Ébionisme

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Le Sermon de la Montagne par Carl Heinrich Bloch, 1890.

Les Ébionites Ebionaioi (Grec : Ἐβιωναῖοι ; dérivé de l'Hébreu אביונים ebyonim : « les Pauvres ») sont un groupe religieux judéo-chrétien attesté à partir de la seconde moitié du IIe siècle, par les écrits d'Irénée de Lyon puis d'Hippolyte de Rome au début du IIIe siècle. Les hérésiologues chrétiens, comme par exemple Épiphane de Salamine, continuent à en parler jusqu'au IVe et Ve siècle, sans obligatoirement avoir eu un contact direct avec eux.

Pour une partie des chercheurs, il s'agit du même groupe que les Nazôréens. Les hérésiologues chrétiens, ne les désigneraient simplement plus ainsi à partir de la fin du IIe siècle, car ce nom est le même que celui donné à Jésus dans les évangiles, le nom de Nazôréens étant à nouveau donné à ce groupe au IVe siècle. D'autres chercheurs estiment que les Ébionites n'ont rien à voir avec les Nazôréens du Ier siècle, Nazôréens n'étant qu'un simple titre donné aux chrétiens des premiers temps. Pour eux, les Nazôréens du IVe siècle décrits par Épiphane n'auraient rien à voir avec ceux du Ier siècle[1][réf. incomplète].

La littérature juive tannaïtique semblent parler d'eux sous les noms de notzrim (Nazoréens) ou minim. Ce sont des « hérétiques » dont il faut se maintenir éloigné. Ils sont considérés comme une « aberration hérétique » au sein du judaïsme pharisien.

Des découvertes archéologiques semblent confirmer les écrits des Pères de l'Église qui au IVe siècle situent des ébionites en plusieurs endroits de Transjordanie. Ils disparaissent de cette région au cours des Ve ‑ VIe siècle, victimes vraisemblablement des mesures de rétorsion du courant catholique fort de l'appui du pouvoir impérial[2], mais continuent d'exister dans l'espace perse et en Arabie. Jusqu'au Xe siècle, quelques textes en arabes parlent de groupes judéo-chrétiens qui pourraient être les ébionites. La plupart d'entre-eux se fond probablement dans la religion musulmane. Certains ébionites d'Arabie peuvent avoir participé au mouvement du prophète Mahomet dès sa création.

Sommaire

Étymologie [modifier]

« Le mot « ébionites » vient du latin ebionaei qui est une translittération du grec ebionaoi, que l'on trouve pour la première fois dans les écrits d'Irénée de Lyon[3]. » Il est lui-même une translittération de l'araméen 'ebyônâyê, dérivé de l'hébreu 'ebyônim (אביונים), qui signifie « les Pauvres »[3]. La possibilité que ce nom vienne d'un personnage appelé Ebion, une thèse qui existait encore au début du XXe siècle, n'est plus soutenue aujourd'hui que très minoritairement. 'Ebyon veut dire « pauvre » et « n'est pas le nom du fondateur du mouvement, mais plutôt une raison sociale hérésiologique[4]. »

Le nom d'Ébionites pourrait venir du fait que les membres du mouvement pratiquaient une certaine communauté de la propriété et que donc les membres les plus riches se rendaient pauvres volontairement. Origène comme Eusèbe de Césarée « tournent en dérision le nom que se donnent les ébionites[5] », il est donc difficile de penser « que ce nom leur aurait été donné par leurs adversaires et n'aurait pas été utilisé par eux[5]. »

Le nom d'Ébionites [modifier]

L'hébreu Evyone et le pluriel Evyonim apparaissent fréquemment dans l'Ancien Testament, souvent associé à divers synonymes : 21 fois dans les Psaumes, par exemple en Psaume 69:34[6] "Car l'Eternel écoute les pauvres". Dans le Nouveau Testament, on cite l'Épître de Jacques[7] et l'Évangile selon Luc, qui comprend l'une des bénédictions les plus connues de Jésus : « Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! » (Luc 6:20, voir aussi Matthieu 5:3)[8]. L'appellation « pauvre » est utilisé à plusieurs reprises dans les Manuscrits de la mer Morte[9], pour désigner des membres du Yahad (unité, alliance), mouvement identifié aux Esséniens (peut-être trop rapidement) par plusieurs chercheurs et théologiens du XXe siècle[10]. Pour André Paul, ces mentions des pauvres rappellent Jésus de Nazareth[11].

