titulature le titre de duc de Lorraine, alors qu'il avait pris celui de duc de Gueldre après l'annexion de ce duché. Probablement, considérait-il que celui de duc de Lothier, adopté par son père après la prise en main du Brabant, rendait compte de sa conquête[20] car les deux termes de Lothier et Lorraine procédant tous deux de Lotharingie, le premier désignant la Basse-Lotharingie, le second désignant la Haute-Lotharingie.

En 1477, Charles le Téméraire meurt à la bataille de Nancy contre le duc René II de Lorraine et les Confédérés, alliés à son ennemi héréditaire Louis XI. Le puissant État Bourguignon s'affaiblit de façon notable. Louis XI annexe le duché, l'Artois et la Comté, mais s'enlise en Flandre, malgré le soutien de Bruges et Gand. Les tractations dans le dernier quart du XVe siècle font aller et venir ces possessions au gré de la situation diplomatique et militaire jusqu'à ce que l'Artois, la Comté et le Charolais soient rendus aux héritiers du Téméraire. Le duché resta cependant un élément majeur de la rivalité entre l'arrière petit-fils du Téméraire, Charles Quint et François Ier. Si le traité de Madrid en 1526 sembla marquer la revanche des Bourguignons, en rétrocédant le duché à l'empereur, l'âpreté du roi de France à trahir la parole qu'il avait donnée à son rival fit émerger une autre solution : les Autriche-Bourgogne abandonnaient provisoirement leurs vues sur le duché en échange de quoi le roi de France satisfaisait la volonté d'indépendance des fiefs français de l'empereur en transférant sa suzeraineté sur ces terres à l'Empire.

L'Empereur romain germanique Maximilien Ier, grâce à son mariage avec la duchesse Marie de Bourgogne, âgée de 20 ans (unique héritière du duc Charles le Téméraire) s'empare lui des possessions relevant de l'Empire et notamment du comté de Bourgogne. Lors de sa réforme administrative de l'Empire, il fit établir un cercle impérial particulier qui assurait à ces provinces une unité administrative et fiscale vis-à-vis de l'Empire, qu'il baptisa significativement Cercle de Bourgogne en 1512[21]. La transaction d'Augsbourg en 1548 donna une véritable personnalité et indépendance juridique des provinces bourguignonnes vis-à-vis de l'Empire. Au plan intérieur, Marie de Bourgogne doit signer un Grand Privilège qui rétablit les juridictions et privilèges locaux au détriment de tous les efforts d'unification de ses prédécesseurs. Ironiquement ce texte était la première ordonnance qui s'appliquait à l'ensemble des provinces et pas à chacune indépendamment les unes des autres. Ses successeurs, cependant rétablirent peu à peu des institutions centrales : les États généraux, le parlement de Malines, rebaptisé grand conseil, la chambre des comptes de Lille et surtout les trois conseils collatéraux, qui devinrent l'outil central de gouvernement à partir de 1531.

Si le duché de Bourgogne en propre fut perdu, les successeurs du Téméraire continuèrent à s'en intituler. Philippe le Beau, Charles Quint et Philippe II d'Espagne commencèrent leurs règnes respectifs par la séance solennelle de proclamation comme duc de Bourgogne dans la grande salle du palais du Coudenberg à Bruxelles. Les deux premiers parlaient de la dynastie comme de la "maison d'Autriche et de Bourgogne", et si Philippe le Beau ordonna d'être enterré à la Chapelle royale de Grenade pour mieux assoir son pouvoir sur les royaumes de sa femme, Charles-Quint exigea dans tous ses testaments successifs que son corps fût transféré à Champmol si le duché devait être reconquis. De façon générale, l'empereur attacha toujours une grande importance à ses racines bourguignonnes : c'est l'emblématique de celle-ci qu'il imposa à l'Espagne, faisant de la croix de Bourgogne, des fusils et de la Toison des éléments encore employés dans les représentations de la monarchie espagnole. De même, les usages de la cour de Bourgogne déjà de rigueur à Bruxelles depuis les ducs et durant tout le règne de Charles-Quint, furent, par les soins de celui-ci, imposés en Espagne.

