Æthelfrith de Northumbrie

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Æthelfrith ou Ethelfrith est le premier roi de Bernicie dont le règne puisse être daté de manière à peu près certaine, de 592 environ à sa mort vers 616. Il envahit le royaume voisin de Deira vers 604, constituant ainsi l'ébauche de la future Northumbrie. Les sources qui le concernent sont très lacunaires et problématiques, mais elles permettent tout de même d'entrevoir quelques enjeux de ses combats incessants.

Bède le Vénérable, dans son patriotisme northumbrien, est très indulgent pour ce païen sanguinaire, à l'occasion massacreur de moines, car il reconnaît en lui le véritable fondateur du royaume. Il voit en lui un grand roi, le dit avide de gloire et le compare au biblique Saül pour le nombre de Bretons qu'il a vaincus, soumis au tribut ou chassés de leurs terres.

De fait, à sa suite, l'historiographie traditionnelle associait les succès d'Æthelfrith à la vigueur de l'expansionnisme anglo-saxon au détriment des royaumes celtiques. Les historiens actuels, plus sensibles aux contacts et aux fusions qu'aux mythes d'un antagonisme atavique et irréductible, insistent plus volontiers sur les jeux complexes de rivalités et d'alliances, par lesquels ces clans guerriers de l'aube du VIe siècle, anglo-saxons comme celtiques, maintenaient leur pouvoir dans leur propre « royaume » tout en s'efforçant de le faire reconnaître au-delà.

Dates[modifier | modifier le code]

La Grande-Bretagne vers 600.

Le chapitre 63 de l'Historia Brittonum assure qu'Æthelfrith a régné sur la Bernicie pendant douze années, puis pendant douze autres années sur la Northumbrie unifiée. On trouve d'autres cas de partage d'une vie ou d'un règne en deux parties égales, un concept qui semble avoir été privilégié dans l'historiographie anglo-saxonne pour des raisons symboliques. Dans ce cas pourtant, le Moore Memoranda (un court appendice placé à la fin du plus ancien manuscrit de l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède, daté de 737) confirme un règne de 24 années et la date de la conquête du Deira est à peu près sûre (vers 604). Cela permet de fixer les dates d'Æthelfrith entre approximativement 592 et 616[1].

Æthelfrith succède donc vers 592/593 à un obscur roi de Bernicie nommé Hussa qu'il a dû tuer ou au moins chasser du pouvoir, car on trouvera un peu plus tard un fils de Hussa allié à ses ennemis bretons du Dalriada. Hussa n'apparaît pas dans la généalogie d'Ida le fondateur de la Bernicie et paraît donc avoir appartenu à un clan rival. Æthelfrith, lui, est un des petit-fils d'Ida, et il est le fils d'Æthelric, roi de Bernicie de 568 à 572[1]. Son accession au pouvoir peut donc être considérée comme une restauration de la famille du fondateur.

Le roi de Bernicie et les Celtes[modifier | modifier le code]

Alliances[modifier | modifier le code]

Des premières années, on ne sait rien. Nennius rapporte qu'Æthelfrith « donna Din Guaire à sa femme dont le nom était Bebba » et que le lieu prit le nom de Bamburgh d'après le nom de sa femme ». Bède, de son côté, confirme que Bamburgh doit son nom à une ancienne reine Bebba, mais ne nous dit pas qui était son époux.

Or, Bamburgh n'était rien de moins que la capitale de la dynastie bernicienne, fondée et fortifiée selon la tradition par Ida lui-même. Un tel « don de mariage » n'est pas banal dans les unions anglo-saxonnes, même quand la mariée est fille d'un roi prestigieux. Si Bebba est bien – comme on peut l'admettre – la première femme d'Æthelfrith, il faut croire que le roi de Bernicie avait contracté une alliance hors du commun.

On a suggéré que Bebba pourrait être une transcription du nom celtique Bibba et qu'Æthelfrith aurait ainsi épousé une princesse bretonne. Michelle Ziegler y voit une sœur du roi des Pictes Nechtan.

Ce personnage aux origines mystérieuses (on le croit apparenté à la dynastie du Strathclyde) apparaît dans l'histoire comme le successeur de Gartnait, fils de Domnech, et bientôt comme le rival d'Áedán mac Gabráin, roi de Dalriada, pour la suprématie sur les royaumes du Nord. Áedan est un guerrier prestigieux que nous connaissons un peu par la Vie de Saint ColombaSaint Adomnan nous le montre combattant à la fois les Pictes au nord et les Angles au sud. C'est dans son entourage qu'on trouve les hommes du clan de Hussa, exilés de Bernicie. Il est tentant, dans ces conditions, de penser qu'Æthelfrith a apporté un soutien actif à son adversaire Nechtan.

