Eleanor Marx
Eleanor Marx
| Surnom | Tussy |
|---|---|
| Naissance | 16 janvier 1855 Londres |
| Décès | 31 mars 1898 (à 43 ans) Londres |
| Nationalité | britannique |
| Profession | écrivain, activiste politique socialiste |
| Famille | Karl et Jenny Marx |
Jenny Julia Eleanor Marx, parfois Marx-Aveling, surnommée « Tussy », est une écrivain et activiste politique socialiste britannique, née à Londres (Soho) le 16 janvier 1855, et morte dans cette même ville (à Sydenham) le 31 mars 1898.
Très proche de son père, Karl Marx, Eleanor Marx envisagea un temps une carrière théâtrale avant de se consacrer à l'édition des écrits paternels. D'abord fiancée au Communard Prosper-Olivier Lissagaray, elle se lia, après avoir rompu ses fiançailles, avec Edward Aveling en 1884. Celui-ci étant déjà marié, ils contractèrent une union libre qu'elle considéra toujours comme un véritable mariage, adoptant même parfois le nom d'Aveling. Ensemble, ils se consacrèrent à la lutte socialiste et syndicale. Ils firent des tournées de conférences à travers la Grande-Bretagne et les États-Unis. Elle participa à la fondation de l'Internationale ouvrière à Paris en 1889, puis à celle de l'Independent Labour Party à Bradford en 1893.
Cependant, sa vie conjugale fut difficile. Aveling, entre autres pour des raisons financières, avait une réputation de moins en moins bonne dans les milieux socialistes. Lorsqu'il devint veuf, il se remaria avec une actrice en 1898. Malgré tout, très malade, il préféra se réfugier auprès d'Eleanor. Ayant appris le remariage d'Aveling, celle-ci se suicida le 31 mars 1898.
Sommaire |
Famille et jeunesse[modifier]
Karl Marx épousa Jenny von Westphalen en 1843. La même année, le couple dut s'exiler à Paris pour des raisons politiques. Leur première fille Jenny y naquit l'année suivante. À nouveau obligés de s'exiler, les époux Marx eurent leurs enfants suivants Laura (1846) et Edgar (1847) à Bruxelles. Les événements continentaux de 1848 obligèrent à de nouveaux voyages avant que le couple pût se fixer à Londres à l'automne 1849. Cependant, il était ruiné : l'argenterie de la famille de Jenny von Westphalen avait même été engagée chez divers prêteurs sur gages. Dans la capitale britannique, les Marx vécurent dans la pauvreté, Karl Marx ayant des difficultés à faire redémarrer sa carrière de journaliste. Au printemps 1850, ils furent même expulsés de leur logement de Chelsea et les huissiers saisirent tous leurs meubles. Ils s'installèrent dans un deux-pièces insalubre au 28 Dean Street à Soho, quartier qui abritait d'autres immigrés misérables. De nouveaux enfants naquirent : Heinrich Guido en 1849, décédé de pneumonie l'année suivante ; Franziska en mars 1851, morte l'année suivante ; Frederick Demuth en juin 1851, fils illégitime de Karl Marx avec la bonne de famille, Helene Demuth, amie d'enfance de son épouse. Fin 1853, la situation du couple s'améliora grâce au soutien financier de Friedrich Engels et aux articles que Karl Marx écrivaient pour le New York Tribune. Malgré tout, Edgar commençait à montrer des signes de tuberculose[1].
Dans ce contexte naquit le sixième enfant et quatrième fille du couple, Jenny Julia Eleanor le 16 janvier 1855 au 28 Dean Street, le seul enfant de la famille à être sujet britannique grâce à sa naissance à Londres[2],[3]. Son prénom Eleanor était une référence aux ancêtres écossais de sa mère[4]. Le décès d'Edgar en avril entraîna un transfert de l'affection que Karl Marx portait à son fils sur sa fille nouveau-née[4].
Deux morts dans la famille de Jenny von Westphalen (son oncle en 1855 puis sa mère en 1856) amenèrent, par héritage, un peu d'argent dans la famille qui paya ses dettes, récupéra son argenterie et déménagea pour un logement plus confortable en septembre 1856, dans Haverstock[3],[5]. Durant ses premières années, la jeune Eleanor eut une relation très étroite avec son père qui lui passait tout, même ses gribouillis dans les marges des lettres qu'il écrivait ; il la portait sur les épaules, lui offrait des jouets, lui inventait des longs contes qu'il lui racontait pendant des mois ou jouait avec elle aux échecs. Elle parla en premier l'anglais qui était devenu la langue employée à la maison et apprit l'allemand avec la lecture que la famille lui faisait sans cesse des Contes de Grimm. Karl Marx lut ensuite à ses filles la Chanson des Nibelungen, Don Quichotte et les pièces de Shakespeare. Eleanor en connaissait des extraits par cœur dès ses trois-quatre ans et elle les jouait avec sa mère. À six ans, son père lui offrit Peter Simple de Frederick Marryat et elle voulut devenir « post-captain ». Elle se passionna ensuite pour Walter Scott. À la même époque, elle fut fascinée par la religion catholique. Elle raconta dans ses mémoires qu'une explication rationnelle et rationaliste de son père lui fit changer d'avis en moins d'une heure[6].