L'appellation « pauvre » semble être aussi utilisée pour désigner Jésus dans une lettre authentique de l'apôtre Paul, datant des années 50. Paul écrit en effet que « Christ s'est fait pauvre, de riche qu'il était ». Les pauvres sont exaltés dans une lettre de Jacques le Juste qui figure dans le Nouveau Testament (épître de Jacques).

Ébionites et Nazaréens [modifier]

Article détaillé : Nazôréens.

Certains auteurs estiment que les Ébionites n'était qu'un autre nom des Nazaréens. Pour eux, ils constituent donc probablement la première communauté connue de disciples de Jésus de Nazareth, celle de Jérusalem, qui est évoquée dans les Actes des Apôtres et dans certaines lettres authentiques de l'apôtre Paul. Les Nazôréens (notsrim en Hébreu) sont les représentants les plus important de la qehila (communauté) de Jérusalem, au moins jusqu'à la destruction du Temple en 70[12].

Pour Simon Claude Mimouni, les nazôréens sont considérés comme « orthodoxes » par les hérésiologues chrétiens anciens, alors que les ébionites sont considérés, comme des hétérodoxes, essentiellement parce que ces derniers n'acceptent de reconnaître que la messianité de Jésus, refusant la divinité du Christ[13]. « De plus, comme tous les hétérodoxes judéo-chrétiens, ils se caractérisent par un antipaulinisme affirmé et virulent[14]. »

Toutefois, ceux qui affirment que « nazôréens » ou « ébionites » sont deux appellations du même groupe, comme J.M. Magnin[15], font remarquer qu'Épiphane avance qu'il ne sait pas si les nazôréens pensent que Jésus est simplement un être humain ou s'« il est né de Marie par l'opération de l'Esprit saint »[16].

Pour J.M. Magnin, « les membres de la première communauté hiérosolymitaine que leurs compatriotes juifs appelaient nazaréens, avaient très bien pu se donner à eux-mêmes le nom d'ébionites » — c'est-à-dire « les pauvres »[17]. La thèse remonte à A. Gelin, qui le premier « a proposé de voir dans « les pauvres » mentionnés dans l'Épître aux Galates de Paul de Tarse (saint-Paul)[18] une désignation de l'Église de Jérusalem, à savoir l'« Église des pauvres »[19],[17]. » La phrase de Paul de Tarse qui dit que Jésus « s'est fait pauvre, de riche qu'il était »[20], semble indiquer que les premières communautés auraient pu pratiquer une mise en commun des biens de leurs membres, comme cela est d'ailleurs décrit au début des Actes des Apôtres.

Simon Claude Mimouni qui estime que les nazôréens et les ébionites appartenaient à deux groupes différents, note que « nulle part, toutefois, il n'est rapporté de manière claire dans les sources que les nazôréens se sont donnés le nom d'ébionites[17]. » De plus, il ne comprend pas comment toute la communauté de Jérusalem aurait pu « adopter les positions doctrinales attribuées aux ébionites », « d'autant que ces positions semblent antérieures à celles considérant le Messie comme un être à la fois humain et divin[17] ».

À plusieurs reprises dans les Manuscrits de la mer Morte, « les membres du yahad se présentent comme les « pauvres » »[21]. De plus, le terme de notzri (nazôréen) apparaît lui aussi plusieurs fois dans les textes du mouvement du Yahad, notamment dans les Hymnes, pour symboliser la communauté de la Nouvelle Alliance[22]. Pour André Paul, le sens du mot était gardien et associé à Yahad (unité, alliance) pouvait se traduire par « gardien de [la nouvelle] Alliance »[23]. C'est la formulation qu'utilise le christianisme qui énonce qu'avec la venue de Jésus, une « Nouvelle Alliance » a été formée avec Dieu.