De fait, c'est la guerre civile de la deuxième moitié du XVIe siècle qui brise en même temps qu'elle exalte le rêve d'un État bourguignon. Si les rebelles insistent en effet sur leur caractère bourguignon dans les premières étapes de la révolte, la tournure autonomiste et surtout la scission entre les provinces signataires de l'acte de La Haye et les autres provoqua la division définitive des provinces.

Annexes[modifier | modifier le code]

Liste des seigneurs des États bourguignons[modifier | modifier le code]

En tant que feudataires d'un suzerain nominal, qu'il soit le roi de France ou l'empereur romain-germanique, les possesseurs des États bourguignons ne peuvent être qualifié juridiquement de souverains même si dans les faits leur indépendance devint peu à peu presque totale.

Maison de Valois[modifier | modifier le code]

À la mort du Téméraire, Louis XI annexa le duché de Bourgogne et occupa une partie des fiefs français du duc. Le roi prétendit reprendre possession d'un apanage constitué au profit de Philippe le Hardi. En fait, le traité d'attribution du duché au troisième fils de Jean le Bon n'en faisait pas un apanage et ne prévoyait aucune clause de masculinité. Louis XI exploitait simplement un rapport de force très défavorable au principat bourguignon[22]. Le coup de force fut immédiatement contesté par Marie de Bourgogne et Maximilien d'Autriche son mari. Le contentieux ne fut jamais réglé et la prétention des Habsbourg à reprendre le duché, dont ils estimaient avoir été spoliés, alimenta de nombreuses guerres dans le siècle qui suivit[23].

Les possessions relevant du Saint-Empire, à savoir les pays de par-deçà et la Franche-Comté furent en revanche transmises aux descendants et héritiers de Charles le Téméraire, dans la maison de Habsbourg. Enfin, une partie des fiefs français de ce qui avait été l'État bourguignon, principalement les comtés d'Artois, de Flandre et de Charolais furent, au Traité de Senlis (1493), rétrocédés par la France aux Habsbourg (héritiers des Valois-Bourgogne via Marie de Bourgogne).

Maison de Habsbourg[modifier | modifier le code]

Composition territoriale[modifier | modifier le code]

Liste des États bourguignons[modifier | modifier le code]

À son apogée en 1477 sous Charles le Téméraire, cet ensemble comprend deux groupes de territoires séparés par les domaines des ducs de Lorraine : les Pays-Bas et les deux-Bourgognes. Comme la cour réside dans les Flandres, on les appelle respectivement pays de par-deçà (de ce côté-ci de la Lorraine) et de par-delà (au-delà de la Lorraine).