Le début des années 1860 fut difficile pour la famille Marx : Frau Marx fut atteint de la variole, Karl Marx fut repris par ses problèmes de foie et Eleanor eut une mauvaise toux pendant des mois avant de faire une jaunisse. À partir de 1861, les revenus grâce aux articles vendus au New York Tribune se tarirent à cause de la guerre de Sécession. Il fut alors difficile aux Marx de maintenir les apparences de respectabilité afin de permettre à leurs filles d'espérer évoluer dans la bonne société (leçons de piano, de dessin, de chant, de français ou d'italien, etc.). Finalement, grâce au soutien financier de Lassalle puis à deux héritages (la mère de Karl Marx puis Wilhelm Wolff (en)), la famille put maintenir son train de vie bourgeois avant qu'à partir de 1864, Engels finançât régulièrement son ami[7].
En 1865, Paul Lafargue vint présenter l'état du mouvement socialiste français au conseil général de l'Association internationale des travailleurs. Il rencontra Laura Marx lorsqu'il vint rendre visite au père de celle-ci. Après son exclusion de l'université en France, il revint à Londres finir ses études. Il fut élu au conseil général de l'International et devint un habitué des Marx. Hormis Laura qu'il épouserait en 1868, il semble qu'Eleanor, alors de plus en plus surnommée « Tussy », ait été sa favorite. Il lui construisit même une balançoire dans le jardin de la maison familiale[8].
Elle fut en partie éduquée à domicile et en partie au South Hampstead College for Ladies qu'elle quitta à 14 ans[3]. En 1868, Karl Marx demanda en effet à Engels de payer des frais d'inscription (£5[N 1]) ainsi que les frais du cours de gymnastique (£1 5s[N 2].). Eleanor était en effet excellent en gymnastique. Cependant, il semblerait que ce qu'elle apprenait de son père ait été plus à son goût que ce que lui proposait l'école[9].
Premiers engagements[modifier]
En juin 1868, Eleanor se rendit avec son père chez Engels à Manchester. Là, elle découvrit le sort des Fenians de l’Irish Republican Brotherhood. Elle commença à se passionner pour l'indépendance de l'Irlande, lisant assidûment l’Irishman, journal de ce mouvement. Au printemps 1869, elle fit deux courts séjours à Paris, chez les Lafargue ; elle alla au théâtre, sa grande passion. Cependant, en mai, elle était de retour à Manchester où elle visita les quartiers ouvriers avec « Mrs Burns », Lizzie Burns, la compagne d'Engels. Elle s'intéressa à nouveau à la cause irlandaise que son séjour parisien lui avait un peu fait perdre de vue[10]. Elle passa l'été 1869 chez les Engels à Manchester, alla au théâtre, joua du piano et compléta son éducation littéraire sous la houlette de Friedrich Engels qui lui fit lire tout Goethe, des Eddas et de la mythologie persane et serbe. En septembre, elle se rendit avec lui en Irlande (Dublin, Killarney et Cork), ce qui ranima sa passion. Ainsi, en octobre, de retour à Londres, elle réussit à convaincre ses parents et sa sœur Jenny de participer à une grande manifestation à Hyde Park pour l'amnistie de Fenians emprisonnés. Elle s'enthousiasma à l'annonce de l'élection au Parlement du Royaume-Uni de Jeremiah O'Donovan Rossa (en), Fenian alors en prison[11]. En 1881, elle retrouva son intérêt pour la cause irlandaise lorsque fut voté un nouvel Irish Coercion Act. Elle alla même protester devant le poste de police où était retenu Michael Davitt[12].