Caractéristiques principales [modifier]

Au IIe ‑ IIIe siècle le nazaréisme a éclaté en une multitude de courants que les hérésiologues du IVe siècle, Épiphane en particulier, ont englobé sous la désignation générique d'ébionisme[24].

« Même s'il n'est pas possible de transporter aux IIe ‑ IIIe siècle les données fournies par Origène, Jérôme ou Épiphane, l'ébionisme semble cependant caractérisé par une fidélité à la Torah et aux mizvot, par la primauté donnée à Jacques frère du Seigneur, par l'affirmation que Jésus est le fils de Joseph et Marie, par une hostilité farouche à Paul et par le recours à l'hébreu dans la liturgie[24]. » Leur pratique répétée des bains les apparente aux courants baptistes[24].

Les deux sortes d'ébionites [modifier]

Article détaillé : Elkasaïtes.

Origène mentionne l'existence de deux sortes d'ébionites[25]. Dans toute son œuvre, Origène ne mentionne explicitement les Elkasaïtes qu'une seule fois. Gilles Dorival estime toutefois qu'on peut s'interroger: « les Elkasaïtes ne sont-ils pas une des deux formes des ébionites, dont il est question dans le Contre Celse[26] ? » D'après Origène, ces deux groupes divergeaient « sur la question de la naissance virginale de Jésus : or si l'on suit l'Elenchos, il semble bien qu'Alcibiade ou les disciples d'Elkasaï affirmaient que Jésus était né d'une vierge[26]. » Selon l'Elenchos, « Alcibiade dit que le Christ a été un homme comme les autres, mais que ce n'est pas aujourd'hui pour la première fois qu'il est né d'une vierge, mais auparavant[27]. » ; ou encore « [les Elkasaïtes] reconnaissent comme nous que les principes de l'univers ont été fait par Dieu, mais ne reconnaissent pas que le Christ est un, mais que si le Christ en haut est un, il a été transvasé dans des corps multiples souvent et aujourd'hui même en Jésus, que tantôt il est né de Dieu comme nous le disons, tantôt il a été esprit, tantôt il est né d'une vierge, tantôt non[28]. » Gilles Dorival y voit « un argument fort pour identifier [les Elkasaïtes] à ceux des ébionites qui admettent la naissance virginale de Jésus[29]. » Il précise toutefois qu'il « faut se garder de conclure trop nettement[29] » car « pour confirmer cette identification, il faudrait que les Elkasaïtes aient partagé la même christologie que les Ébionites partisans de la naissance virginale[29]. » Or, les « sources ne disent rien de tel[29]. »

Les attestations des « Pères de l'Eglise » [modifier]

Les éléments archéologiques trouvés, peu nombreux, sont de nature judéo-chrétienne, sans qu'on puisse les attribuer spécifiquement aux Ébionites ou aux Nazôréens, pour autant que cette distinction ait un sens. L'essentiel de ce que nous connaissons à leur sujet provient de références critiques rédigées par les Pères de l'Église[30] qui les considéraient comme des « judaïsants » et des « hérétiques »[31].

Irénée de Lyon [modifier]

Concernant la notice d'Irénée de Lyon sur les ébionites, François Blanchetière rappelle que c'est la première mention de ce nom (fin du IIe siècle) et « retient que selon Irénée ils:

  • reconnaissent le vrai Dieu comme créateur universel ;
  • n'utilisent que l'évangile de Matthieu ;
  • récusent Paul, parce qu'il a rejeté la loi (Torah) ;
  • « commentent les prophéties avec une minutie excessive » ;
  • « persévèrent dans les pratiques et coutumes juives au point d'aller jusqu'à adorer Jérusalem comme étant la maison de Dieu »[32]. »

Cette dernière indication fait écrire à François Blanchetière qu'Irénée semble « mal renseigné » et qu'il « commet une sérieuse bévue. Une autre traduction possible serait: « ils prient aussi tournés vers Jérusalem, comme si c'était la maison de Dieu », pratique dont témoigne déjà le livre de Daniel[33],[32] » pour le judaïsme en général[34].

