Épistémologie sociale

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Définie négativement, l’épistémologie sociale est une approche de la connaissance qui rompt avec un certain nombre de présupposés de la philosophie des sciences traditionnelles, rétroactivement qualifiée d'individualiste. Définie positivement, elle est une manière de considérer la science qui fait émerger un ensemble de questions qu'ignorait ou excluait l'approche individualiste.

Situation conceptuelle de l'approche de l'épistémologie sociale[modifier | modifier le code]

Motivée par un contexte intellectuel précis, l'épistémologie sociale est née du conflit de deux approches antinomiques d'un même objet, la connaissance, qui se sont développées durant la seconde moitié du siècle dernier. D'un côté, que ce soit dans le Théétète ou bien dans la littérature contemporaire cherchant à résoudre le problème de Gettier, l'approche épistémologique de la connaissance recherche quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes qui doivent être réunies pour qu'un individu puisse à juste titre être dit « connaître quelque chose ». Il s'agit, pour aller vite, de justifier, de compléter ou d'amender la définition classique de la connaissance comme (1) croyance (2) vraie (3) justifiée en cherchant quelle conception de la justification permettrait d'éviter d'avoir à qualifier de connaissance des cas qui ne semblent pas correspondre aux intuitions sémantique. D'un autre côté, la sociologie de la connaissance, qui s'est notamment développée sous l'impulsion de l'œuvre fondatrice de Kuhn publiée en 1962, La structure des révolutions scientifiques, s'interroge sur les modalités d'existence de ces objets qui sont qualifié de « connaissances ».

Le même terme fait ainsi l'objet de deux traitements opposés qui aboutissent à des définitions contradictoires. Les philosophes cherchent à définir le mot connaissance d'une manière normative (ils partent d'une intuition sémantique, c'est-à-dire d'un idéal, pour se demander comment expliciter les conditions qui pourraient satisfaire cet idéal), tandis que les sociologiques le décrivent de façon descriptive (ils partent des usages sociaux empirique du terme et se demandent comment caractériser l'usage le plus répandu du mot). De là dérive la définition de la connaissance proposée par les sociologues : « connaissance » est un terme statutaire qui désigne une croyance consensuelle et qui fait autorité dans un groupe déterminé. Comme cette définition ne fait ni référence à la notion de vérité, ni à celle de justification logique, elle est contradictoire avec celle que propose les philosophes de la connaissance.

Défauts de ces deux approches[modifier | modifier le code]

La perspective philosophique (conceptuelle et logique) sur la connaissance souffre de défauts dont l'origine remonte bien au-delà du siècle dernier, à savoir dans les modalités même du projet cartésien. En effet, afin de chercher des connaissances utiles à la vie, Descartes se donne comme principe suprême de n'accepter aucune croyance pour vraie s'il peut imagine une raison d'en douter. Or, la majeure partie des informations qui nous sont utiles pour guider notre vie viennent du témoignage d'autrui alors que la parole d'autrui n'est pas une source d'information absolument fiable : l'approche cartésienne sape les bases de pratiques aussi essentielles que l'enseignement, l'enquête judiciaire, la prise de décision politique sur la base de renseignements administratifs, le journalisme, etc. Par conséquent, afin de disposer d'informations utiles, il faut renoncer à l'isolationnisme épistémique et accepter une forme de dépendance à l'égard d'autrui. Cela suppose d'élargir le domaine des éléments qui peuvent légitimement intervenir dans le champ de l'épistémologie.

Par ailleurs, l'approche philosophique ne permet pas de rendre compte de la manière dont les connaissances peuvent être acquises collectivement.

La sociologie des sciences, en appliquant une méthode lexicale empirique pour définir un terme normatif, est conduite à contextualiser ces normes et risque de tomber dans le relativisme. On voit mal alors la différence entre les notions de connaissances et de croyance, ainsi que le remarque Goldman :

« Je n'ai rien à reprocher à l'histoire intellectuelle, à l'anthropologie culturelle ou à la sociologie de la connaissance. Elles sont des disciplines parfaitement légitimes quand elles sont comprises comme l'exploration de forces sociales qui influencent le développement et la variation des croyances. Mais pourquoi falsifier ces termes avec le mot "connaissance" pour faire une faveur à ces disciplines ? Nous avons déjà des mots tels que "croyance" et "opinion", et ces disciplines peuvent faire leur travail avec ces termes et autres termes apparentés. Ils n'ont pas besoin de l'aide douteuse d'un usage de pacotille du mot 'vérité'.» (La connaissance dans un monde social, p. 8)

« I have no quarrell with intellectual history, cultural anthropology, or the sociology of knowedge. They are percectly legitimate disciplines understood (...) as explorations of social forces that influence the development and variation in belief. But why tamper with the word 'true ' to accommodate these disciplines ? We already have such words as 'belief » and 'opinion', and these disciplines can ply their trades withe these and kindred terms. They need no spurious help from a bogus use of 'truth' ». (Knowledge in a social world, p.8)

Fuller, dans la préface de son livre précurseur, Social epistemology, situe explicitement son projet à comme un remède aux deux défauts de ces deux approches :