En avril 1871, Eleanor Marx et sa sœur Jenny se rendirent à Bordeaux où se trouvaient les Lafargue avec leurs enfants. Paul Lafargue tentait d'y organiser un soutien pour la Commune de Paris. Après la Semaine sanglante, pour éviter d'être arrêtés, ils trouvèrent tous refuge à Luchon. Finalement, Paul Lafargue dut passer secrètement en Espagne à Bossòst en août. Lorsque les femmes et les enfants tentèrent de le rejoindre, ils furent arrêtés à la frontière et ramenés sous escorte à Luchon. Eleanor protesta alors fortement, arguant du fait qu'un sujet britannique ne pouvait être traité de la sorte. Leurs chambres furent fouillées, à la recherche d'explosifs et de documents compromettants, sans succès (le seul document qui aurait pu les incriminer, une lettre de Gustave Flourens, avait été détruit par Jenny). Après une nuit d'interrogatoire à la gendarmerie, les sœurs Marx et les enfants furent libérés et purent gagner l'Espagne[3],[13].
De retour à Londres, elle assista, à la grande surprise de certains délégués, à la conférence de l'AIT en septembre quand commença l'opposition entre Marx et Bakounine. Elle assista aussi aux débats du Congrès de La Haye (en) l'année suivante. Elle était devenue en effet la secrétaire de son père[14]. Elle participa aussi à l'accueil à Londres des réfugiés fuyant la répression versaillaise[3]. En mai 1872, les Marx donnèrent une réception en leur honneur. Parmi les invités se trouvaient Charles Longuet qui plut à Jenny (ils se fiancèrent presque immédiatement, malgré les réticences de Frau Marx) et Prosper-Olivier Lissagaray qui plut à Eleanor. Outre la différence d'âge (Lissagaray avait 34 ans, le double d'Eleanor), son individualisme et son refus d'accepter l'orthodoxie marxiste le mirent en porte-à-faux avec Karl Marx. Il n'était pas vraiment le bienvenu chez les Marx ou les Lafargue (alors installés à Londres). De plus, Frau Marx voyait d'un mauvais œil encore une de ses filles en passe de devenir une « épouse de politique », un situation qu'elle considérait peu confortable[15].
Pour marquer son indépendance, en mai 1873, Eleanor quitta le foyer familial et trouva un emploi d'enseignante dans une pension de jeunes filles à Brighton. Elle y passa six mois[3],[16]. En effet, elle tomba malade, ne connaissant de moments de répit que lorsque Lissagaray venait lui rendre visite. Elle considérait qu'ils étaient officiellement fiancés. Son médecin, Elizabeth Garrett Anderson, lui prescrivit d'aller prendre les eaux à Karlsbad, considérant qu'un changement d'air lui ferait du bien. Karl Marx étant alors fortement atteint par ses problèmes de foie, père et fille partirent ensemble. Cette simple nouvelle suffit à améliorer la santé d'Eleanor qui retrouva son appétit[16]. Ils y passèrent plusieurs semaines fin août début septembre. Le séjour fut marqué par la rupture définitive entre Marx et Louis Kugelmann qui prenait aussi les eaux, avec son épouse. Sur le chemin du retour, les Marx rendirent visite aux Liebknecht à Leipzig. Eleanor leur annonça ses liens avec Lissagaray et exposa le travail d'historien de la Commune qu'il avait entamé, preuve que l'opposition de Karl Marx commençait à s'émousser. Elle participa, et tenta d'obtenir la participation de Liebknecht, à l'éphémère (trois numéros en octobre-novembre 1874) revue politique Rouge et Noir de Lissagaray, qui de son côté s'y montrait plus socialiste[17].
À Londres, Eleanor Marx put fréquenter assidument Lissagaray, dont elle parlait hors du cercle familial comme de son « fiancé », alors qu'elle travaillait avec lui sur son Histoire de la Commune de 1871 qui parut à l'automne 1876. Elle sut convaincre son père de l'aider à traduire l'ouvrage (la version anglaise ne parut qu'après la mort de Karl Marx). Cependant, il continua à refuser la relation de sa fille avec Lissagaray, principalement à cause de leurs divergences politiques[3],[18]. En juillet 1880, après l'amnistie totale de tous les communards, Longuet et son épouse rejoignirent Paris ; Lissagaray fit de même, mais seul[19].
En novembre 1876, Eleanor Marx participa à la campagne électorale d'Alice Westlake dans la circonscription de Marylebone pour le London School Board, alors le seul organisme politique élu pour lequel les femmes étaient électrices et éligibles. Face à elle, se présentait Maltman Barry (en), un membre de l'Internationale et un vieil ami de Karl Marx. Cela ne dissuada pas Eleanor de faire campagne contre lui. Elle fut effarée par les propos qu'elle entendit lorsqu'elle fit du porte-à-porte : des électeurs préférant la religion à l'éducation ou un ouvrier précisant qu'il devait d'abord demander l'avis de son patron avant de décider quoi que ce fût. À la grande satisfaction d'Eleanor, Alice Westlake fut confortablement élue, loin devant Barry ; surtout, le « parti religieux » fut battu sur l'ensemble de Londres, ouvrant la voie à des réformes scolaires importantes[20].
