Ælle de Sussex

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Portrait fantaisiste d'Ælle dans la carte Saxon Heptarchy de John Speed (1611).

Ælle (également Aelle ou Ella), aurait été le premier roi du Sussex, dans le sud de l'Angleterre, à partir de 477 et peut-être jusqu'en 514. Les informations à son sujet sont si maigres que son existence même ne peut être affirmée avec certitude.

D'après la Chronique anglo-saxonne, Ælle et trois de ses fils, venus du continent, auraient débarqué en Grande-Bretagne près de l'actuel promontoire de Selsey Bill — l'emplacement exact a probablement été submergé depuis — et affronté les Bretons. En 491, ils auraient remporté une victoire sur le site du village actuel de Pevensey, massacrant un grand nombre de leurs adversaires et mettant en fuite les autres. Si les événements rapportés par la tradition sont invérifiables, la toponymie du Sussex montre clairement que la région fut soumise à une colonisation extensive et ancienne des Saxons, appuyant l'idée qu'il s'agirait d'une de leurs premières conquêtes.

Ælle est, selon le chroniqueur Bède le Vénérable (VIIIe siècle), le premier roi à avoir exercé l'« imperium » — ou suzeraineté — sur les autres royaumes anglo-saxons au sud de l'Humber. Dans la Chronique anglo-saxonne, rédigée environ quatre siècles après sa mort, Ælle est désigné comme le premier bretwalda, ou « seigneur de Bretagne » ; mais rien ne prouve qu'il ait porté ce titre à l'époque. La date de mort d'Ælle est inconnue, de même que l'identité de son successeur à la tête des Saxons du Sud.

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Les royaumes de l'île de Bretagne vers 500. Les frontières sont approximatives.

Ælle, si tant est qu'il ait existé, a vécu au cours de la période la moins documentée de l'histoire de l'Angleterre. James Campbell écrit, par exemple, que « Le vice naturel de l'historien est de prétendre connaître le passé. Cette prétention n'est jamais aussi dangereuse que lorsqu'elle est ancrée en [Grande-]Bretagne, entre 400 et 600 ap. J.-C.[1] ».

Au début du Ve siècle, la Bretagne est romaine depuis trois cent cinquante ans. Les ennemis les plus gênants de l'Empire y sont les Pictes du centre et du nord de l'Écosse, et les Gaëls (ou Scotti), qui lancent fréquemment des incursions depuis l'Irlande. Tout aussi contrariants sont les Saxons, nom donné par les Romains aux peuples vivant dans le nord de l'Allemagne actuelle et dans le sud du Jutland. Les incursions saxonnes sur les côtes est et sud de l'Angleterre deviennent suffisamment alarmantes à la fin du IIIe siècle pour que les Romains bâtissent les forts de la Côte saxonne, et établissent par la suite le titre de comte de la Côte saxonne pour organiser la défense contre ces raids. La mainmise romaine sur la Bretagne prend fin au début du Ve siècle : la date généralement retenue est 410, année qui voit l'empereur Honorius envoyer des lettres aux Bretons pour les exhorter à prendre en main eux-mêmes leur défense. Les troupes stationnées en Bretagne sont fréquemment détournées pour soutenir les prétentions d'usurpateurs au trône impérial, et après 410, les armées romaines ne reviennent jamais[2],[3].

Après cette date, les sources deviennent extrêmement rares. Une tradition, rapportée dès le milieu du VIe siècle par Gildas, veut que les Bretons aient demandé de l'aide contre les barbares au consul Aetius, probablement vers la fin des années 440 ; mais leur demande reste lettre morte. Par la suite, un souverain breton nommé Vortigern aurait invité des mercenaires du continent pour l'aider à lutter contre les Pictes (d'autres sources corroborent ici les dires de Gildas, parmi lesquelles la Chronique anglo-saxonne). Les chefs des mercenaires, Hengist et Horsa, se rebellent contre Vortigern, et une longue période conflictuelle s'ensuivit. Les envahisseurs (Angles, Saxons, Jutes et Frisons) prennent le contrôle d'une partie de l'Angleterre, mais sont vaincus lors d'une grande bataille au mont Badon. Certains auteurs ont émis l'hypothèse qu'Ælle ait mené les forces saxonnes au cours de cette bataille[4], tandis que d'autres ont totalement rejeté cette idée[5].

