Économie des conventions

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L'économie des conventions est, avec la théorie de la régulation, l'une des deux principales approches hétérodoxes de l'économie en France. Elle a pris son essor à partir du milieu des années 1980 autour des travaux de Jean-Pierre Dupuy, François Eymard-Duvernay, Olivier Favereau, André Orléan, Robert Salais et Laurent Thévenot.

Individualisme méthodologique, rationalité limitée et hétérodoxie[modifier | modifier le code]

Le point de départ de la théorie des conventions consiste à comprendre comment les individus parviennent à mettre en place des règles de coopération et de comportements dans des situations d’incertitude avec pour hypothèse centrale que les individus ont une rationalité limitée. Il est très clair pour les conventionnalistes que « sans le secours d’objets collectifs irréductibles à la rationalité individuelle, les interactions entre acteurs individuels rationnels seraient incapables de produire à elles seules une réalité sociale déterminée » (Dupuy, 1989). Une convention est ainsi la solution à un problème de coordination qui, ayant réussi à concentrer sur elle l’imagination des acteurs, tend à se reproduire avec régularité. C’est une règle de comportement qui a sa source dans les interactions sociales, mais se présente aux acteurs sous une forme objectivée, réifiée, naturalisée et ayant une dynamique qui échappe en partie aux acteurs.

Son programme consiste en une reprise du projet radical de John Maynard Keynes, qui vise à tirer toutes les conséquences pour l’analyse économique d’une prise en compte réaliste de l’incertitude, découlant d’une hypothèse de rationalité limitée. Au premier rang de ces conséquences, figure la nécessité d’un traitement endogène des modalités de gestion de cette incertitude, soit des représentations pratiques supposées partagées (en quoi consistent les conventions). Ces représentations renvoient aux attentes que forment les agents quant au déroulement de leurs coordinations, soit à l’idée qu’ils se font du fonctionnement des groupes au sein desquels ils agissent.

Il est important de noter que la convention est systématiquement en concurrence avec d’autres règles de comportements qui auraient également pu permettre aux acteurs de se coordonner mais induire des comportements et donc des interactions sociales différentes. L’exemple de David Lewis[Lequel ?] sur la coupure de téléphone (Lewis, 1969) illustre bien la nature ainsi que l’aspect concurrentiel de toute règle de comportement conventionnelle. Lorsque deux personnes font face à une coupure de téléphone, la convention veut que la personne qui est à l’origine de l’appel prenne l’initiative de recontacter son interlocuteur. Cette convention donne un rôle précis aux deux interlocuteurs et évite que les deux individus téléphonent en même temps. Une convention différente qui aurait débouché sur le même résultat aurait pu émerger : c’est l’individu contacté qui doit prendre l’initiative du rappel. Cette convention ne fait l’objet d’aucune loi, ni d’aucune discussion publique mais est le résultat d’interaction sociale et s’impose aux acteurs qui gardent toujours la capacité de contester cette règle de comportement et faire émerger une nouvelle convention.

On voit ainsi, à travers cet exemple, que le mécanisme conventionnel ne renonce pas aux préceptes de l’individualisme méthodologique : les seuls acteurs sont des personnes qui font émerger une règle de comportement qui se diffuse et se transmet aux autres acteurs et qui peu à peu s’impose comme la règle de comportement à adopter pour se coordonner. Il n’y a aucun déterminisme institutionnel qui impose a priori quelle règle de comportement choisir et les acteurs conservent toujours la possibilité de critiquer et de faire évoluer la règle lorsqu’elle ne satisfait plus ou mal les besoins de coordination. La convention doit ainsi être appréhendée à la fois comme le résultat d’action individuelle et comme un cadre contraignant les sujets. L'objectif de l'économie des conventions est "de concilier une certaine autonomie du social, allant jusqu'à reconnaître ses lois propres, avec l'idée que ce sont toujours des individus, et non des entités supra-individuelles, qui agissent et qui portent des intentions collectives (individuelles et/ou collectives)" (Bessy et Favereau, 2003, p. 121).

Des travaux plus récents, comme ceux coordonnés pas Philippe Batifoulier dans le cadre de l'ouvrage "Théorie des Conventions" (Economica, 2001) ou ceux réalisés dans le cadre du colloque de la Défense en 2003, ont bien montré que cette approche se distingue des autres approches qui, en économie, utilisent le concept de convention en ce qu'elle est une approche interprétative des conventions.

L'économie des conventions et la question du jugement moral[modifier | modifier le code]

Dans le sillage d’Albert O. Hirschman, l’économie des conventions développe une approche pluridisciplinaire de ces représentations, attentive à leur dimension normative (elle entretient ainsi un dialogue étroit avec la sociologie). Celle-ci contient une dynamique intrinsèque en vertu de la pluralité des conceptions du bien conçues par les agents, et des critiques et justifications auxquelles elles donnent lieu.