En mars 1879, après le vote par le Reichstag de mesures anti-socialistes, Eleanor s'engagea pour la défense des socialistes allemands. Elle écrivit, sans grand résultat, à 38 journaux britanniques, appelant à une mobilisation en leur faveur à l'égale de celle qui avait eu lieu par exemple pour les Bulgares en 1876. Elle tenta de réunir, avec le journaliste militant en exil Karl Hirsch, une caisse de secours pour les familles des socialistes de Hambourg, sans succès à nouveau. Hirsch, amoureux transi d'Eleanor, demanda sa main. Après avoir essuyé un refus, il s'éloigna peu à peu de la famille et du marxisme. Elle entra aussi en contact avec les militants russes de la Narodnaïa Volia, comme Nikolaï Morozov ou Lev Hartmann quand ils venaient rendre visite à son père[21].
Au début des années 1880, Henry Hyndman vint dîner plusieurs fois chez les Marx alors qu'il envisageait de former un mouvement ouvrier. Eleanor, comme son père et Engels, doutaient de l'initiative d'Hyndman. Cependant, en juin 1881, il créa la Democratic Federation et distribua un pamphlet lors de la première réunion England for All qui tentait d'expliquer le marxisme. Marx, qui n'était pas explicitement cité dans l'ouvrage, le considéra comme le programme typique d'un parti démocrate petit-bourgeois. Eleanor, qui écrivait tout son courrier en tant que secrétaire, partageait alors l'avis de son père[22].
Littérature et théâtre[modifier]
Dès sa plus tendre enfance, Elaenor Marx s'était passionné pour le théâtre, au point de connaître très tôt des extraits de Shakespeare[6]. Dès qu'elle le pouvait, à Paris comme à Manchester, elle allait assister à des pièces[23]. On trouve dans la correspondance de son père une référence à la suggestion qu'il lui avait faite de publier la critique qu'elle avait écrite d'un poème de Tennyson en 1874. Selon Liebknecht, dans sa nécrologie, elle aurait, dès les années 1870, réussi à gagner son indépendance financière grâce à ses critiques littéraires et théâtrales. À Londres, elle était une spectatrice assidue du Sadler's Wells Theatre où elle allait admirer Samuel Phelps (en) ou des interprétations du répertoire shakespearien par Henry Irving au Lyceum[24]. Elle adhéra alors à la New Shakespeare Society fondée en 1873 par Frederick James Furnivall (en). Ce dernier était proche des socialistes chrétiens et donnait des cours au Working Men's College. Outre la New Shakespeare Society, il fonda diverses autres sociétés littéraires : Early English Texts Society (1868), Sunday Shakespeare Society (1874), Browning Society (1881) et Shelly Society (1886). Eleanor Marx participa à toutes ces entreprises et travailla pour elles à la British Library (qui faisait alors partie du British Museum). Ainsi, elle traduisit un ouvrage de Nicolaus Delius (de) sur Shakespeare[3],[25]. Elle eut droit à un accès privilégié à la bibliothèque, même pendant les périodes de fermeture (seul Gladstone y avait eu droit en 1878)[26].
Fin 1880, Eleanor Marx fit sa première apparition sur scène, lors d'une lecture publique au bénéfice de la veuve d'un communard. Elle lut The Pied Piper of Hamelin de Robert Browning et rencontra un grand succès auprès du public. Elle envisagea alors une carrière théâtrale. Elle prit des cours de théâtre (payés par son père). En avril 1881, elle se lia ainsi avec Ernest Radford (en) et Dollie Radford, membres des cercles littéraires de Furnivall. Ensemble, ils montèrent deux pièces françaises en un acte (dont Les Premières Amours d'Eugène Scribe, mais en anglais) au Dilettante Theatre le 5 juillet 1881. Engels qui assista à la représentation la trouva très bonne, avec un jeu s'inspirant de celui d'Ellen Terry. Son partenaire Ratford considérait plutôt qu'elle sur-jouait. Elle espérait que sa carrière théâtrale lui assurerait une certaine autonomie financière, la rendant indépendante de ses parents. Elle envisagea aussi pour gagner sa vie de devenir « préer », c'est-à-dire résumer livres et articles pour le grand public. Finalement, épuisée, à l'été 1881, elle retomba malade, cessant à nouveau de s'alimenter. Son médecin lui conseilla calme et repos et elle se remit peu à peu. Ce fut alors que le cancer du foie de sa mère, Frau Marx, fut diagnostiqué. Celle-ci s'éteignit doucement, assistée de Clementina Black (en), et mourut le 2 décembre 1881[3],[27].