Origène [modifier]

Origène mentionne les ébionites quatorze fois, dans des passages appartenant à dix œuvres différentes[35]. Il « les appelle les Ebioniens (Ἐβιωναῖοι)[36] », et connaît l'étymologie du mot (pauvre en Hébreu), mais « fidèle à lui-même, il donne à ce mot un sens spirituel: les ébionites ne sont pas des pauvres au sens matériel, mais au sens intellectuel[35] », des « pauvres en intelligence ». Il est difficile de ne pas entrevoir un sens péjoratif dans cette réflexion d'Origène, même si c'est aussi une référence à l'évangile selon Matthieu, mais qui parle de « pauvres en esprit ». Origène nous fait connaître l'exégèse que les ébionites donnaient de la phrase de Jésus « Je n'ai été donné qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël[37] ». Pour eux, « ces brebis perdues » étaient « à titre principal les juifs; nous pouvons en conclure que pour eux le Christ était venu sauver à titre secondaire les païens[35]. » « Origène ne reprend pas la citation stéréotypée des ébionites avec Cérinthe et Carpocrate[25]. » Il note que « maintenant encore » les ébionites rejettent l'apôtre Paul[25]. Il est le premier à nous faire connaître ce que les ébionites racontaient sur la vie de Paul[38]. À la suite d'autres, il dit que les ébionites observent la Loi juive, la circoncision, les interdits alimentaires, la Pâque[25]. Il précise leur argument pour procéder ainsi: imiter le comportement de Jésus lui-même[39]. L'étude des passages où Origène fait référence à l'évangile de Matthieu, « montre que leur Évangile n'était pas identique au Matthieu actuel[38] », notamment il ne comportait pas « le récit de la naissance virginale[38]. » Il mentionne deux sortes d'ébionites[25].

Hippolyte et Épiphane [modifier]

Le Panarion d'Épiphane de Salamine suit le Syntagma d'Hippolyte de Rome (début du IIIe siècle) et le Contre les hérésies (Adversus haereses) d'Irénée (fin du IIe siècle).

Encore que les connaissances des uns ne soient pas obligatoirement indépendantes des écrits des autres, ainsi pour les cinq premières notices sur les 80 hérésies qu'il recense, Épiphane reproduit exactement la liste d'Hippolyte[40]. Bien qu'il ait fait un voyage à Jérusalem, il est tout à fait possible qu'Épiphane n'ait jamais rencontré un Ébionite ou un Nazaréens.

Baur, Tabor, Magnin et Eisenman [modifier]

Certains chercheurs modernes (notamment Tabor[41], Eisenman et J. M. Magnin), suivent la théorie de Ferdinand Baur, selon laquelle les Ébionites seraient des disciples de la première heure de l'Église de Jérusalem et qui furent graduellement marginalisés par les disciples de Paul de Tarse, en dépit du fait qu'ils pourraient avoir été tout aussi fidèles aux authentiques enseignements du Jésus historique[42],[43],[7],[44]. Les Ébionites auraient donc été des Juifs disciples de Jésus qui se seraient dépossédés de tout ou partie de les biens matériels et vivaient en communautés religieuses[41].

Ces opinions sont rejetées par quelques chercheurs comme J. Munck[45],[46] et R. A. Pritz, qui ne voient pas de lien direct entre l'église de Jérusalem et les sectes Ébionites mentionnées par les hérésiologues chrétiens aux IIe et IIIe siècle[47].

Localisation géographique du mouvement [modifier]

Le foyer des ébionites semble avoir été initialement Jérusalem. Selon les écrivains chrétiens des premiers siècles, vers 68 en pleine révolte juive, la totalité ou seulement une partie de la Qehila de Jérusalem se serait réfugiée à Pella. Il est probable qu'après la défaite et la destruction du Temple de Jérusalem (70), une bonne partie de ceux qui avaient migré soient revenus dans la ville. Cela semble le cas pour deux dirigeants du mouvement: Siméon de Clopas, un parent de Jésus qui aurait été nommé peu après 70, « évêque » de Jérusalem; Théboutis un autre dirigeant du mouvement nazaréen qui aurait développé des conceptions différentes du premier.