«Ce livre est écrit par un philosophe des sciences pour le compte de la sociologie des sciences. Comme je crois que la philosophie est primordialement une discipline normative et que la sociologie est primordialement une discipline empirique, ma thèse la plus élémentaire comprend deux parties : (1) Si les philosophies sont intéressés par le fait d'arriver à une règlementation du savoir rationnel (en gros, un programme concernant les fins et les moyens de production de la connaissance), alors il feraient mieux d'étudier l'éventail des opinions qui ont été fournies par l'histoire sociale actuelle de la production de connaissance. (...) De plus, si les philosophes examinent cette histoire de manière équitable, ils pourront alors être forcé de reconceptualiser à la fois la substance et la fonction de leurs théories normatives de la connaissance. (2) Si les sociologues et autres étudiants de l'actuelle production du savoir souhaitent que leurs travaux acquièrent la portée générale qu'ils méritent, alors ils devraient pratiquer quelque "épistémologie naturalisée" et saisir l'opportunité d'extrapoler de l'être au devoir-être. » (L'épistémologie Sociale, xxvii)

«  This book is written by a philosopher of science on behalf of the sociology of knowledge. Since I believe that philosophy is primarily a normative discipline and that sociology is primaritly an empirical one, my most basic claim is twofold : (1) If philosophers are interested in arriving at rational knowledge policy (roughly, some design for the ends and means of producing knowledge), then they had better study the range of options that have been provided by the actual social history of knowledge production (...). Moreover, if philosophers scrutinize this history fairly, they will then be forced to reconceptualize both the substance and function of their normative theories of knowledge. (2) If sociologists and other students of actual knowledge production wish their work to have the more general significance that it deserves, then they should practice some « naturalistic epistemology » and welcome the opportunity to extrapoloate from is to ought. » (Social epistemology, xxvii)

La définition générale de l'épistémologie sociale[modifier | modifier le code]

De ce qui précède suit la définition d'un champ et d'une méthode d'investigation. Les phénomènes étudiés ne sont plus seulement individuels et cognitifs, mais aussi collectifs et normatifs. La méthode n'est ni analytique, ni descriptive, mais rationnelle : il s'agit de déterminer quelles sont les pratiques sociales qui maximisent les chances de produire des connaissances ou qui minimisent les chances de diffuser des erreurs. Cette définition générale ouvre un vaste domaine d'interrogation, notamment concernant la valeur qu'il convient d'attribuer aux témoignages, à l'argumentation, aux moyens de communication, mais aussi aux institutions et aux règles sociales. Ces questions ont des conséquences qui se ramifient dans des secteurs clés de la vie sociale et culturelle : l'enseignement, le journalisme, le judiciaire, etc.[1].

Les deux courants de l'épistémologie sociale[modifier | modifier le code]

Ce projet général se décline actuellement en deux courants dont les figures les plus saillantes sont respectivement Steve Fuller et Alvin Goldman. La prise en compte du social dans l'accès des individus à des connaissances peut en effet recourir à deux modèles totalement distincts qui ont pour effet des méthodes d'investigations opposées. Alvin Goldman calque son interrogation sur les méthodes de la microéconomie et de l'épistémologie bayesienne : il se demande quelles sont les pratiques sociales qui peuvent maximiser la quantité de croyances vraies produites par une société. Il nomme cette approche le véritisme. Cette approche rend possible une modélisation formelle des différents modes d'organisations, suivie de leur évaluation quantitative. Steve Fuller, quant à lui, tout en partageant l'approche normative de Goldman, appuie sa réflexion sur les données fournies par la sociologie. Il part des institutions et des pratiques existantes pour, seulement ensuite, se demander comment les améliorer, dans une démarche assez analogue à celle de Spinoza dans le Traité Politique.

Cette différence d'approche est intrinsèquement solidaire d'une différence de sensibilité métaphysique : tandis que Goldman se contente d'une définition minimale du social, reposant sur son adhésion à l'individualisme méthodologique (approche weberienne), Fuller part, quant à lui, des entités sociales constituées qu'il considère comme étant plus que la somme de leur parties (approche durkheimienne). Il propose ainsi une théorie extrêmement stimulante de l'université ou du rapport de la culture managériale au savoir.

Enfin, cette opposition recoupe une différence d'attitude à l'égard des croyances actuelles. Alors que Goldman, parce que son approche est formelle, ne pose pas la question de ce qui nous permettait de savoir lesquelles de nos théories sont vraies en ayant un accès interne à leur justification, Fuller prend en compte cette impuissance, acceptant d'emblée la dissociation popperienne entre savoir objectif et subjectif : cela le conduit à s'interroger sur les conditions auxquelles on peut éviter que les théories actuellement consensuelles n'empêchent l'émergence de théories alternatives. À cette fin, selon Fuller, il est nécessaire de ménager un accès universel aux données expérimentales afin que chacun puisse élaborer et proposer ses propres théories.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Pour une analyse approfondie, se référer à la préface rédigée par Alban Bouvier à l'ouvrage collectif, L'Épistémologie sociale.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Steve Fuller, Social Epistemology, Indiana University Press, 1988 (2nde édition, 2002)
  • Alvin Goldman, Knowledge in a social world, Oxford University Press, 1999 (2nde édition, 2003)
  • Alban Bouvier, Bernard Conein (dir.), volume de la revue Raisons Pratiques : « L'épistémologie sociale. Une théorie sociale de la connaissance », février 2007

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]