Le décès de sa mère la rapprocha de son père. Cependant, elle restait partagée entre sa volonté d'indépendance et son devoir familial. Cela se manifesta à nouveau physiquement. Alors qu'elle séjournait début janvier 1882 avec Karl Marx sur l'île de Wight, elle fit une nouvelle crise d'anorexie accompagnée de symptômes tétaniques et dépressifs. Elle ne dormait que quelques heures par semaine et passait ses journées à lire. Finalement, père et fille arrivèrent à un compromis. Il l'autorisait à reprendre ses cours de théâtre et à poursuivre une carrière lui apportant une indépendance financière. Elle reconnaissait de son côté que sa relation avec Lissagaray ne menait nulle part et elle y mettait fin. Elle se lança alors à corps perdu dans le travail. Le 16 janvier 1882, pour son anniversaire, elle remonta sur scène, pour une récitation du Bridge of Sighs de Thomas Hood. Elle gagna £2[N 3] ce soir-là. Elle se rendit en février à Argenteuil chez les Longuet. En mars, elle se fit remarquer par ses réflexions littéraires lors de réunions de la New Shakespeare Society. Le 30 juin elle récita, du Browning (à nouveau The Pied Piper of Hamelin et Count Gismond) pour la Browning Society[28]. Elle continua (hormis quelques séjours dans sa famille) à travailler à la British Library[26].
Eleanor Marx avait également traduit plusieurs œuvres littéraires (première traduction en anglais de Madame Bovary[3]) ou des auteurs comme Henrik Ibsen[N 4]. Elle pensait que le théâtre pouvait jouer un rôle important dans le rejet des vues traditionnelles sur l’amour et le mariage et comme moyen de diffuser le socialisme.
En juillet 1882, « Tussy » rendit visite à sa sœur Jenny, à nouveau enceinte, afin de la soulager de la charge des trois premiers (survivants). Elle repartit même avec l'aîné, Jean, en Grande-Bretagne en août. Ils séjournèrent chez Engels à Great Yarmouth, puis à Londres, puis ils rejoignirent Marx à Ventnor en novembre. Cependant, Jenny ne se remit jamais de son accouchement ; une tuberculose, semble-t-il, se déclencha et elle mourut le 11 janvier 1883. La bronchite de Karl Marx s'aggrava alors. Il mourut le 14 mars de la même année. Le 18 août suivant, Eleanor hérita de son père : une somme relativement élevée (£250[N 5]) ; surtout, elle devint son exécutrice littéraire, devant trier la masse de documents avant publication : les feuillets du seul second tome du Capital représentaient 500 pages. Se posait de plus la question de la publication d'une traduction en anglais de ce même ouvrage, sur laquelle plus personne, l'auteur étant mort, n'avait le contrôle. Un premier traducteur, Sam Moore, un proche d'Engels, fut choisi afin de couper court aux autres initiatives. Laura Lafargue intervint alors, affirmant que son père lui avait demandé de traduire le Capital et protestant contre le fait qu'Eleanor fût la seule exécutrice littéraire. Engels intervint, évitant que les deux sœurs se déchirent : Eleanor restait seule exécutrice pour des raisons légales et Laura pouvait traduire Le Capital si elle pouvait tenir les délais fixés par l'éditeur. En fait, Engels se considéra à partir de ce moment-là comme une sorte de tuteur d'Eleanor. Elle s'installa chez lui, tout comme la fidèle Helena Demuth. Eleanor était d'ailleurs alors persuadée que Frederick Demuth était le fils d'Engels[29].
Eleanor Marx fit alors une rencontre décisive. Edward Aveling, le rédacteur en chef d'un mensuel séculariste Progress, lui demanda d'écrire la nécrologie de Karl Marx. Ce scientifique de formation, grand admirateur de Shakespeare, était aussi un passionné de théâtre (il avait écrit, mis en scène et joué ses pièces). Il commençait alors à s'intéresser aux idées socialistes[3],[30].
Edward Aveling[modifier]
Edward Aveling, tout juste converti au socialisme quand il rencontra Eleanor Marx, était fils de pasteur. Né en 1849, il était un brillant biologiste darwiniste, enseignant dans diverses universités londoniennes. Excellent orateur, il donnait aussi des cours au Hall of Science de South Kensington, un établissement d'éducation populaire qui dépendait de la National Secular Society dont il était membre. Son engagement séculariste l'avait amené en 1882 au socialisme quand il se présenta au London School Board pour Westminster soutenu par la NSS et la Social Democratic Federation de Henry Hyndman[3],[31].