Batailles[modifier | modifier le code]

Mais on ne peut reconstruire ces alliances que par des hypothèses plausibles. C'est par son activité guerrière qu'Æthelfrith a laissé sa trace la plus visible dans l'histoire.

Il s'inscrirait ainsi dans un mouvement engagé bien avant lui. Nennius résume toute l'histoire de la Bernicie à ces affrontements entre Angles et Bretons. Il nous montre Théodric, oncle d'Æthelfrith, soutenant des batailles incertaines – et sans doute en grande partie légendaires – contre une coalition bretonne menée par le fameux Urien de Rheged, avant d'être défait et tué dans un combat à Lindisfarne.

Et surtout, quelle que soit la date exacte qu'on lui assigne, c'est sous le règne d'Æthelfrith que doit se situer la célèbre bataille de Catraeth dont il nous reste Y Gododdin, la série d'élégies composées par le barde Aneirin en l'honneur des guerriers tombés au combat. Certains commentateurs sont d'ailleurs enclins à identifier cette bataille semi-légendaire avec la bataille de Daegsastan, historiquement plus certaine, où fut vaincu Áedán mac Gabráin.

Degsastan[modifier | modifier le code]

En 603, Áedan lance son armée contre la Bernicie et se heurte à Æthelfrith à Degsastan, un lieu mal identifié que l'on situe souvent dans le Liddesdale (Roxburghshire), peut-être à Dawston[2]. Qu'il faille ou non identifier cette bataille avec la légendaire défaite bretonne de Catraeth, il est sûr qu'elle est meurtrière et décisive. Æthelfrith y perd au moins un de ses frères, Theodbald, et tous ses hommes, mais Áedan est défait et son armée, quoique supérieure en nombre, anéantie. C'est du moins ce que nous apprend Bède, mais la réalité est peut-être plus difficile à cerner[3].

Áedan survit à la bataille (on parle encore de lui cinq ans plus tard), mais, déjà âgé, il semble se retirer peu après en faveur de son fils Eochaid Buide. Cette succession, même si elle a pu être précipitée par la défaite, montre tout de même que l'aristocratie guerrière du Dalriada continue de faire confiance au clan d'Áedan. Néanmoins, d'après Bède, c'est la dernière fois qu'un roi des Scots s'aventure en territoire anglo-saxon. Il est probable qu'Æthelfrith établit avec les Scots du Dalriada une alliance de vainqueur à vaincu qui les contraint à accepter une forme de dépendance honorable ; probable aussi que Nechtan gagne alors définitivement sa situation de « grand roi » parmi les Celtes du nord. Par la suite, les fils d'Æthelfrith trouveront refuge aussi bien dans le royaume de Nechtan que chez les successeurs d'Áedan après la mort de leur père.

C'est aussi à Degsastan qu'apparaît Hering, fils de Hussa, le prédécesseur d'Æthelfrith. Il joue un rôle important dans la bataille, en conduisant les troupes du Dalriada sur le champ de bataille. Son élimination permet à Æthelfrith de se débarrasser d'un prétendant au trône de Bernicie dont le sort était peut-être, autant que celui d'Áedan, l'enjeu de la bataille. Quoi qu'il en soit, cette victoire libère le front nord de la Bernicie. Æthelfrith peut désormais se tourner vers le sud de ses territoires et entreprendre la conquête du Deira.

Annexion du Deira[modifier | modifier le code]

La situation du Deira au début du VIIe siècle est très obscure. Malgré les difficultés de la chronologie, on admet en général que c'est toujours un fils d'Aelle, Æthelric, qui y règne. Des liens existent aussi bien avec la Mercie au sud qu'avec le petit royaume celtique d'Elmet à l'ouest.

