Mutinerie de la prison d'Attica

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42° 50′ 59″ N 78° 16′ 18″ O / 42.84972, -78.27167 () La mutinerie d'Attica est un soulèvement de prisonniers du centre correctionnel d'Attica dans l'État de New York qui eut lieu entre le 9 et le 13 septembre 1971. Majoritairement organisées par des détenus noirs quelques jours après l'assassinat du militant des Black Panthers George Jackson, cette mutinerie eut lieu dans un contexte de conflit exacerbé autour de la question des droits civiques et du racisme.

Historique[modifier | modifier le code]

Le 21 août 1971, George Jackson, qui avait rejoint en prison le Black Panther Party (BPP), est tué par les gardiens dans la cour de la prison de San Quentin en Californie lors d'une tentative d'évasion. Sa mort provoque un mouvement de protestation dans la prison d'Attica de l'État de New York, 800 prisonniers portant le lendemain un brassard noir en signe de deuil et refusant de manger au petit-déjeuner[1],[2]. Sam Melville, détenu blanc anti-raciste condamné pour une série d'attentats similaires à ceux du Weather Underground, est l'un des initiateurs du mouvement de protestation[1], aux côtés d'Akil Al-Jundi[2].

Progressivement, le mouvement de protestation s'étend aux conditions de détention d'Attica, les détenus critiquant en particulier le racisme des gardiens[1]. La direction répond par des fouilles accrues[1]. Ayant élu des représentants au Attica Liberation Front (Front de libération d' Attica)[2], les détenus demandaient alors des douches, des moyens pour étudier, moins de censure sur les courriers et les visites, un salaire minimum, une meilleure nourriture et des meilleurs soins médicaux, le droit de se rassembler à des fins politiques ou religieuses, la liberté de culte, une meilleure formation des gardiens, l'établissement d'une procédure visant à recueillir les griefs des détenus, la mise en place de programmes d'éducation et de réinsertion, etc. Ils avaient droit à cette époque à une douche par semaine et un rouleau de papier hygiénique par mois par personne[3]. Une de leurs revendications, la plus simple, était de pouvoir disposer de papier hygiénique à volonté.

Une première requête avait été adressée par courrier. Puis, en réponse à des rumeurs de torture de deux prisonniers, les détenus se révoltèrent le 9 septembre 1971, s'emparant de la cour du bâtiment D et prenant quarante-deux gardiens et civils en otage. Leur déclaration affirme notamment :

« Nous sommes des ÊTRES HUMAINS ! Nous ne sommes pas des bêtes et n'acceptons pas d'être traités et brutalisés comme tels. […] Nous avons exprimé des revendications qui nous rapprochent du jour où ces institutions carcérales, qui ne sont d'aucune utilité pour le peuple américain et servent uniquement à ceux qui voudraient asservir et exploiter la population d'Amérique, disparaîtront enfin[1]. »

1 300 mutins[1] négocièrent avec une équipe de médiateurs qui avait été réquisitionnée et qui comprenait Tom Wicker, un rédacteur du New York Times, James Ingram du Michigan Chronicle, le représentant de l'État Arthur Eve, d'autres élus ainsi que l'avocat engagé William Kunstler (en), des membres des Young Lords (organisation chicano) et des Black Panthers[1]. Un garde blessé lors de l'émeute mourut le samedi 11 septembre à l'hôpital.

28 des demandes des prisonniers furent acceptées mais la revendication d'amnistie pour les prisonniers impliqués dans la mort du gardien fut refusée, de même que le transfert des mutins dans des pays amis tels que Cuba ou l'Algérie. Les autorités déclarèrent que tout prisonnier impliqué serait passible de la chaise électrique (aucune condamnation à mort n'eut finalement lieu). Les négociateurs des deux parties réclamèrent la présence du gouverneur Nelson Rockefeller qui refusa de venir[1], prétextant que sa présence n'aiderait en rien à sortir du conflit[réf. nécessaire].

Après quatre jours de mutinerie, plus de 500 militaires[1] prirent la prison d'assaut sur ordre de Rockefeller. Le bilan final fut de 10 gardiens tués (dont 9 lors de l'assaut, tués par les armes de la police) et de 29 prisonniers (4 prisonniers ont été tués par leurs codétenus, les 25 autres, dont Sam Melville, par la police).

Les médias ont rapporté que les prisonniers avaient égorgé plusieurs des otages (un journal avait par exemple titré « J'ai vu des gorges ouvertes ») mais cela fut contredit par les expertises médicales.

Les émeutes d'Attica ont attiré l'attention des médias sur l'état des prisons aux États-Unis pendant les années 1960 et 1970. Elles ont aussi mis en évidence le fonctionnement raciste du système pénitentiaire américain et le fanatisme des gardiens.

Quatre jours après la répression de la mutinerie de la prison d'Attica, le Weather Underground organisa un attentat contre la direction de l'administration pénitentiaire d'Albany en représailles, avertissant de celui-ci à l'avance afin d'éviter toute victime.