Il est difficile de savoir précisément quand Eleanor Marx et Edward Aveling se rencontrèrent. Leurs chemins se croisèrent plusieurs fois. En octobre 1873, la famille Marx vint écouter une conférence d'Aveling. Celui-ci se souvenait avoir discuté avec le père, mais ne mentionnait pas la fille dans ses souvenirs de cette soirée. Ensuite, les relations ne purent qu'être limitées : Aveling était proche de Bradlaugh et Marx le détestait. Dans une lettre à son père en 1882 cependant, Eleanor Marx montrait son appréciation des écrits d'Aveling. L'hypothèse la plus probable est qu'ils se rencontrèrent à la British Library, alors au sein du British Museum où tous les deux passaient leurs journées à travailler. La mort de Karl Marx en mars 1883 eut deux effets. Ses objectifs contre les sécularistes disparurent avec lui. Surtout, Aveling demanda à Eleanor Marx d'écrire la nécrologie de son père pour le magazine qu'il dirigeait Progress. Dans une lettre à Laura Lafargue où elle demandait à sa sœur des précisions en vue d'écrire cette nécrologie, Eleanor Marx écrivait de plus que le succès du magazine importunait fortement Bradlaugh, ce qui semble avoir été pour elle une raison supplémentaire pour y publier[32]. Le biographe d'Eleanor Marx C. Tsuzuki mesure le développement de la relation en interprétant les poèmes publiés dans Progress en 1883 par Ernest Radford et Edward Aveling. Pour cela, il suppose aussi que Radford et Marx auraient d'abord été amants. Pour lui, Radford abandonnerait la lutte pour conserver Eleanor Marx en décembre 1883[33].
Eleanor Marx et Aveling partageaient les mêmes vues sur la politique et la religion[3],[31]. En 1883, Eleanor Marx considérait même que « socialisme et athéisme était une seule et même chose[34] ». Dans son autobiographie, Beatrice Potter évoque une discussion avec Eleanor Marx au printemps 1883 au British Museum durant laquelle celle-ci attaqua vertement le christianisme et la personne même du Christ (un « être faible d'esprit »). Pour Eleanor Marx, la libre-pensée qui avait longtemps été l'apanage des classes supérieures devenait à la fin du XIXe siècle le « privilège des classes ouvrières »[35].
Par ailleurs, Miss Webb se souvenait d'une jeune femme très agitée, en mauvaise santé et montrant tous les signes d'abus de stimulants divers ainsi que de calmants. Ce témoignage est un des nombreux, souvent écrits longtemps après les faits, qui évoquent la mauvaise influence d'Aveling sur Eleanor Marx et surtout la mauvaise impression qu'il pouvait faire sur toutes les personnes qui le rencontraient. C'est le cas de Kautsky qui le rencontra dès 1883, à l'invitation d'Eleanor, dans le laboratoire qu'il avait installé sur Newman Street. Il le trouva « répugnant[36] », avant d'accepter de le fréquenter, par amitié pour Eleanor. Il semblerait cependant que la jeune femme ait parfaitement été au courant de la mauvaise réputation de son nouvel ami. Elle rappelait alors la mauvaise réputation que son père avait pu lui aussi avoir (mais pas pour les mêmes raisons). Selon Liebknecht, pour elle, plus mauvaise aurait été la réputation, plus grande aurait été le mérite à ses yeux[37]. La jeune femme, qui avait beaucoup souffert de dépression nerveuse, se serait accrochée à Aveling et à son mode de vie hédoniste[38].
La question de l'« amour libre », d'après Engels dans Progress en août 1883, était régulièrement discutée dans le mouvement socialiste qui ne pouvait que rejeter les conventions bourgeoises du mariage. De même, le sécularisme rejetait les conventions religieuses du mariage. Aveling avait donc deux sources très fortes sur lesquelles appuyer sa défense de relations libres entre adultes consentants[39]. En juin 1884, Eleanor Marx s'installa avec Edward Aveling dans un appartement sur Fitzroy Street. Comme il était déjà marié, mais séparé depuis des années, Eleanor Marx vécut donc avec lui en concubinage, se considérant cependant comme son épouse et adoptant son nom ou le nom de Marx-Aveling. Engels avait au départ été réticent, mais finit par donner son consentement et par offrir £50 pour leur « lune de miel »[3],[40].