Selon Épiphane de Salamine [modifier]

Au IVe siècle, des lieux où se trouvent des ébionites sont rapportés par Épiphane de Salamine. À l'exception de Bérée en Syrie (Alep), ces lieux sont les mêmes que ceux où sont mentionnés l'existence de groupes nazôréens. Il s'agit de : la Décapole autour de la ville de Pella, la Basanitide autour du village de Khochab (18 km au sud-ouest de Damas), la Panéade autour de la ville de Baniyas, dans le Golan (appelée aussi Césarée de Philippe), la Moabitide et la Nabatée[48]. Toujours selon Épiphane, les ébionites auraient essaimé dans la province romaine d'Asie, à Chypre et à Rome[48]. Pour l'Asie, il est possible que l'hérésiologue confonde les ébionites et les cérinthiens, deux groupes qui semblent différents, même si le Pseudo-Tertullien pétend le contraire[49].

On ne dispose pas d'autre témoignage que celui d'Épiphane, toutefois deux autres documents permettent de localiser des synagogues judéo-chrétiennes à Nazareth ainsi que sur le mont Sion à Jérusalem (IVe siècle).

Article détaillé : Nazareth#Éléments d'histoire.

Le Golan [modifier]

Ruines de la cité fortifiée de Gamala, siège du mouvement Zélote où les familles de « babyloniens » de Bathanée se réfugieront pendant la Grande révolte jusqu'à sa prise et destruction en automne 67. (On entrevoit au fond, le lac de Tibériade.)

Outre la synagogue du mont Sion, des recherches archéologiques ont permis d'identifier une autre synagogue judéo-chrétienne à Farj dans le Golan. Dans ce massif, indépendamment du site prestigieux de Gamla, les ruines de nombreuses implantations juives présentes au Ier siècle ont été identifiées, ainsi que dix sept synagogues[54],[55]. De cet ensemble se dégagent les deux sites de Farj et Er-Rahmaniyye, habités semble-t-il par des nazôréens[56]. Selon toute vraisemblance, alors que données archéologiques et textes littéraires tendent à prouver une désolation de la région par les forces romaines après la chute de Gamala à l'automne 67, une nouvelle implantation de population s'est produite après 135. Probablement qu'à la suite de la destruction de Jérusalem et l'interdiction à tout Juif d'y pénétrer (135), les habitants de Juda se replièrent vers le nord et s'implantèrent en Galilée et sur le Golan[2]. Ils disparaissent selon toute vraisemblance au cours du Ve siècle, victimes sans doute des mesures de rétorsion du courant catholique fort de l'appui du pouvoir impérial[2]. Une partie d'entre-eux s'est probablement réfugié en Perse sassanide, où pourtant les nazôréens et les elkasaïtes étaient aussi soumis à de fortes pressions pour se convertir au zoroastrisme[57].

Kaukab « au pays de Damas » [modifier]

Il a été avancé l'idée que la communauté qui a rédigé le fameux Document de Damas et n'a pas résidé à Damas, mais « au pays de Damas »[58] aurait précisément vécu à Kokaba/Kaukab près de Damas, du fait de la réminiscence messianique du toponyme en rapport avec le prophétie de Balaam[59] utilisée à plusieurs reprises dans les écrits de la secte du Yahad dont une cinquantaine d'écrits ont été retrouvés dans des grottes près de Qumrân[60]. Ce serait selon cette hypothèse, parmi ces sadocites que se serait constitué une Qehila (communauté) nazôréenne dans les premières années qui suivirent la disparition du Rabbi Jésus. Dans la même ligne, certains y ont localisé la « conversion » de Paul. Les sources littéraires chrétiennes, en l'occurrence Jules l'Africain[61] et Épiphane, évoquent le site de Kokaba comme lieu d'habitation des parents de Jésus[2] ?

