Épigramme contre Staline

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L’épigramme d’Ossip Mandelstam demeure, en seulement seize vers, l’un des textes les plus politiques jamais écrits, et pas seulement pour le XXe siècle. L’intransigeance du poète, face à Joseph Staline et à la Tchéka, font de lui un homme au parcours impeccable, au courage énorme, un exemple de désobéissance civile à suivre, contre la barbarie, et cela même pour les générations futures.

Ossip Mandelstam en 1934, après sa première arrestation. Fichier du NKVD.

Situation[modifier | modifier le code]

« Je ne peux me taire[B 1]. » Ainsi, Ossip Mandelstam en novembre 1933 commence à écrire avec courage l’épigramme qu’il va payer de sa vie. Il s’agit de l’un des poèmes politiques les plus mordants et acerbes du XXe siècle. Il est écrit contre « le montagnard du Kremlin ». D’abord, il le compose à la voix, de tête, puis il livre cette épigramme à un cercle restreint de connaissances. Le voilà devenu poète civique, il rejoint en cela l'idée de la résistance à une loi injuste et scélérate qui a existé bien avant le XIXe siècle. Avec comme exemple La Boétie qui, dès le XVIe siècle, a démontré l'efficacité du procédé avec le Discours de la servitude volontaire[1]. « De nos jours, dit-il à Anna Akhmatova, les poèmes doivent être civiques[A 1]. » « Pourquoi est-ce que tu t’enterres toi-même ? » s’interroge sa femme, Nadejda Iakovlevna Mandelstam. « Comme s’il avait su que lui-même n’aurait ni tombe ni requiem, qu’on l’enterrerait quelque part, dans l’anonymat d’une fosse commune en Extrême-Orient, près de Vladivostok [B 2]. » En 1934, le poète confie à sa femme : « Je suis prêt à mourir. » Il tenait sa condamnation à mort. Pour Serge Venturini, « il apparaît comme le poète politique du XXe siècle, même sans credo politique. Les vers de son épigramme de 1934 contre Staline […] manifestent un courage inouï dans une époque de Terreur massive où les vagues brisaient l’échine des autres vagues, selon Ossia lui-même » [D 1]. Pour le poète et critique américain James Longenbach[2] dans son essai, Résistance à la poésie, écrit en 2004 : "« en choisissant la forme de sa mort », écrit Nadejda Mandelstam à propos de la décision de son mari d'écrire un poème tournant Staline en dérision, « M. misait sur une caractéristique de nos dirigeants : leur respect sans bornes, presque superstitieux pour la poésie »." (...) " La claire perception qu'avait Nadejda Mandelstam de ce que son mari avait choisi la forme de sa mort en misant sur le respect de la culture russe pour la poésie est encore plus confondante lorsqu'on se rappelle que le poème de Mandelstam sur « le montagnard du Kremlin » est, comme bien des poèmes, une simple collection de métaphores fantaisistes : « les dix gras vers de terre de ses doigts », « les énormes cafards ricanant sur sa lèvre supérieure »"[3]. Ainsi, écrit Ossip Mandelstam, « la poésie est un pouvoir, car pour elle on vous tue. »

Préparatifs d’une mise à mort[modifier | modifier le code]

Ce poème ne fut écrit que devant le juge d’instruction de la Loubianka où « le poète coucha ces seize lignes sur une feuille à carreaux arrachée d’un cahier d’écolier[A 2]. » Il a défendu « sa dignité d’homme, d’artiste et de contemporain, jusqu'au bout[B 3]. » Mais, comme le dit Boulgakov dans Le Maître et Marguerite, « les manuscrits ne brûlent pas ». À la question de la femme de Victor Chklovski, Vassilissa : « Que faites-vous ? Pourquoi ? Vous serrez vous-même la corde autour de votre cou. » Il ne peut pas faire autrement, voilà ce qu’il répond. Un jour, il croise Boris Pasternak et lui récite son poème. Effrayé, Pasternak ajoute : « Je n’ai rien entendu et vous n’avez rien récité. Vous savez, il se passe en ce moment des choses étranges, terribles, les gens disparaissent ; je crains que les murs aient des oreilles, il se pourrait que les pavés aussi puissent entendre et parler. Restons-en là : je n’ai rien entendu[B 4]. » Quand Pasternak l’interrogea sur ce qui l’avait poussé à écrire ce poème, Mandelstam répondit qu’il ne détestait rien autant que le fascisme, sous toutes ses formes[4]. C’est à la même époque qu’il gifle l’écrivain soviétique officiel Alexis Nikolaïevitch Tolstoï, en raison d’un différend, dans les locaux de la Maison d’édition des écrivains. « J’ai puni l’homme qui avait donné l’ordre de battre ma femme[C 1]. »