Nous n'avons pas de détails sur la conquête. Le roi – quel qu'il soit – disparaît sans laisser de traces, sans doute tué. Les æthelings locaux prennent le chemin de l'exil. Edwin se réfugie en Mercie auprès du roi Pybba, auquel succède bientôt (probablement en 606) Ceorl, dont Edwin épouse une fille, Cwenburh, dont il aura deux fils. La Mercie apparaît à cette date, à l'instar de la Northumbrie, comme un état en formation et le roi Pybba semble avoir établi des alliances avec les Celtes de l'Ouest, notamment le royaume de Gwynedd qui est alors à son apogée, peut-être aussi avec celui de Powys. En tout cas, sa puissance est suffisante pour que, pendant les années qui suivent et bien qu'il craigne manifestement les aethelings deiriens en exil, Æthelfrith ne paraît rien tenter contre son voisin du sud. Hereric, qui est peut-être un neveu d'Edwin, s'est réfugié quant à lui auprès du roi Cereric d'Elmet ; c'est du moins là qu'il est assassiné (empoisonné, précise Bède) à une date difficile à déterminer, sûrement à l'instigation d'Æthelfrith. Il laisse à sa mort une veuve, Breguswith, enceinte d'une fille qui deviendra sainte Hilda, abbesse de Whitby.

Dans des conditions obscures, Æthelfrith a pris pour épouse (sans doute forcée) Acha, fille d'Aella et sœur d'Edwin. Faut-il voir dans cette union la volonté d'unir étroitement la Bernicie et le Deira ? Si, comme beaucoup d'historiens sont tentés de le faire, on prête à Æthelfrith une « vision politique » au-delà de son désir de conquêtes, ce n'est pas exclu. Et si tel était le but de l'union, elle a assuré la victoire posthume d'Æthelfrith : Acha sera la mère de saint Oswald.

Pendant près d'une décennie, nous manquons de renseignements. Æthelfrith s'emploie-t-il prioritairement à organiser son état et à reconstituer ses forces militaires ? C'est possible.

Ultimes campagnes[modifier | modifier le code]

Vers 615 ou 616, Æthelfrith mène une nouvelle campagne contre les Gallois. Il affronte à Caer Legion (Chester) les armées du roi de Powys Selyf Sarffgadau. Ce dernier trouve la mort au combat, de même qu'un autre roi d'origine inconnue nommé Cetula. La bataille est restée célèbre pour le massacre des moines de Bangor, venus prier en faveur des Bretons[4],[5].

Les historiens ont beaucoup discuté des raisons de cette campagne. L'explication classique qui y voyait l'accompagnement (ou le prologue) d'une expansion angle au-delà des Pennines a de moins en moins de défenseurs, car le verdict de l'archéologie paraît désormais clair : on n'en trouve pas trace avant la seconde moitié du siècle. Æthelfrith aurait-il eu le grand dessein stratégique de pousser sa domination jusqu'à la mer d'Irlande afin de séparer définitivement les Celtes du Nord des Celtes de l'Ouest ?

Après la défaite celte de Chester, Edwin trouve refuge auprès de Rædwald, roi d'Est-Anglie. Bède rapporte qu'Æthelfrith lui aurait promis une belle récompense en échange de la mort d'Edwin, et que Rædwald aurait envisagé d'accéder à sa demande avant d'être réprimandé par son épouse, qui l'aurait convaincu de rester fidèle à Edwin. En tout état de cause, Rædwald mène une armée contre Æthelfrith et le vainc à la bataille de la rivière Idle, en 616 ou 617[6]. Le vaincu trouve la mort, laissant Edwin libre de s'emparer du trône de Northumbrie. Les enfants d'Æthelfrith connaissent à leur tour l'exil, se réfugiant en Irlande ou en Écosse[7].

Postérité[modifier | modifier le code]

Æthelfrith eut de sa première épouse Bebba (vraisemblablement d'origine brittonique) :

  • Eanfrith, roi de Bernicie de 633 à 634.

De son union avec Acha, la sœur d'Edwin, il eut ensuite :

  • Oswald, roi de Northumbrie de 634 à 642 ;
  • Oswiu, roi de Northumbrie de 642 à 670 ;
  • Æbbe, abbesse de Coldingham en 634, morte en 683.

Après la mort d'Edwin, en 632 ou 633, les enfants d'Æthelfrith reprennent le pouvoir en Northumbrie. Ses descendants se succèdent sur le trône jusqu'au début du VIIIe siècle[8].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Cramp 2004.
  2. Kirby 2000, p. 59.
  3. Kirby 2000, p. 59-60.
  4. Kirby 2000, p. 60-61.
  5. Fraser 2009, p. 155.
  6. Kirby 2000, p. 52.
  7. Yorke 1990, p. 77-78.
  8. Yorke 1990, p. 88-89.

Bibliographie[modifier | modifier le code]