Ce Kokaba qu'Épiphane localise auprès de Karnaïm et d'Asteroth au pays de Bashân[62] sur la plateau du Golan est probablement le lieu appelé aujourd'hui Kaukab, à 18 km au sud-ouest de Damas. En effet, dans son Onomasticon[63], Eusèbe cite le village de Kauba près de Damas « où il y a des juifs appelés ébionites qui croient en Jésus Christ »[64].

Article détaillé : Minim.

Bagatti relève aussi dans la région de Damas, un certain nombre de villages dénommés Menim, toponyme qui pourrait renvoyer à des communautés de minim[65]. Kaukab aurait constitué aux Ier et IIe siècle une place forte des disciples de Dosithée et de Simon le Mage[64].

Richard Bauckham fait remarquer que les nazôréens se sont établis dans des lieux dont les noms possèdent des résonances messianiques : Nazareth en référence à netzer[66] et Kokhav qui veut dire étoile[67], évoque celle de la prophétie de Balaam[59] et doit être rapproché du leader de la seconde révolte, Shimeon bar Kokhba. Il rejoint ainsi ce qu'avait noté Jean Danielou pour plusieurs sites s'appelant Kokhav et où les écrivains chrétiens semblent situer la présence de nazôréens ou d'ébionites[68],[64].

François Blanchetière conclut en rappelant « dans ce contexte ce verset de l'Apocalypse de Jean à forte coloration messianique : « Je suis le rejeton-(nètzer) de la race de David, l'étoile-(kokhav) radieuse du matin[69] »[64]. »

Dans l'espace Perse [modifier]

Article détaillé : Elkasaïtes.

Lors de l'invasion de l'Empire Parthe par Trajan (114-116), un homme appelé Elkasaï faisant état d'une révélation, fonde un nouveau mouvement qui joint la communauté auquel il appartenait (probablement des nazôréens ou des ébionites) à des Osséens (Esséniens) pour fonder un mouvement que les hérésiologues chrétiens appellent elkasaïte. Ce mouvement qui couvre une aire géographique importante, indique que des communautés nazaréennes, existaient dans l'espace perse, probablement en Adiabène, au nord de l'Empire Parthe et au sud de l'Arménie au début du IIe siècle. Ces communautés nazaréennes, reconnaissaient Jésus comme le plus important prophète, le messie, qu'elles appelaient « le Serviteur de Dieu », mais ne reconnaissaient pas son caractère divin.

Plusieurs traditions rapportent que les apôtresThaddée d'Édesse, Thomas, ou encore Barthélemy, voire que Jésus lui-même, après sa crucifixion, ont évangélisé ces régions et en particulier le sud de l'Arménie, l'Adiabène (Edesse, Nisibe) et le nord de l'Empire Parthe jusqu'à Ctésiphon, dès les années 30-40. Les rois Abgar V d'Edesse, Izatès II d'Adiabène et leurs familles s'étant convertis au judaïsme au début des années 30.

Dans la péninsule Arabe [modifier]

Carte montrant la région du Hedjaz (contours en rouge).

Shlomo Pines ainsi que d'autres chercheurs, soutiennent que les judéo-chrétiens (nazôréens ou ébionites) ont survécu dans la péninsule arabique au delà du XIe siècle. Ils s'appuient sur les textes de l'historien Abd al-Jabbar ibn Ahmad et les identifient à la secte que celui-ci y a rencontré aux alentours de l'an 1000[70] .

C'est ce que semble confirmer au siècle suivant, le Sefer Ha'masaot, un livre de voyages écrit par Benjamin de Tudèle (mort en 1173), un rabbin d'Espagne qui rencontre encore ces communautés, notamment dans les villes de Tayma et Tilmas[71].

L'historien musulman du XIIe siècle, Muhammad al-Shahrastani mentionne des juifs vivant à proximité de Médine et Hedjaz, qui acceptent Jésus comme prophète et suivent les traditions du judaïsme, rejetant les vues chrétiennes orthodoxes[72].

Certains savants soutiennent qu'ils ont contribué à l'élaboration de la vision islamique de Jésus/Îsâ grâce aux échanges avec les premiers musulmans[73],[42].

