Étant donnés

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas être confondu avec Étant donnés (groupe).
Étant donnés :
1° la chute d'eau
2° le gaz d'éclairage...
Artiste Marcel Duchamp
Date 1946-1966
Technique Mixte
Dimensions (H × L × l) 153[1] × 111[2] × 300[3] cm
Localisation Philadelphia Museum of Art

Étant donnés : 1° la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage...[4] est le nom d'une installation de Marcel Duchamp élaborée en secret entre 1946 et 1966 à New York.

Elle est considérée comme la dernière grande œuvre de l'inventeur du ready made et ne fut révélée au public qu'après sa mort, en 1969.

Description[modifier | modifier le code]

Exposée de façon permanente au Philadelphia Museum of Art selon les vœux même de Duchamp, la pièce, qualifiée par l'artiste d'« approximation démontable »[5], se présente sous la forme d'un grand mur rectangulaire de couleur gris-rose pastel percé d'une vieille porte en bois à double-battant (originaire de Cadaqués) cernée par un montant en briques cuites maçonnées. Par deux trous percés dans la porte, l'on peut observer la scène suivante :

  • au premier plan, en contre-jour, un grand trou irrégulier apparaît dans un mur de briques ;
  • au deuxième plan, sur un lit de brindilles et de feuilles mortes, est couché un corps de femme, dont on ne voit pas la tête mais seulement quelques touffes de cheveux blonds ; le corps est entièrement nu, en position de cuisses écartées (les pieds sont cachés). La main gauche, au bout de l'avant-bras surélevé, tient un bec Auer allumé ;
  • à l'arrière plan, sur la droite, on distingue une représentation de paysage champêtre construite en diorama, montrant des arbres (dont des cyprès), une rocaille, des effets de miroitements et de brumes, et une chute d'eau, le tout dominé par un ciel bleu traversé de nuages.

Remarques[modifier | modifier le code]

Gravure d'Albrecht Dürer (1525) : Duchamp déclarait à Pierre Cabanne : « C'est le regardeur qui fait le tableau. »[6]

Ce dispositif appelle plusieurs remarques :

  • son titre renvoie au Grand Verre sans pour autant en constituer la suite ou le pendant : La mariée mise à nu par ses célibataires, même était un travail en deux dimensions jouant sur des transparences et des motifs à la fois abstraits et identifiables. Ici, seul le titre en définitive constitue une sorte d'énigme, rédigé à la manière d'un début de traité scientifique ou philosophique, tout simplement d'un début d'énoncé d'algèbre.
  • le genre auquel se rattache l’œuvre est ambiguë : on ne peut la réduire à une sculpture, encore moins au ready made. Duchamp est l'un dès premiers artistes à avoir travaillé sur le concept d'installation faisant appel à diverses techniques (moulage, objets trouvés, peinture, maçonnerie, électricité, etc.).
  • il met en jeu le voyeurisme inhérent au concept d'exposition mais ici, en impliquant de façon participative le spectateur qui doit faire l'effort de scruter pour mieux voir par delà la porte en bois. Les deux orifices autorisant la vision de l'installation cachée sont appelés par Duchamp : « les trous du voyeur »[7].
  • la nudité, le corps sont présents dans l’œuvre de Duchamp très tôt, citons par exemple le tableau Nu descendant un escalier n°2. Par ailleurs, Duchamp procédant par étapes ou esquisses, montre au public entre 1947 et 1965, divers pièces qui préparent à son œuvre finale, citons : Prière de toucher (1947), Not a Shoe, Feuille de vigne femelle (1950) et surtout le panneau Étant donnés le gaz d'éclairage et la chute d'eau (1948-49).
  • enfin, Arturo Schwarz révéla en 1969 une suite de gravures intitulées The Lovers : l'une d'entre elles s'intitule Le bec Auer, quelques-unes sont exécutées d'après Gustave Courbet, une autre d'après les contours de la gravure Adam et Ève de Dürer, et le tout semble constituer un rébus quant à la scène représentée à l'intérieur de l'installation[8].

Considérée comme érotique, cette œuvre n'a cependant jamais été commentée par son concepteur.

