Économiques (pseudo-Aristote)

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Les Économiques (en grec Οἰκονομικά) sont un ensemble de trois livres attribués traditionnellement à Aristote. Les deux premiers nous sont parvenus en grec, le troisième seulement dans des traductions latines médiévales.

Analyse[modifier | modifier le code]

Le mot grec « οἰκονομία » signifie la gestion d'une maison privé ou d’un patrimoine privé » (de οἶκος, « maison » ou « patrimoine », et νέμειν, « gérer »). Le plus ancien ouvrage conservé de la littérature grecque portant le titre Οἰκονομικός est un dialogue socratique de Xénophon consacré à la gestion de son domaine et de sa famille par un propriétaire.

Le livre I est divisé en six chapitres : la première question traitée est celle des fondements de la vie sociale et la différence entre le « politique » (art de gérer une cité)[1] et l’« économique » (art de gérer un patrimoine privé). Ensuite est abordé ce dernier art, qui est principalement la gestion d'un domaine agricole, l'agriculture étant pour l’auteur la forme la plus naturelle d'exploitation d'un patrimoine ; un développement important est consacré aux rapports de l'homme avec son épouse, à la place de celle-ci dans la maison[2], et un autre aux esclaves [3]. Ce livre I paraît assez déséquilibré dans son organisation. Il est proche par les sujets traités de l’Économique de Xénophon, mais a aussi d’importants points communs avec la Politique d’Aristote, où on trouve d’ailleurs un passage qui semble annoncer ce texte[4] : tout comme Xénophon, qui conseille de loger esclaves hommes et femmes séparément, de peur qu’ils « ne fassent des enfants contre le vœu des propriétaires car, si les bons domestiques redoublent d’attachement quand ils sont de la famille, les mauvais acquièrent en famille de grands moyens pour nuire à leurs maîtres »[5], le pseudo-Aristote[6] envisage également la reproduction des esclaves comme un moyen de pression disciplinaire. Plus simplement, l’explication est économique : il revient moins cher d’acheter un esclave que de l’élever. En outre, l’accouchement met en danger la vie de la mère esclave, et le bébé n’est pas assuré de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Le livre II est divisé en deux parties : la première, brève, est d'ordre théorique et affirme qu'il y a quatre sortes d'« économies », qui sont la « royale »[7], la « satrapique »[8], la « politique »[9] ; et la « privée »[10], se distinguant par leur niveau (gouvernement d'un État, d'une province, d'une cité, et économie privée). La seconde partie, bien plus longue et d'ordre historique, est un recueil assez décousu d'anecdotes, qui ne manquent d'ailleurs pas d'intérêt, sur les expédients des États aux abois pour se procurer de l'argent , etc.

Le livre III, conservé seulement en latin, traite des rapports de l'homme et de la femme dans un couple, et apparaît donc comme un complément des chapitres 3 et 4 du livre I. D'ailleurs, dans certaines éditions latines, il est inséré entre les livres I et II, ce qui paraît donner une suite plus logique.

Histoire[modifier | modifier le code]

Deux points font consensus depuis très longtemps : les trois livres ne forment pas réellement un seul ouvrage, et le livre II ne peut absolument pas être d'Aristote. Cette dernière certitude s'appuie notamment sur des arguments d'ordre chronologique (le livre est postérieur à la mort d'Alexandre le Grand), mais aussi lexicologique (pas moins de 110 mots du texte ne se retrouvent nulle part ailleurs chez Aristote, alors que c'est le cas de moins de 10 mots dans le livre I). De plus, la méthode de l'accumulation d'anecdotes n'est pas de la manière du philosophe.