Notes et références [modifier]

  1. Simon Légasse L'antipaulinisme sectaire au temps des pères de l'Eglise 2000
  2. a, b, c et d François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, p. 122.
  3. a et b Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, pp. 172.
  4. Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, pp. 173.
  5. a et b Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, pp. 176.
  6. références dans Sefarim
  7. a et b Eisenman, Robert James the Brother of Jesus: The Key to Unlocking the Secrets of Early Christianity and the Dead Sea Scrolls, 1992, Viking (ISBN 1842930265).
  8. Miller, Robert J., The Complete Gospels: Annotated Scholars Version, Polebridge Press, 1994 (ISBN 0-944344-49-6).
  9. Eisenman, Robert & Wise, Michael, The Dead Sea Scrolls Uncovered, 1992, Spring (ISBN 1852303689).
  10. André Paul, in Qumrân, Le secret des manuscrits de la mer Morte', BNF, Paris, 2010, p. 73 (ISBN 978-2-7177-2452-3).
  11. cf. par exemple 4Q171 dans lequel « les membres du yahad se présentent comme les « pauvres », dont il est dit qu'ils « posséderont la terre ». On croirait entendre Jésus de Nazareth (selon Mt. 5, 3-4) », André Paul, La Bible avant la Bible, Cerf, Paris, 2005, p. 155-156.
  12. Simon Claude Mimouni, « Les groupes chrétiens d'origine judéenne du IIe au VIe siècle », in S. C. Mimouni et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin, Paris, éd. P.U.F./Nouvelle Clio, pp. 279-285
  13. Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, pp. 161-162.
  14. Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, p. 162.
  15. Voir J.M. Magnin, Notes sur l'ébionisme, dans Proche-Orient chrétien, n° 23 (1973), pp. 263-265 ; n° 24 (1974), pp. 225-250 ; n° 25 (1975), pp. 245-273 ; n° 26 (1976), pp. 293-318 ; n° 27 (1977), pp. 250-276 ; n° 28 (1978), pp. 240-248.
  16. Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, p. 149.
  17. a, b, c et d Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, p. 163.
  18. Nouveau Testament, Paul de Tarse, Épître aux Galates, 2, 10.
  19. Voir A. Gelin, Les pauvres de Yahvé, Paris, 1953, pp. 96-97 (Les pauvres que Dieu aime, Paris, 1967, p. 90).
  20. Nouveau Testament, Paul de Tarse, Deuxième épître aux Corinthiens, 8, 9.
  21. André Paul, La Bible avant la Bible, Cerf, Paris, 2005, p. 155-156.
  22. André Paul, Encyclopædia Universalis, Article « Nazaréens, religion ».
  23. André Paul, Qumran et les Esséniens. L’éclatement d’un dogme, Cerf, 2008.
  24. a, b et c François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, p. 239.
  25. a, b, c, d et e Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 273.
  26. a et b Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 278.
  27. Elenchos, IX, 14, cité par Gilles Dorival, op. cit., p. 278.
  28. Elenchos, X, 29, cité par Gilles Dorival, op. cit., p. 278.
  29. a, b, c et d Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 279.
  30. extraits (en) en anglais
  31. Klijn A.F.J. & Reinink, G.J., Patristic Evidence for Jewish-Christian Sects, Brill, 1973 (ISBN 9004037632).
  32. a et b François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, pp. 144-145.
  33. Bible, Livre de Daniel, 6, 11.
  34. Cette pratique, après avoir été précisée par la tradition rabbinique demeure en usage jusqu'à notre époque. cf Marcel Simon, 1964,, 28, n. 5.
  35. a, b et c Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 260.
  36. Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 259.
  37. Nouveau Testament, Évangile selon Matthieu, 15, 24.
  38. a, b et c Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 274.
  39. Gilles Dorival, Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens, in Le judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Dir. Simon Claude Mimouni, Paris, éd. Cerf, 2001, p. 273-274.