Liste des domaines sous influence des ducs de Bourgogne[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Charles ne fit cependant jamais usage d'un sceau en majesté, conservant la tradition des sceaux équestres.
  2. Le 4 novembre 1473, Antoine Haneron, prévôt de Saint-Donant de Bruges, adressa au marquis de Rothelin, Rodolphe de Hochberg, une lettre où il détaillait les termes dans lesquels Frédéric III avait arrêté la constitution du royaume de Bourgogne. Le document publié en latin en 1937 par H. Stein, Bibliothèque de l'École des Chartes, tome XCVIII, p. 339-341.
  3. Philippe le Bon obtint d'ailleurs de Charles VII une dispense d'hommage féodal pour ses terres mouvantes de la couronne. Et son fils Charles le Téméraire se déclara, en novembre 1471, affranchi de la suzeraineté du roi de France. Cette fois-ci, il s'agissait d'une décision unilatérale de Charles de Bourgogne s'appuyant sur la clause de non-respect du traité de Péronne (1468) que le roi de France avait de son côté fait annuler en décembre 1470 en arguant de la félonie du duc.
  4. Henri Pirenne a défendu l'expression, tout comme Johan Huizinga qui a cependant souligné son anachronisme. Sur la nécessité de recourir parfois à des termes anachroniques en histoire, on peut consulter l'article de M.R. Hoetink, Les notions anachroniques dans l'historiographie du droit.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Bertrand Schnerb, L'État bourguignon 1363-1477, Paris, Perrin, 1999
  2. Joseph Calmette, Les Grands Ducs de Bourgogne (Albin Michel, 1949 et juin 1976), p. 213
  3. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 246.
  4. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 247.
  5. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 264.
  6. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 134.
  7. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 258.
  8. Philippe Contamine, Pays Lorrain, no 1, "Charles le Téméraire, fossoyeur ou fondateur de l'État bourguignon", p. 123-134.
  9. Jean Favier, Louis XI, Fayard, 2001, p. 653.
  10. Klaus Schelle, Charles le Téméraire - La Bourgogne entre les lys de France et l'aigle de l'Empire, traduit de l'allemand par Denise Meunier, Fayard, 1979, p. 194-200.
  11. Henri Pirenne Histoire de Belgique: Volume 1 - Des origines à l'État bourguignon, Bruxelles, 1900
  12. Philippe Carlier, "Contribution à l'étude de l'unification bourguignonne dans l'historiographie nationale belge de 1830 à 1914, BTNG-RBHC, XVI, 1985, 1-2, p. 15
  13. J. Huizinga, « L'État bourguignon, ses rapports avec la France, et les origines d'une nationalité néerlandaise », dans Le Moyen Âge, t. XLI (1931), p. 83-96
  14. ... selon la célèbre formule de Bismarck.
  15. Jean-Marie Cauchies, "État bourguignon ou États bourguignons? De la singularité d’un pluriel", in P.C.M. Hoppenbrouwers, Antheun Janse et Robert Stein, Power and Persuasion, Essays on the Art of State Building in Honour of W.P. Blockmans, Thurnout, Brepols, 2010, ppes 49-58
  16. "Ce qui frappe, en effet, à certains égards, dans l'aspect qu'offre l'État Bourguignon à la fin du règne de Philippe, c'est le disparate que présentent entre elles, du point de vue constitutionnel, les différentes pièces de cet État, si bien qu'à vrai dire, il vaudrait mieux parler des États Bourguignons", Paul Bonenfant, Philippe le Bon, sa politique, son action, Paris, Bruxelles, De Boeck et Larcier, p. 85-86
  17. Georges-Henri Dumont, Marie de Bourgogne (Fayard, août. 1982), p. 109
  18. Klaus Schelle, Charles le Téméraire - La Bourgogne entre les lys de France et l'aigle de l'Empire, traduit de l'allemand par Denise Meunier, Fayard, 1979, ISBN 2-213-00686-5, p. 254.
  19. Jean-Pierre Soisson, Charles le Téméraire, op. cit., p. 255.
  20. Anne Le Cam, Charles le Téméraire, un homme et son rêve, éd. In Fine, 1992, p. 334.
  21. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Le_Cam_p265.
  22. Wim Blockmans, « La position du comté de Flandre dans le royaume à la fin du XVe siècle », in La France du XVe siècle, renouveau et apogée, Paris, CNRS, 1985, p. 73 : "Il est clair qu'en 1477 Louis XI ne se soucia pas de la légitimité de ses actes, mais il ne se fia qu'aux rapports de force, son but étant le démantèlement complet de l'État bourguignon."
  23. Voir par ex. Bertrand Schnerb, « La plus grande héritière du monde », dans Bruges à Beaune. Marie, l'héritage de Bourgogne, Paris, 2000, 21-37, ici 23.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bertrand Schnerb, L'État bourguignon 1363-1477, Éditions Perrin, 1999.
  • Paul Bonenfant, Philippe le Bon : sa politique, son action, De Boeck Université, 1996, 476 p., (ISBN 2804121151).
  • Paul Bonenfant, La persistance des souvenirs lotharingiens, dans : « Bulletin de l'Institut Historique Belge de Rome », fascicule XXVII, 1952, p. 53-64.
  • Paul Bonenfant, Les projets d'érection des Pays-Bas en royaume du XVe au XVIIIe siècle, dans : « Revue de l'Université de Bruxelles », tome XLI, 1935-1936, p. 151-169.
  • Chaume (Abbé), Le sentiment national bourguignon de Gondebaud à Charles le Téméraire, 1922, dans : Mémoires de l'Académie de Dijon, p. 195-308.
  • Yves Cazaux, L'idée de Bourgogne, fondement de la politique du duc Charles, « 10e rencontre du Centre Européen d'Études Burgondo-médianes », Fribourg, 1967, Actes publiés en 1968, p. 85-91.
  • État bourguignon et Lotharingie, Académie royale de Belgique, dans : « Bulletin de la classe des lettres et des sciences morales et politiques », 5e série, tome XLI, 1955, p. 266-282.

Voir aussi[modifier | modifier le code]