Perquisition et arrestation[modifier | modifier le code]

Mandelstam, au no 5 ruelle Nachtchokine, appartement 26, reçoit la visite de trois agents de la Guépéou dans la nuit du 16 au 17 mai 1934. Ils lui présentent un mandat d’arrêt signé par Heinrich Iagoda lui-même. Ils perquisitionnent jusqu’au matin et l’arrêtent. Son épouse racontera cette nuit fatale dans ses Souvenirs[5] Dans un poème de ces années-là – L’appartement, silence de papier –, il écrit : « Si minces, les maudites parois, / Plus d’issue nulle part » [B 1]. Akhmatova est présente. Elle pourra ainsi témoigner de cette nuit des spectres. Mandelstam quitte sa femme et ses amis à 7 heures du matin pour la Loubianka [B 5]. Tous les manuscrits sont confisqués, lettres, répertoire de téléphone et d’adresses, ainsi que des feuilles manuscrites, quarante-huit au total[A 3]. Mais pas d’épigramme…

Cette épigramme sera plus tard cataloguée comme « document contre-révolutionnaire sans exemple » par le quartier général de la police secrète. Pour Vitali Chentalinski, c’était « plus qu’un poème : un acte désespéré d’audace et de courage civil dont on n’a pas d’analogie dans l’histoire de la littérature. En réalité, en refusant de renier son œuvre, le poète signait ainsi sa condamnation à mort. Était-ce le désespoir seul qui faisait bouger sa main ? Ou l’incapacité de feindre, de mentir[A 2] ? » Selon Ralph Dutli : « aujourd'hui encore, nous ignorons si Staline lui-même eut connaissance de la teneur du poème : lequel de ses sujets aurait osé soumettre ce « document terroriste », selon l’expression du juge d’instruction, à la vindicte du tyran[B 6] ? »

« Isoler, mais préserver »[modifier | modifier le code]

Nikolaï Goumilev et Anna Akhmatova, en 1916, avec leur fils, Lev Goumilev.

Ni l’intervention d’Akhmatova auprès des soviétiques autorités littéraires auprès d'Avel Enoukidzé, ni celle de Nadejda auprès de Boukharine, ni la vaine réponse de Pasternak à Staline, ne peuvent changer l’ordre implacable des choses contre celui qui parlait du guide suprême comme un « corrupteur des âmes », du chef héroïque comme d’un « équarrisseur des paysans ». Le 26 mai 1934, le verdict tombe : trois ans de relégation à Tcherdyne, dans la région de Perm (Oural). Un miraculeux sursis. « Isoler, mais préserver. » Le poète aurait pu être fusillé sur le champ, comme Nikolaï Goumilev en 1921. Son épouse est convoquée à la Loubianka le 27 mai[B 7]. Elle est autorisée à accompagner son mari en relégation. Interrogé pendant trois jours, après une tentative ratée de suicide, en raison d’une psychose traumatique aiguë[A 4], dans la nuit du 3 au 4 juin 1934, la révision de la sentence est confirmée. Le poète de quarante-quatre ans, avec une barbe grisonnante de vieillard et une calvitie avancée, pourra choisir lui-même son lieu de relégation, sauf douze des principales villes de l’URSS. Il s’attend à une exécution imminente, sa santé défaille et il a des « hallucinations acoustiques[C 1] ».

Les Cahiers de Voronej[modifier | modifier le code]

Vue d'ensemble de la ville de Voronej aujourd'hui.

Pour gravir la cime de son œuvre poétique, il choisit la ville de Voronej, « dans la région des Terres noires, en Russie centrale, à six cents kilomètres au sud de Moscou [B 8] ».

