Érinyes

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Oreste tourmenté par une Érinye et soutenu par Pylade (centre), sarcophage romain, 130-140, Glyptothèque de Munich (Inv. 363)

Dans la mythologie grecque, les Érinyes (en grec ancien Ἐρινύες / Erinúes), ou parfois « déesses infernales » (χθόνιαι θεαί / khthóniai theaí), sont des divinités persécutrices. Selon Eschyle elles sont transformées en σεμναὶ / semnaì[1], « vénérables », après l'acquittement d'Oreste, occasion à laquelle Athéna aurait obtenu d'elles qu'elles devinssent des divinités protectrices d'Athènes sous le rôle de gardiennes de la justice. Plus tard, Euripide les a identifiées avec les Euménides (grec Εὐμενίδες / Eumenídes, « les Bienveillantes »)[2]. Elles correspondent aux Furies (en latin Furiæ ou Diræ) chez les Romains.

Ascendance[modifier | modifier le code]

Filles de Gaïa et du sang d'Ouranos mutilé d'après Hésiode, ce sont des divinités chtoniennes. Leur nombre reste généralement indéterminé, quoique Virgile, s'inspirant sûrement d'une source alexandrine, en dénombre trois[réf. nécessaire] :

  • Mégère (Μέγαιρα / Mégaira, « la Haine »)
  • Tisiphone (Τισιφόνη / Tisiphónê, « la Vengeance »)
  • Alecto (Ἀληκτώ / Alêktố, « l'Implacable »).

Épiménide, dans un fragment cité par Tzétzès, en fait les sœurs cadettes d'Aphrodite et des Moires, toutes filles de Cronos et d'Évonymé[3], Eschyle les filles de Nyx (la Nuit), Sophocle les filles de Gaïa et de Scotos, la Ténèbre. Dans les traditions orphiques, elles naissent d'Hadès et de Perséphone (cet attachement au monde infernal se retrouve également dans l’Iliade).

Rôle[modifier | modifier le code]

Clytemnestre essayant de réveiller les Érinyes endormies tandis qu'Oreste (non visible) est purifié par Apollon, cratère apulien à figures rouges, 380-370 av. J.-C., musée du Louvre (CP 710)

Divinités anciennes, elles ne sont pas soumises à Zeus et habitent l'Érèbe (ou le Tartare, suivant les traditions), le monde du dessous, se reposant jusqu'à ce qu'elles soient de nouveau appelées sur Terre. Malgré leur ascendance divine, les dieux olympiens éprouvent une profonde répulsion pour ces êtres qu'ils ne font que tolérer. De leur côté, les hommes les craignent et les fuient. C'est cette marginalisation et le besoin de reconnaissance qu'elle entraîne qui, chez Eschyle, amènent les Érinyes à accepter le verdict d'Athéna et ce malgré leur inépuisable soif de vengeance. Déesses des Ouragans, on leur attribue l'enlèvement de ceux qui disparaissent à la guerre ou loin de chez eux, en mer.

Elles personnifient la malédiction lancée par quelqu'un et sont chargées de punir les crimes pendant la vie de leur auteur, et non après. Toutefois, leur champ d'action étant illimité, si l'auteur du crime décède, elles le poursuivront jusque dans le monde souterrain. Justes mais sans merci, aucune prière ni sacrifice ne peut les émouvoir, ni les empêcher d'accomplir leur tâche. Elles refusent les circonstances atténuantes et punissent toutes les offenses contre la société et à la nature telles que le parjure, la violation des rites de l'hospitalité et surtout les crimes ou l'homicide contre la famille. À l'origine, les êtres humains ne peuvent ni ne doivent punir les crimes horribles. Il revient aux Érinyes de poursuivre le meurtrier de l'homme assassiné et d'en tirer vengeance. Némésis correspond à une notion semblable, et sa fonction recouvre celle des Érinyes.

Ces divinités vengeresses hideuses ont :

  • de grandes ailes ;
  • des serpents pour cheveux (comme les Gorgones) ;
  • des fouets et des torches ;
  • du sang qui coule de leurs yeux.

Elles tourmentent ceux qui font le mal. Elles les poursuivent inlassablement sur Terre en les rendant fous. Au sens large, les Érinyes sont les protectrices de l'ordre établi. Dans l’Iliade, ce sont elles qui ôtent la parole à Xanthe, le cheval d'Achille[4], et privent Phénix de descendance. Leur rôle dans l'ordre social des hommes et des choses est tel qu'il a fait dire au philosophe Héraclite que si le soleil décidait de dévier sa course, elles sauraient l'y ramener. Dans Électre de Jean Giraudoux, elles sont représentées par trois jeunes filles cyniques et méchantes à la croissance très rapide (de petite fille à adulte en quelques jours), appelées les Trois Euménides. Elles chantent des comptines satiriques sur les personnages de la pièce et vont poursuivre Oreste jusqu'à la perte de sa raison.