Cette pluralité des conceptions du bien, des plus légitimes et justifiables (étudiées par Luc Boltanski et Laurent Thévenot), préparées à la plus grande mise en commun aux plus locales et moins transposables est le pendant d’une théorie de l’identité plurielle qui, partant de l’appartenance perçue par les individus à des collectifs de tailles variées, exploite l’idée de méta-préférence (Sen, 1970), relativise la dichotomie moyen/fin à la base de la théorie du choix rationnel et ouvre sur une variété de formes d’engagement dans l’action.

Les principales analyses empiriques de cette approche portent sur la diversité des formes d'organisation des entreprises.

L'économie des conventions et la question des institutions[modifier | modifier le code]

L'économie des conventions développe également une théorie des institutions. Ces dernières sont appréhendées comme des règles du jeu (à l'instar de Douglass North) qui instituent de nouvelles formes de coordination et qui sont également instituées c'est-à-dire développées et reproduites par les acteurs.

Dans l'étude des institutions, l'économie des conventions a une double singularité : d'une part la coordination et la reproduction (des institutions) sont pensées à partir d'une rationalité individuelle limitée confrontée à l'existence systématique de défauts de coordination et/ou de reproduction. Les acteurs rencontrent systématiquement des imperfections dans leurs interactions et des difficultés et des ressources limitées pour maintenir et améliorer les règles de coordination. Et d'autre part, la coordination et la reproduction sont pensées simultanément, dans un même mouvement analytique, et non plus séparément (Bessy et Favereau, 2003).

L'apport de l'économie des conventions aux sciences de gestion[modifier | modifier le code]

L'économie des conventions est également de plus en plus mobilisée en Sciences de Gestion. Pour cette raison, des auteurs comme Pierre-Yves Gomez (1994), Levy (2002) ou Verstraete et Jouison-Lafitte (2009) préfèrent parler de "théorie des conventions". Comme le montre Levy-Tadjine (2007, 2008), ce qui intéresse le gestionnaire dans cette approche, c'est qu'elle met l'accent sur les phénomènes intersubjectifs. Pour autant, malgré la parenté de certains travaux de ce courant avec la théorie des jeux, la théorie des conventions offre une prise en compte originale de l'intersubjectivité. Si l'on admet que l’individu doit tenir compte de ses semblables dans sa prise de décision (principe intersubjectiviste), selon Levy (2002), cette caractéristique peut aussi bien relever d’une logique de rationalité stratégique que d’une logique de rationalité communicationnelle (terme proposé en référence à Habermas). La rationalité stratégique décrit le comportement d’un acteur qui pour atteindre son objectif, doit intégrer dans sa décision (et dans les calculs qui la fondent), la coopération ou l’hostilité d’au moins un autre individu. On mesure bien que cette définition fait écho à la théorie des jeux. La rationalité communicationnelle est à l’œuvre quand plusieurs individus se mettent d’accord (même implicitement) au terme d’un processus discursif, sur des actes et sur des ordres de jugement et d’évaluation des actions qu’ils s’engagent à appliquer. Telle est bien la perspective de l'économie des conventions et de l'approche des Économies de la grandeur.

Gomez et Jones (2001) reviennent sur le principe général de l’économie des conventions que la plupart des auteurs mobilisent en économie et en sociologie pour l’appliquer cette fois à une étude plus systématique du fonctionnement des organisations (Gomez, 1994, 1996, Gomez et Jones, 2001). Chez Gomez, l’organisation est logiquement le résultat de compromis politiques passés autour de différentes conventions en compétition qui s’appuient sur des éléments symboliques de rationalisation et qui se matérialisent par des structures, des dispositifs et des discours. L’organisation possède une « structure profonde » qui est constituée d’un ensemble mis en cohérence de différents éléments symboliques et mythiques dont l’origine se situe dans l’environnement des membres l’organisation. Cette « structure profonde » est une solution cognitive et normative provisoire aux différentes conventions qui traversent l’organisation. Il ne s’agit pas d’une convention pure mais d’un mélange composite et idiosyncrasique de conventions en compétition qui offre une solution symbolique et précaire au conflit institutionnel. On retrouve ici dans une formulation différente la solution de Philip Selznick pour qui l’identité et les éléments symboliques de l’organisation constituent un véhicule qui transcende les intérêts en compétition et offre aux acteurs un support symbolique et imaginaire pour structurer leurs identités, juger et s’engager dans la coopération sociale. Ces éléments normatifs et symboliques échappent en partie aux individus qui sont pourtant à l’origine de ces éléments, on est bien dans le cadre d’une dynamique conventionnelle.

L’organisation est également composée d’un répertoire d’objets, de dispositifs et de ressources autour desquels s’organise la coopération sociale. Ces objets et ces dispositifs incarnent dans la pratique la logique de coopération sociale contenue dans la « structure profonde ». C’est autour de ces objets que les acteurs interagissent et répondent à la mission de l’organisation. Ces objets sont en tension les uns avec les autres et sont loin d’être parfaitement alignés avec une représentation pacifiée des buts de l’organisation comme c’est le cas dans la « structure profonde ». Les membres de l’organisation ont une capacité de jugement et de critique à l’égard des compromis et conservent la possibilité de faire bouger les lignes aussi bien au niveau des dimensions pratiques que des dimensions normatives et symboliques de l’organisation.


Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Batifoulier Philippe (ed), 2001, Théorie des conventions, Paris, Economica.
  • Bessy Christian et Chateauraynaud Francis, Experts et Faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995 (365 pages).
  • Bessy Christian et Chateauraynaud Francis, « Économie de la perception et qualité des produits - L'exemple des contrefaçons dans le domaine agro-alimentaire », Cahiers d'économie et sociologie rurales, n°37, 1995, p. 177-199.
  • Bessy Christian et Favereau Olivier, "Institutions et économie des conventions", Cahiers d'économie politique 2003/1, N°44, pp. 119-164.
  • Boltanski Luc et Chiapello Eve, 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
  • Boltanski Luc et Thévenot Laurent, 1991, De la Justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.
  • Dupuy Jean-Pierre, Eymard-Duvernay François, Favereau Olivier, Salais Robert et Thévenot Laurent, 1989, "Économie des conventions", Revue économique, vol 40, n°2.
  • Desrosières Alain et Thévenot Laurent, 1988, Les catégories socioprofessionnelles, Paris, La découverte, collection Repères.
  • Eymard-Duvernay François, 2004, Économie politique de l’entreprise, Paris, La découverte, collection Repères.
  • Eymard-Duvernay François (ed), 2006, L’économie des conventions, méthodes et résultats - tome 1: Débats / tome 2 : Développements, Paris, La découverte, collection Recherches.
  • Gomez Pierre-Yves, 1994, Qualité et théorie et des conventions, Paris, Economica.
  • Gomez Pierre-Yves et Brittany Jones, (2001), "Conventions: an interpretation of deep structure in organizations", Organization Science, Vol. 11, N°6, pp. 696-708
  • Levy Thierry (2002), The Theory of conventions and a new theory of the firm, in Intersubjectivity in Economics : Agents and Structures. Edited by Edward FULLBROOK, Routledge, New-York, London, pp. 254-272.
  • Levy-Tadjine Thierry (2007), Les conventions constitutives des Sciences Économiques et des Sciences de Gestion, Vie et Sciences Économiques, 178.
  • Levy-Tadjine Thierry (2008), "Intersubjectivité et singularités en entrepreneuriat et en Sciences de Gestion", Document préparé pour l'obtention de l'Habilitation a Diriger des Recherches, Université de Bretagne Occidentale, Téléchargeable sur le site d'archives scientifiques HAL.
  • Lewis D. K., (1969), Convention: A philosophical study, Havard University Press, Cambridge, MA
  • Orléan André (ed), 2004, Analyse économique des conventions, deuxième édition, Paris, PUF.
  • Salais Robert, Chatel Elisabeth et Rivaud-Danset Dorothée (eds), 1998, Institutions et conventions, La réflexivité de l’action économique, Paris, Editions de l’EHESS, collection Raisons Pratiques.
  • Salais Robert et Storper Michael, 1993, Les mondes de production, enquête sur l’identité économique de la France, Paris, Éditions de l’EHESS.
  • Salais Robert et Thévenot Laurent (eds), 1986, Le Travail : marchés, règles, conventions, INSEE, Paris, Economica.
  • Thévenot Laurent, 2006, L’action au pluriel, Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, collection Textes à l’appui, série « politiques et sociétés ».
  • Verstraete Thierry, Jouison-Laffitte Estelle, 2009, Business Model pour entreprendre, le modèle GRP, Bruxelles, De Boeck.

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Master Économie des institutions (u-paris10.fr)
  • Séminaire Conventions (economix.u-paris10.fr)
  • Article en ligne Rainer Diaz-Bone et Laurent Thévenot, La sociologie des conventions. La théorie des conventions, élément central des nouvelles sciences sociales françaises (www.trivium.revues.org/index.html)
  • [PDF] Article en ligne François Eymard-Duvernay, Olivier Favereau, André Orléan, Robert Salais et Laurent Thévenot, Valeurs, coordination et rationalité. L'économie des conventions ou le temps de la réunification dans les sciences économiques, sociales et politiques (www.pse.ens.fr)
  • [PDF] Article en ligne Franck Bessis, Camille Chaserant, Olivier Favereau et Olivier Thévenon, L'identité sociale de l'homo conventionalis (economix.u-paris10.fr)
  • [PDF] Article en ligne Gilles Raveaud, Économie des conventions théorie pragmatique ou méthode radicale (www.idhe.ens-cachan.fr)
  • [PDF] Articles en ligne Jean-Pierre Dupuy, François Eymard-Duvernay, Olivier Favereau, Robert Salais et Laurent Thévenot, économie des conventions (revue économique) (www.persee.fr)
  • [PDF] Article en ligne Pascal Ughetto, « L’entreprise dans l’économie des conventions », Revue économique, n° 1, 2000 (www.persee.fr)