Vers le 25 juin de la même année, le couple Mandelstam débarque dans les plaines de Voronej, comme des mendiants. Un poème surnommé par le couple La mendiante témoigne de cette terrible époque où ils errent en quête de pitance et d'un foyer[6]. Un nouveau « miracle » selon son épouse. Il ne lui reste que quatre années à vivre. À ses amis Akhmatova et Pasternak, il note : « Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J'ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte. On tue des gens parce qu'ils en lisent, parce qu'ils en écrivent[7]. »

« Comme l'écrivait sa compagne-mendiante Nadejda, née Hazim, – sa Nadinka, femme prodigieuse, mémoire de tous ses poèmes appris par cœur ; il refusa à la catastrophe imminente de jeter une ombre sur la beauté de l'instant présent. Pourtant que d'ombres dans la vie errante des Mandelstam. Jusqu'à l'ombre portée, l'ombre abstraite, projetée dans les mots, brûlant au cœur des mots, – les ombres des mots[8]

Entre les collines de Voronej, avant son ultime voyage pour la Sibérie, au pays de l’ours blanc, et le camp de transit 3/10 de « Vtoraïa Retchka » près de Vladivostok, Mandelstam écrit les Cahiers de Voronej, « des poèmes d’une beauté et d’une forces indicibles », selon Anna Akhmatova (Feuillet du Journal, 1957) [B 9].

Il y meurt à quarante-sept ans, exténué – « Ma santé est très mauvaise. Je suis maigre et complètement épuisé, presque méconnaissable, je ne sais si cela vaut la peine d’envoyer des vêtements et de l’argent[C 2]. » – un 27 décembre 1938, lors d’une séance de traitement de poux par grand froid, chez les zeks du baraquement n°11. Dans le camp de transit, la typhoïde faisait rage. Balancé « dans un chariot avec d’autres cadavres. On l’emmena hors du camp pour le jeter dans une fosse commune[A 5]. »

Le contenu de l'épigramme en langue russe[modifier | modifier le code]

Manuscrit de l'Épigramme contre Staline, rédigé par Mandelstam lors de son interrogatoire en prison.

« Мы живем, под собою не чуя страны,
Наши речи за десять шагов не слышны,
А где хватит на полразговорца, —
Там припомнят кремлёвского горца.
 
Его толстые пальцы, как черви, жирны,
А слова, как пудовые гири, верны,
Тараканьи смеются усища,
И сияют его голенища.
 
А вокруг него сброд тонкошеих вождей,
Он играет услугами полулюдей.
Кто свистит, кто мяучит, кто хнычет,
Он один лишь бабачит и тычет.
 
Как подковы, кует за указом указ —
Кому в пах, кому в лоб, кому в бровь, кому в глаз.
Что ни казнь у него – то малина
И широкая грудь осетина. »

Le contenu de l’épigramme en langue française[modifier | modifier le code]

« Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays,
Nos paroles à dix pas ne sont même plus ouïes,
Et là où s’engage un début d’entretien, —
Là on se rappelle le montagnard du Kremlin.

Ses gros doigts sont gras comme des vers,
Ses mots comme des quintaux lourds sont précis.
Ses moustaches narguent comme des cafards,
Et tout le haut de ses bottes luit.

Une bande de chefs au cou grêle tourne autour de lui,
Et des services de ces ombres d’humains, il se réjouit.
L’un siffle, l’autre miaule, un autre gémit,
Il n’y a que lui qui désigne et punit.

Or, de décret en décret, comme des fers, il forge —
À qui au ventre, au front, à qui à l’œil, au sourcil.
Pour lui, ce qui n’est pas une exécution, est une fête[9].
Ainsi comme elle est large la poitrine de l’Ossète[10]. »

(Traduction d'Élisabeth Mouradian et Serge Venturini[D 1])

Postérité[modifier | modifier le code]

Si l’on oublie jusqu’au nom des bourreaux, des sbires et autres espions à la solde du montagnard caucasien du Kremlin, le nom du poète Mandelstam, lui, demeure. Et il le savait, celui qui écrivait ces vers :

« En m'enlevant les mers, et l'envol et l'élan,
Pour mettre sous mes pieds le sol et sa contrainte,
Qu'avez-vous obtenu ? Un résultat brillant :
Ces lèvres qui remuent sont hors de votre atteinte. »

(Mandelstam, Voronej, 1935)