Commentaires critiques[modifier | modifier le code]

  • Dans La Boîte de 1914 éditée par Duchamp à cinq exemplaires en 1914 et contenant des reproductions de ses œuvres et de ses notes manuscrites en fac-similé, l'une des notes stipule : « Étant donnés : 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage, nous déterminerons les conditions du Repos instantané (ou apparence allégorique) d'une succession de faits divers semblant se nécessiter l'un l'autre par des lois, pour isoler le signe de la concordance entre, d'une part, ce Repos, (capable de toutes les excentricités innombrables) et, d'autre part, un choix de possibilités légitimées par ces lois et aussi les occasionnant. »[9]
  • Le modèle vivant qui servit à la conception du corps de la femme sans visage grâce à un moulage fut non pas celui d'Alexina Duchamp dit "Teeny", la dernière épouse de Duchamp, mais de Maria Martins, sculptrice brésilienne avec qui Duchamp eut une liaison entre 1946 et 1951[10],[11]
  • Duchamp prépara et assembla cette installation dans son atelier situé à Greenwich Village ; il rédigea un cahier des charges très détaillé[12] afin que l'on puisse la remonter, ce qui fut fait en 1969 à Philadelphie.
  • Salvador Dalí contribua à la constitution de cette œuvre lors des séjours de Duchamp à Cadaqués entre autres pour la porte et la restitution du motifs du paysage au 3e plan qui s'inspirerait d'un séjour en Suisse de Duchamp effectué durant l'été 1946 avec Mary Reynolds à Chexbres[13].
  • Selon Jean-Michel Rabaté[14], cette représentation de femme renverrait entre autres à une scène de crime, un fait-divers qui épouvanta l'opinion américaine, l’assassinat d'une jeune femme découverte sectionnée en deux au niveau de la taille le 15 janvier 1947 sur un terrain vague de Los Angeles : ce crime est illustré par James Ellroy dans Le Dahlia noir. Par ailleurs, Steve Hodel, dans un essai intitulé Black Dahlia Avenger : A Genius for Murder (2003)[15], défend la thèse selon laquelle son propre père, George Hill Hodel, un chirurgien, serait non seulement le meurtrier du « Dahlia Noir », mais également un tueur en série coupable des meurtres de huit femmes seules perpétrés aux alentours de Los Angeles entre juillet 1943 et octobre 1949. Amateur d'art, et de parties fines, George Hill Hodel avait été très lié au photographe Man Ray. Dans son livre, Steve Hodel s'interroge sur le possible rapport entre les mutilations effectuées sur les cadavres et les célèbres photos intitulées Minotaur et Lèvres rouges découpées de Man Ray : ce dernier fut un grand ami de Duchamp et l'on sait que les deux œuvres se nourrissent l'une l'autre[16].

Références[modifier | modifier le code]

  • Marc Partouche (1992), Marcel Duchamp, sa vie même, Al dante, 2005 - (ISBN 9782847610949) ; cf. chronologie 1944-1969
  • Anne Larue, Le Surréalisme de Duchamp à Deleuze, Libre choix, Talus d'approche, 2003, pp. 58-61 - (ISBN 9782872460960)
  • Toby Olson (2003), La Boîte blonde, Passage du Nord-Ouest, 2008 - (ISBN 9782914834292)
  • Jean-François Vilar (1982), C'est toujours les autres qui meurent, Babel noir, 2008 - (ISBN 9782742776030)

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Hauteur de la porte seule.
  2. Largeur de la porte seule.
  3. Longueur totale de l'installation soit 115 + 185 cm.
  4. Selon la graphie de Marcel Duchamp, cf. Manual of Instructions, infra.
  5. Manual of Instructions, infra, p. 3.
  6. Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne, Paris, Somogy, 1995, préf. (ISBN 978-2850562341)
  7. Manual of Instructions..., p. 18.
  8. Lire les analyses de Jacques Caumont & Jennifer Gough-Cooper in Marcel Duchamp. A Life in Pictures, Atlas Press, 1999
  9. Partouche (1992), paragr. année 1944.
  10. (en) Holland Cotter, The New York Times, 27.08.2009
  11. (en) |Commentaires de Michael Taylor, conservateur au PMA. En ligne le 20.06.2012.
  12. (fr) Manual of Instructions for Étant donnés..., Philadelphia Museum of Art, 1987 - fac-similé du carnet préparatoire de M.D. de marque Doret relié noir (ISBN 3-888-14260-1)
  13. Stefan Banz : Marcel Duchamp: 1° La chute d'eau, Cully, Moderne Kunst Nürnberg, 2012 - (ISBN 978-3-86984-328-5).
  14. in Étant donnés : 1° l’art, 2° le crime – La modernité comme scène du crime, Les presses du réel, 2010.
  15. L'Affaire du Dahlia noir, trad. par Robert Pépin, Points Seuil, 2005.
  16. Voir notamment les "objets" réarrangés par Man Ray, proche du ready made (Cadeau) et les portraits de Duchamp déguisé en femme (1921).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]