Vingt-sept ans après la mutinerie, l'État de New York a bénéficié d'un non-lieu dans un procès avec les familles des détenus tués et à l'automne 2004, 12 millions de dollars d'indemnisation ont finalement été attribués par l'État aux familles des gardiens de prison décédés. L'avocat Michael Deutsch fit partie des défenseurs des plaignants ; public interest lawyer of the year en 2003[4], il défend également les cibles (appartenant à des milieux de gauche et pacifistes) d'une enquête du FBI menée en 2011 et dirigée par le procureur Patrick Fitzgerald.

Question raciale[modifier | modifier le code]

La question raciale est souvent considérée comme à l'origine de l'émeute. Sur environ 2 300 détenus (dans une prison prévue pour 1 600), 54 % étaient Afro-américains et 9 % originaires de Porto Rico alors que les 383 gardiens en chef étaient blancs. Des rapports antérieurs avaient établi que les gardiens étaient ouvertement racistes et frappaient régulièrement les prisonniers avec leurs bâtons qu'ils appelaient « matraques à nègres ».

Le militantisme noir était alors à son apogée et plusieurs prisons avaient transféré des militants noirs à Attica. Seulement quelques jours auparavant, le militant des Black Panther George Jackson était mort des mains des gardiens de la prison d'État de San Quentin, en Californie, ce qui avait accru la tension raciale.

Cette émeute a révélé que le racisme du système pénitentiaire concernait aussi les prisons des États du nord que beaucoup pensaient exemptes de racisme. Elle a eu pour conséquence la nécessaire amélioration du sort des détenus appartenant aux minorités qui souvent étaient devenus majoritaires dans les prisons correctionnelles d'État à travers les États-unis.

Représentations culturelles[modifier | modifier le code]

Deux téléfilms américains retraçant l'émeute ont été produits :

Par ailleurs un documentaire intitulé Attica, également américain, a été réalisé en 1974 par Cinda Firestone.

L'évènement est représenté dans au moins deux chansons : Attica State de John Lennon en 1972 dans l'album Some Time in New York City, et The Hostage de Tom Paxton qui présente le point de vue d'un des gardiens otages. La chanson de Paxton a été popularisée par Judy Collins qui l'a incluse en 1973 dans son album True Stories and Other Dreams. Les émeutes d'Attica ont également inspiré la chanson de 10cc Rubber Bullets[5],[6] et la composition de Charles Mingus Remember Rockefeller at Attica sur l'album Changes One.

Un album de 1972 du saxophoniste de jazz Archie Shepp est intitulé Attica Blues.

En 1972, le compositeur Frederic Rzewski a écrit deux pièces, Coming Together / Attica, qui comportent des extraits de lettres de Sam Melville, un des prisonniers tués lors de l'assaut.

Dans le film Un après-midi de chien de 1975, le personnage joué par Al Pacino, Sonny, qui retient 8 employés de banque en otage, entame un cri « ATTICA ! ATTICA ! » à la police massée devant la banque. La foule rassemblée applaudit. Gregory House fait de même face à Lisa Cuddy dans l'épisode Dans les yeux pour retrouver son ancienne moquette.

Les émeutes sont mentionnées dans le poème d'Allen Ginsberg Hadda Been Playing on the Jukebox, qui a été présenté par Rage Against the Machine[7].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h et i Dan Berger, Weather Underground. Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, éd. L'Echappée, 2010, chap. VII, p. 257-259 (version originale : Outlaws of America: The Weather Underground and the Politics of Solidarity, Oakland: AK Press (en), 2006)
  2. a, b et c Extraits d'une interview de 1991 avec Akil Al-Jundi, l'un des mutins d'Attica, publiée en septembre 2001 par le Revolutionary Workers
  3. (en) Bruce Jackson, « Attica: An Anniversary of Death », dans Artvoice, 9 septembre 1999. Consulté le 4 octobre 2006.
  4. Michael Deutsch sur le site People's Law Office
  5. (en) Interview d'Eric Stewart par Alan Thompson dans I Write the Songs sur BBC Radio Pays de Galles, reproduite sur the10ccfanclub.com.
  6. (en) Rubber Bullets by 10cc sur Songfacts.
  7. (en) Texte d'Hadda Been Playing on the Jukebox, sur le site de Rage Against the Machine. Version enregistrée par Internet Archive au 22 février 2004. Consulté le 22 mai 2009.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) William L. Wilbanks, « The Report of the Commission on Attica », Federal Probation, Administrative Office of the United States Courts, vol. 37,‎ mars 1973, p. 3–7 (ISSN 0014-9128)
  • (en) Tom Wicker, A Time to Die, Quadrangle / New York Times Book Company,‎ 1975, 342 p.
  • (en) Bert Useem et Peter Kimball, States of Siege : U.S. Prison Riots, 1971-1986, Oxford University Press,‎ 1989, 278 p. (ISBN 0-19-505711-2 et 0-19-507271-5), partie I, chap. 3 (« D Yard nation—Attica (1971) »), p. 19–58
  • (en) Henry Hampton et Steve Fayer, Voices of Freedom : An Oral History of the Civil Rights Movement from the 1950s through the 1980s, Bantam Books,‎ 1990, 692 p. (ISBN 0-553-35232-6), chap. 28 (« Attica and Prisoners’ Rights, 1971: “There’s Always Time to Die” »), p. 539–564