Engagement socialiste[modifier]
Durant l'été 1883, la Democratic Federation d'Henry Hyndman commença à se rapprocher du socialisme en publiant un pamphlet intitulé Socialism Made Plain (Le Socialisme expliqué simplement). Le 11 janvier 1884, la fédération réunit ses membres dans un hôtel de Fleet Street. Edward Aveling et Eleanor Marx y étant présents, on peut en conclure qu'ils avaient dû y adhérer depuis l'été. Hyndman y annonça le lancement de l'organe hebdomadaire du mouvement Justice. La réunion fut aussi l'occasion d'une vive discussion sur les actions que pourraient mener les socialistes. Aveling suggéra de jouer le jeu démocratique. Cependant, une motion plus révolutionnaire fut adoptée. Elle considérait que tous les moyens étaient bons pour arriver à l'émancipation des travailleurs. Cette motion entraîna un premier accroc entre Aveling et les sécularistes. Annie Besant (qui ne s'était encore « convertie » au socialisme) critiqua ouvertement les choix marxistes d'Aveling dans le numéro du 3 février du National Reformer. La montée socialiste constituait en effet une concurrence nouvelle et dangereuse pour le mouvement séculariste. Eleanor Marx dans une lettre à sa sœur Laura le même mois, s'indignait de la malhonnêteté intellectuelle de Mrs Besant et souhaitait être un homme pour infliger une bonne correction à Mr Bradlaugh[41].
Eleanor Marx et Edward Aveling rejoignirent la Social-Democratic Federation d’Hyndman. Eleanor devint une amie proche d’une autre membre de la SDF, Annie Besant. Ayant la réputation d’être un des meilleurs orateurs d’Angleterre, Eleanor fut élue à l’exécutif de la SDF. Elle était néanmoins en désaccord avec la manière dont Hyndman dirigeait le mouvement et, en décembre 1884, elle rejoignit William Morris pour former la Socialist League[3]. Elle préconisait désormais le « socialisme révolutionnaire international » et, en 1885, elle aida à organiser le congrès socialiste international à Paris. Elle fit aussi une tournée de conférences avec Aveling aux États-Unis.
En 1886, Eleanor avec Clementina Black commença à travailler dans la Women's Trade Union League. Elle aida aussi Annie Besant lors de sa grève réussie chez le fabricant d’allumettes Bryant & May en 1888. L’année suivante, elle aida Will Thorne (en) à organiser la National Union of Gas Workers & General Labourers[3] et, en 1889, elle s'impliqua dans la grève des dockers menée par son ami Ben Tillet (en).
Elle participa activement au congrès de Paris, en 1889, fondant l'Internationale ouvrière puis au congrès de Bruxelles de 1891, à celui de Zurich en 1893 puis de Londres en 1896. Elle participa aussi au congrès fondateur de l'Independent Labour Party à Bradford en 1893[3].
Suicide[modifier]
En janvier 1898, Edward Aveling tomba gravement malade ; Eleanor passa plusieurs semaines à son chevet. Peu après elle découvrit que, l'année précédente, Aveling s'était marié avec une actrice, Eva Frye. Incapable de supporter la douleur de cette trahison, Eleanor Marx se suicida le 31 mars 1898, à 43 ans[3].
Elle fut incinérée le 5 avril à Woking[3]. Ses cendres sont conservées à la Karl Marx Memorial Library.
Publications[modifier]
Écrits politiques[modifier]
- 1896 : The Working Class Movement in England
- Avec Edward Aveling :
- 1885 : The Factory Hell
- 1886 : The Women Question
- 1887 : The Chicago Anarchists: A Statement of Facts
- 1888 : The Working Class Movements in America
- 1888 : Shelley's Socialism: Two Lectures
- 1891 : Report from Great-Britain and Ireland to the Delegates of the Brussels International Congress, 1891
Traductions[modifier]
- Eduard Bernstein, Ferdinand Lassalle as a Social Reformer. London: Swan Sonnenschein & Co. 1893.
- Gustave Flaubert, Madame Bovary: Provincial Manners. Vizetelly & Co., London 1886
- Henrik Ibsen, An Enemy of the People. Walter Scott Publishing Co., London 1888
- Henrik Ibsen, The Pillars of Society and Other Plays. London: W. Scott, 1888.
- Henrik Ibsen, The Lady from the Sea. Fisher T. Unwin, London 1890
- Henrik Ibsen, The Wild Duck: A Drama in FIve Acts. W.H. Baker, Boston 1890
- Prosper-Olivier Lissagaray, History of the Commune of 1871. Reeves / Turner, London 1886
- Karl Marx : Capital: A Critical Analysis of Capitalist Production, Londres, 1887 (avec Samuel Moore et Edward Aveling)
- Gueorgui Plekhanov, Anarchism and Socialism. Twentieth Century Press, London 1895
Articles[modifier]
Elle a aussi contribué à de nombreux articles pour Justice, le journal politique édité par Henry Hyde Champion.