Il n'y a pas d'objection de fond à attribuer le livre I à Aristote. Diogène Laërce, dans son catalogue des œuvres d'Aristote[11], qu'il a sans doute emprunté à Ariston de Céos, cite un traité en un seul livre intitulé (selon les manuscrits) {{|Περὶ οἰκονομίας}} ou Οἰκονομικός (n° 23 de la liste) ; ce pourrait très bien être notre livre I. Une objection est que Philodème de Gadara, parlant de toute évidence de ce livre I (dans son Περὶ οἰκονομίας retrouvé dans les papyrus d'Herculanum), l'attribue à Théophraste (auquel Diogène Laërce, dans son catalogue d'œuvres pourtant impressionnant, n'attribue aucun traité de ce titre). C'est peut-être une erreur de Philodème. Eu égard à l'organisation maladroite du livre, on peut également penser qu'il s'agit d'un texte constitué par un disciple à partir de simples notes de cours du maître.

Quant au livre III, conservé en latin, il vient sûrement d'un original grec, et rien n'interdit de le faire remonter au IVe siècle avant J.-C., voire de l'attribuer à Aristote (contrairement au livre II). Le classiciste allemand Valentin Rose a formulé l'hypothèse que ce livre n'était autre que le Περὶ συμϐιώσεως ἀνδρὸς καὶ γυναικός et les Νόμοι ἀνδρὸς καὶ γαμετῆς, qui sont les n° 165 et 166 renvoyant selon lui au même ouvrage du catalogue des œuvres d'Aristote figurant dans la Vie d’Aristote attribuée à Hésychios de Milet, appelée traditionnellement Vita Menagiana. Le texte entier n'est peut-être pas d'un seul auteur, et une hypothèse (citée dans l'introduction de Jules Tricot) est qu'une partie serait d'un disciple immédiat d'Aristote, et une autre d'un stoïcien de l'époque impériale (IIe ou IIIe siècle après J.-C.). Du fait de la grande incertitude autour de ce livre, qui n'appartient en fait pas à la littérature en langue grecque, plusieurs éditions depuis le XIXe siècle n'intègrent que les livres I et II.

Il existe trois traductions latines attestées du texte remontant au XIIIe siècle : l'une, perdue, est attestée par des notes marginales dans deux manuscrits et par quelques citations d'auteurs ; une autre est appelée traditionnellement translatio vetus et a été attribuée par Jean-Barthélemy Hauréau[12] à Guillaume de Moerbeke - attribution contestée ensuite par d'autres savants - la troisième est la translatio Durandi due à Durand d'Auvergne (ne comportant que les livres I et III), dont un colophon de manuscrit (dont l'interprétation fait débat) révélerait qu'elle aurait été réalisée à Anagni en 1295 avec l'aide d'un archevêque et d'un évêque grecs[13]. Nicole Oresme a ensuite traduit la translatio Durandi en moyen français, dans les années 1370, à la demande du roi Charles V. À la Renaissance, le livre I fut retraduit en latin par Leonardo Bruni en 1420/21 pour Cosme de Médicis, puis par Bernardino Donato en 1540. On conserve également deux traductions des livres I et III en hébreu datés du XVe siècle, l'une d'après la translatio Durandi, l'autre d'après la version latine de Leonardo Bruni.

Traductions[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. πόλις
  2. § 3 et 4
  3. §5
  4. 1344b 12
  5. Économique, Chapitre IX (5)
  6. Livre I (5, 6)
  7. en grec ancien βασιλική
  8. en grec ancien σατραπική
  9. en grec ancien πολιτική, première attestation de l'expression « économie politique », qui paraît un oxymore d'après le livre I
  10. en grec ancien ἰδιωτική
  11. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres [détail des éditions] [lire en ligne](Livre V, 22)
  12. « Mémoire sur quelques traductions de l'Économique d'Aristote », Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 1881.
  13. « Explicit Yconomica Aristotelis, translata de græco in latinum per unum archiepiscopum et unum episcopum de Græcia et magistrum Durandum de Alvernia, latinum procuratorem Universitatis, tunc temporis in curia Romana. Actum Anagniæ in mense Augusti, pontificatus Domini Bonifacii VIII primo anno ». Le problème est de savoir si la formule finale de datation (« Actum... ») renvoie à la traduction elle-même, ou à la réalisation d'une copie de cette traduction, auquel cas août 1295 ne serait qu’un terminus ante quem pour la translatio Durandi.