Dans ces huit distiques qui ont été rassemblés parfois en deux strophes, Mandelstam confère en vrai acméiste une valeur inactuelle en insérant cette réalité spécifique dans un cadre qui le dépasse, jusqu’à nous le rendre présent aujourd’hui encore et pour toujours[C 3]. Selon Akhmatova, fidèle témoin de cette affaire, « les temps étaient apocalyptiques. Le malheur nous suivait à la trace. Les Mandelstam étaient sans argent. Ils n’avaient nulle part où habiter. Ossip respirait difficilement, happait l’air de ses lèvres. C’était comme dans un cauchemar. Quelqu’un, arrivé après moi, dit que le père d’Ossip Émiliévitch n’avait plus aucun vêtement chaud. Ossip enleva le chandail qu’il portait sous son veston et le donna pour qu’on le remette à son père. Mon fils m’a dit qu’au moment de l’instruction de son affaire, on lui avait lu la déposition d’Ossip Émiliévitch et qu’elle était irréprochable ? Combien de nos contemporains pourraient en dire autant d’eux-mêmes[C 4] ? »

« Mon affaire ne sera jamais terminée… » L’affaire Mandelstam – l’affaire : delo en russe – s’achève au tournant du siècle. Jusqu’en 1987, même sous la perestroïka, Mandelstam était toujours considéré comme un criminel[A 6]. Les autorités refusèrent de le réhabiliter. Il faut attendre la chute de l’URSS pour sortir la poésie de Mandelstam du samizdat, soit près de soixante-dix ans après l’écriture de l’épigramme. Pour Michel Aucouturier, préfacier du livre de souvenirs de Nadejda : Contre tout espoir, il s'agit d'« un crime que l'on veut faire oublier »[11]. « Il est vrai, nous ne pouvons lire ce poème aujourd'hui sans penser qu’il a coûté la vie à Mandelstam. Ce seul fait confère une valeur exceptionnelle à ces seize vers porteurs de mort[C 3]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Principales sources utilisées
  1. p. 257
  2. a et b p. 263
  3. p. 255
  4. p. 264
  5. p. 290
  6. p. 287
  1. a et b p. 398
  2. p. 406
  3. p. 409
  4. p. 407
  5. p. 413
  6. p. 414
  7. p. 418
  8. p. 425
  9. p. 576
  1. a et b Chronologie, p. 273
  2. p. 277
  3. a et b p. 74
  4. p. 276
  1. a et b p. 103-104
Autres sources et notes
  1. « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. »
  2. Cf. la Wikipédia anglaise : [1]
  3. James Longenbach, Résistance à la poésie, traduit de l'anglais par Claire Vajou, éd. de Corlevour, Nunc, février 2013, (ISBN 9782915831757), p. 13.
  4. Selon les souvenirs d’Olga Ivinskaïa, dernière compagne de Pasternak.
  5. Traduits en français par Contre tout espoir, cf. les chapitres « Une nuit de mai » et « Saisie ».
  6. Cf. la lecture de ce poème par Gilles-Claude Thériault sur youtube: [2] Consulté le 2 juin 2013.
  7. D'après Babelio : [3] Consulté le 22 juin 2013.
  8. Serge Venturini, Éclats d'une poétique de l'inaccompli, éd. L'Harmattan, (ISBN 9782296556287), p. 66.
  9. C'est la « framboise », malina en langue russe, dans le jargon des bandits russes. Un vrai régal, une fête, donc. D'après le dictionnaire russe : [4] Сборник электронных толковых словарей - СЛОВОРУС : « 3) перен. разг. Что-л. приятное, доставляющее удовольствие. 2. ж. разг.-сниж. 1) Банда, шайка преступных элементов. 2) Место, где собираются члены такой банды, шайки; воровской притон. » Cf. la page du dictionnaire : [5] Quand Staline, avec son légendaire gros doigt, ne désignait pas quelqu'un, un jour sans aucune exécution, c'était « framboise », une fête, et aussi un témoignage de sa bonté, de sa générosité et même de sa bonne humeur. Mandelstam semble ici s'amuser avec l'ambiguïté du « Pour lui ». En effet, est-ce le « régal » de l'accusé ou bien de l'accusateur ? Pour les deux, c'est « la cerise sur le gâteau », c'est la malina. Framboise !
  10. On pourrait aussi traduire par : « Ainsi comme il est large le poitrail de l'Ossète. »
  11. Contre tout espoir de Nadejda Mandelstam, préface, éd. Gallimard, coll. Témoins, Tome I, p. XIV, 1972.

Bibliographie en français[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • L'épigramme, traduite par Mouradian & Venturini, et lue par Gilles-Claude Thériault sur youtube.com : [6] Consulté le 11 mai 2013.