Elles ont été comparées aux Gorgones, aux Grées ainsi qu'aux Harpies en raison de leur apparence effrayante et sombre et du peu de contact qu'elles entretiennent avec les dieux olympiens.

Tragédie d'Eschyle[modifier | modifier le code]

William Bouguereau, Les Remords d'Oreste, 1862

Les Euménides d'Eschyle, troisième pièce de L'Orestie, s'ouvrent au seuil du temple d'Apollon à Delphes, où les Érinyes ont poursuivi Oreste, le fils matricide à qui Apollon a commandé de venger son père Agamemnon assassiné par sa mère Clytemnestre. À la première représentation, cette tragédie provoque une véritable terreur chez les spectateurs. Les Érinyes forment le chœur. Les images qui nous sont parvenues nous les montrent tenant des torches et des fouets, souvent coiffées de serpents.

Tout ce qui intéresse les Érinyes est de poursuivre le fils matricide pour lui infliger des tourments sans fin. Il n'est question pour elles ni de juger, ni de trouver des circonstances atténuantes au jeune homme. Mais Apollon veille sur Oreste qu'il a dirigé vers son temple de Delphes, où prendre un bref de repos. De là, il lui conseille d'aller chercher sa délivrance auprès d'Athéna.

Les Érinyes arrivent à la suite d'Oreste à l'acropole d'Athènes où Athéna obtient qu'elles reconnaissent son autorité pour instruire l'affaire et prononcer un jugement. Cependant Athéna estime l'affaire trop grave pour la juger seule. Surtout, il s'agit d'un arbitrage entre deux générations de dieux : celle, ancienne, des Érinyes et celle, moderne, d'Apollon.

Oreste est ensuite présenté devant un tribunal composé de onze citoyens et Athéna ; il lui donne raison. Mais il reste encore à résoudre la question de la vocation des Érinyes : que vont-elles devenir si un fils matricide peut leur échapper, quand poursuivre les crimes de sang est toute leur raison d'être ? Athéna leur propose alors de changer de vocation, et de devenir les Semnai (« Vénérables »), déesses bienveillantes d'Athènes. Après une longue hésitation, elles acceptent.

Les Euménides ferment L'Orestie, la grande trilogie d'Eschyle sur la justice, prix d'Athènes en 458 avant JC, seule trilogie du théâtre grec arrivée intacte jusqu'à nous. Les Euménides ont été représentées à Athènes précédées des deux autres pièces de l'Orestie : Agamemnon et Les Choéphores (et suivies d'un drame satirique perdu) au moment où Athènes inventait le jury d'assises pour juger les crimes de sang, 55 ans avant qu'Euripide reprenne la situation dans une pièce isolée intitulée Oreste.

Culte[modifier | modifier le code]

On leur sacrifiait des moutons noirs, et des libations de νηφάλια / nêphália, mélange de miel et d'eau.

D'après l'Encyclopédie de Diderot, qui cite Apollodore, le narcisse, le safran, le genièvre, l'aubépine, le chardon, le sureau, l'hièble, des bois de cèdre, d'aulnes et de cyprès étaient également utilisés pour leur rendre hommage[5].

Il y a en Arcadie un endroit qui possède deux sanctuaires consacrés aux Érinyes. Dans l'un des deux, elles portent le nom de Μανίαι / Maníai (Mania, celles qui rendent fou). C'est en cet endroit que, vêtues de noir, elles assaillent Oreste pour la première fois. Non loin de là, raconte Pausanias, se trouve un autre sanctuaire où leur culte est associé à celui des Charites (« déesses de la Rémission »). C'est en ces lieux qu'elles purifient Oreste, vêtues de blanc. Après sa guérison, il offre un sacrifice expiatoire aux Mania.

Hommage[modifier | modifier le code]

Les Érinyes font partie des 1 038 femmes représentées dans l'œuvre contemporaine The Dinner Party de Judy Chicago, aujourd'hui exposée au Brooklyn Museum. Cette œuvre se présente sous la forme d'une table triangulaire de 39 convives (13 par côté). Chaque convive étant une femme, figure historique ou mythique. Les noms des 999 autres femmes figurent sur le socle de l'œuvre. Les Érinyes figurent sur le socle, elles y sont associées à Kali, quatrième convive de l'aile I de la table[6].

Sources[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Eschyle, Euménides [détail des éditions] [lire en ligne], 1041.
  2. (en) Timothy Gantz, Early Greek Myth, Johns Hopkins University Press,‎ 1993 [détail de l’édition], p. 832.
  3. ou de l'Océanide Eurynomé
  4. Homère, Iliade [détail des éditions] [lire en ligne], Chant XIX, 400-424
  5. Encyclopédie de Diderot
  6. Musée de Brooklyn - Érinyesl

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Timothy Gantz, Mythes de la Grèce archaïques, Paris, Belin, 2004 (première édition : Early Greek Myth, The Johns Hopkins University Press (Maryland), 1993, 2 volumes).
  • (en) Harry Thurston Peck, Harper's Dictionary of Classical Antiquities, Harper & Brothers, New York, 1898 [lire en ligne]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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