Bibliographie[modifier]
- (en) Yvonne Kapp, Eleanor Marx : Family Life 1855-1884, vol. 1, New York, Pantheon Books, 1972, 319 p. (ISBN 0-394-42143-4)
- (en) Yvonne Kapp, Eleanor Marx : The Crowded Years 1884-1898, vol. 2, Londres, Lawrence and Wishart, 1976, 775 p. (ISBN 0853153701)
- (en) David McLellan, « Marx , (Jenny Julia) Eleanor (1855–1898) », Oxford Dictionary of National Biography, 2004 [texte intégral (page consultée le 21 janvier 2013)]
- (en) Ann Taylor, Annie Besant, Oxford U.P., 1992, 383 p. (ISBN 978-0192117960)
- (en) E. P. Thompson, William Morris: Romantic to Revolutionary, Londres, Merlin Press, 1955 (rééd 1996), 825 p. (ISBN 085036 205 9)
- (en) Chushichi Tsuzuki, The Life of Eleanor Marx 1855-1898 : A Socialist Tragedy, Oxford, Clarendon, 1967, 354 p.
Notes et références[modifier]
Notes[modifier]
- Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, £5 de 1868 correspondraient en 2011 à £368, soit autour de 480 € en tenant compte de la hausse des prix, mais £2 750, soit autour de 3 600 € en tenant compte de l'évolution des salaires.
- Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, £1 5s. de 1868 correspondraient en 2011 à £92, soit autour de 120 € en tenant compte de la hausse des prix, mais £690, soit autour de 900 € en tenant compte de l'évolution des salaires.
- Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, £2 de 1882 correspondraient en 2011 à £164, soit autour de 220 € en tenant compte de l'évolution du niveau de vie, mais £2 300, soit autour de 3 000 € en tenant compte de l'évolution du pouvoir d'achat.
- Comme Elizabeth Robins, elle était une fervente admiratrice des pièces d’Ibsen.
- Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, £250 de 1883 correspondraient en 2011 à £20 600, soit autour de 27 000 € en tenant compte de l'évolution du niveau de vie, mais £293 000, soit autour de 400 000 € en tenant compte de l'évolution du pouvoir d'achat.
Références[modifier]
- Tsuzuki 1967, p. 3-8
- Tsuzuki 1967, p. 8-9
- McLellan 2004
- Tsuzuki 1967, p. 9
- Tsuzuki 1967, p. 10
- Tsuzuki 1967, p. 10-13
- Tsuzuki 1967, p. 13-15
- Tsuzuki 1967, p. 16
- Tsuzuki 1967, p. 17
- Tsuzuki 1967, p. 22-23
- Tsuzuki 1967, p. 24-25
- Tsuzuki 1967, p. 50-51
- Tsuzuki 1967, p. 27-28
- Tsuzuki 1967, p. 29-30
- Tsuzuki 1967, p. 30-34
- Tsuzuki 1967, p. 34-36
- Tsuzuki 1967, p. 36-39
- Tsuzuki 1967, p. 40-42
- Tsuzuki 1967, p. 43
- Tsuzuki 1967, p. 48-50
- Tsuzuki 1967, p. 44-47
- Tsuzuki 1967, p. 51-55
- Tsuzuki 1967, p. 22-25
- Tsuzuki 1967, p. 56-57
- Tsuzuki 1967, p. 57-58
- Tsuzuki 1967, p. 70
- Tsuzuki 1967, p. 58-62
- Tsuzuki 1967, p. 63-68
- Tsuzuki 1967, p. 69-73
- Tsuzuki 1967, p. 73-74 et 92-93
- Tsuzuki 1967, p. 76-93
- Tsuzuki 1967, p. 94-98
- Tsuzuki 1967, p. 97
- Progress, décembre 1883. (Tsuzuki 1967, p. 98)
- Beatrice Potter Webb, My Apprenticeship, 1962, Portail:258-259 (0 articles – Suivi) (Tsuzuki 1967, p. 98)
- Lettre de Kautsky à Eleanor marx, décembre 1883 (Tsuzuki 1967, p. 99)
- Social-Democrat, septembre 1898 (Tsuzuki 1967, p. 99)
- Tsuzuki 1967, p. 98-100
- Tsuzuki 1967, p. 101
- Tsuzuki 1967, p. 105-106
- Tsuzuki 1967, p. 102-103
Autorité[modifier]
- Notices d’autorité : Système universitaire de documentation • Bibliothèque nationale de France • Fichier d’autorité international virtuel • Bibliothèque du Congrès • Gemeinsame Normdatei • WorldCat