  40. Aline Pourkier L'hérésiologie chez Épiphane de Salamine p103 1992 - "Ébionites Dans cette partie de son ouvrage, Épiphane suit le Syntagma d'Hippolyte en gardant un œil sur l'Adversus haereses d'Irénée. Pour les cinq premières notices de ce groupe, il reproduit exactement la liste d'Hippolyte"
  41. a et b Tabor, James D., Ancient Judaism: Nazarenes and Ebionites, The Jewish Roman World of Jesus, Department of Religious Studies, University of North Carolina at Charlotte, 1998. Consulté le 31 septembre 2006.
  42. a et b Schoeps, Hans-Joachim, Jewish Christianity: Factional Disputes in the Early Church, trad. Douglas R. A. Hare, Fortress Press, 1969.
  43. Maccoby, Hyam, The Mythmaker: Paul and the Invention of Christianity, Harper & Collins, 1987 (ISBN 0062505858).
  44. Tabor, James D., The Jesus Dynasty: A New Historical Investigation of Jesus, His Royal Family, and the Birth of Christianity, Simon & Schuster, 2006 (ISBN 0743287231).
  45. J. Munck, Jewish Christianity in Post-Apostolic Times, dans New Testament Studies 6 (1960), pp.  10-116.
  46. J. Munck, Primitive Jewish Christianity and Later Jewish Christianity: Continuation or Rupture ?, dans Aspect du judéo-christianisme Strasbourg, 1965, pp.  77-91.
  47. Antti Marjanen, Petri Luomanen A companion to second-century Christian "heretics" 2008 p276
  48. a et b Épiphane de Salamine, Panarion, 30, 18, 1.
  49. Pseudo-Tertullien, Contre tous les hérétiques, III [lire en ligne].
  50. Simon Claude Mimouni, Le judéo-christianisme ancien, Paris, 1998, pp. 161-168.
  51. Simon Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, p. 143.
  52. Plus précisément entre 560 et 570. cf. François Blanchetière, op. cit., p. 264.
  53. cf. par exemple Simon Claude Mimouni ou François Blanchetière: « Cette « Synagogue » n'est pas juive, mais « nazaréenne » puisque les « juifs » ne peuvent déplacer la poutre (sur laquelle Jésus est censé s'être assis lors de son enfance), opération que seuls les chrétiens peuvent accomplir », Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, Cerf, Paris, 2001, p. 264.
  54. MA'OZ, 1993, 536, voir carte.
  55. François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, pp. 121-124.
  56. Claudine Dauphin, 1984 et 1993a.
  57. Une mention des « nazôréens » dans une des quatre inscriptions de Kartir et qui remonte au règne de Vahram II (277-293), est en général considérée comme faisant référence à la fois aux nazôréens et aux elkasaïtes.
  58. CD-A 8, 21 ; CD-B 20, 12.
  59. a et b Bible, Nombres, 24, 17.
  60. North, 1959 ; Philonenko, 1960, 8-12.
  61. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 1, 7, 14.
  62. Épiphane de Salamine, Panarion, 29, 7-8.
  63. Eusèbe de Césarée, Onomasticon, 172, 1.
  64. a, b, c et d François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, p. 123.
  65. BAGATTI, 1966, 21.
  66. Bible, Isaïe, Is 11. 1
  67. Kokhav ou Kochab veut dire étoile et ce nom a d'ailleurs été donné à Beta Ursae Minoris.
  68. BAUCKAM, 1990, 62-70 ; DANIELOU, 1961a, 123-127.
  69. Nouveau Testament, Apocalypse de Jean, 22, 16.
  70. (en) Shlomo Pines, The Jewish Christians Of The Early Centuries Of Christianity According To A New Source, Proceedings of the Israel Academy of Sciences and Humanities II, No. 13, 1966 (ISBN 102-255-998) 
  71. (en) Marcus N. Adler et Phillip Feldheim (éditeur), The Itinerary of Benjamin of Tudela: Critical Text, Translation and Commentary, 1907, p. 70–72 
  72. (en) Muhammad al-Shahrastani, Kitab al–Milal wa al-Nihal, William Cureton edition, page 167, Gorgias Press, 2002 
  73. O. Cullmann, "Ebioniten", in: Religion in Geschichte und Gegenwart, p. 7435 (vol. 2)

Voir aussi [modifier]

Articles connexes [modifier]

Bibliographie [modifier]

Liens externes [modifier]