S'ensuit un répit pour les Bretons, qui dure au moins jusqu'à l'époque où écrit Gildas : peut-être quarante ou cinquante ans, de la fin du Ve siècle au milieu du VIe[6],[7]. Peu après l'époque de Gildas, l'avancée anglo-saxonne reprend, et à la fin du VIe siècle, presque tout le sud de l'Angleterre est aux mains des envahisseurs[8].

Sources[modifier | modifier le code]

Une page du manuscrit [A] de la Chronique anglo-saxonne. Le nom d'Ælle, orthographié « Elle », apparaît dans deux entrées au bas de la page.

Deux sources mentionnent nommément Ælle. La plus ancienne est l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, une histoire de l'Église anglaise rédigée en 731 par Bède le Vénérable, un moine anglais. Bède mentionne Ælle comme l'un des rois anglo-saxons qui exercèrent ce qu'il appelle l'« imperium » sur « toutes les provinces au sud du fleuve Humber » ; « imperium » est généralement traduit par « suzeraineté ». Bède liste sept rois qui détinrent l'« imperium », et Ælle est le premier d'entre eux. Bède indique encore qu'Ælle n'était pas chrétien : il mentionne un roi ultérieur comme étant « le premier à entrer au royaume des cieux[9] ».

La deuxième source est la Chronique anglo-saxonne, un ensemble d'annales compilé au Wessex vers 890, sous le règne d'Alfred le Grand. La Chronique contient trois entrées pour Ælle, entre 477 et 491. La première, pour l'année 477, indique qu'Ælle a débarqué en Bretagne avec ses trois fils, Cymen, Wlencing et Cissa, en un lieu appelé Cymen's Shore, et qu'il y a tué de nombreux Bretons (appelés « Welsh », terme saxon signifiant « étranger » et utilisé pour désigner tous les Britto-romains[10]), et en a fait fuir d'autres dans un bois nommé Andredes leag. La seconde, pour l'année 485, fait état d'une bataille entre Ælle et les Bretons près d'un cours d'eau nommé Mearcred's Burn[11]. La dernière, pour l'année 491, évoque le siège d'Andredes cester (le fort romain d'Anderida, près de Pevensey) par Ælle et Cissa, et précise qu'ils ont tué tous les Bretons qui y vivaient[11].

La Chronique date d'environ quatre siècles après ces événements. On sait que les annalistes se sont basés sur des chroniques plus anciennes, ainsi que sur des sources orales comme les sagas, mais il est impossible de retracer l'origine de ces entrées[12]. On peut identifier trois des lieux mentionnés. « Cymen's Shore » (« Cymenes ora » dans l'original) se trouve à présent sous la mer, mais des références ultérieures montrent clairement qu'il se trouve au sud de l'actuel promontoire de Selsey Bill, juste à l'est de l'île de Wight. Des bancs de sable appelés the Owers marquent à présent l'endroit[13]. Le bois appelé « Andredes leag » est le Weald, qui était à l'époque une forêt s'étendant du nord-ouest du Hampshire sur le nord du Sussex ; et « Andredes cester » est Anderitum, un fort de la Côte saxonne bâti par les Romains sur le site du futur château de Pevensey[13],[14]. Ce château devait servir de base aux Normands avant la bataille d'Hastings, en 1066, qui marqua la fin de la souveraineté anglo-saxonne.

La Chronique mentionne encore une fois Ælle pour l'année 827, où il est présenté comme le premier des huit bretwaldas, ou « seigneurs de Bretagne ». La liste inclut les sept « suzerains » donnés par Bède et y ajoute Egbert de Wessex[15]. La signification de ce titre, et l'étendue du pouvoir effectif d'Ælle sur le sud de l'Angleterre, sont sujets à débat[16],[17]. En outre, la liste de Bède présente un intervalle de temps conséquent entre Ælle et le second roi, Ceawlin de Wessex, dont le règne débute à la fin du VIe siècle. Il est possible que cela indique une interruption de la domination anglo-saxonne[14].

Des sources antérieures à Bède mentionnent les Saxons du Sud, sans toutefois nommer Ælle. La toute première référence à ce peuple reste cependant assez tardive, datant d'environ 692 : il s'agit une charte du roi Nothelm de Sussex, où il est qualifié de « roi des Saxons du Sud »[18]. D'autres textes permettent d'éclairer l'époque d'Ælle, bien qu'ils ne mentionnent ni son royaume, ni lui. La description que fait Gildas de l'Angleterre à son époque permet de comprendre le flux et reflux des incursions anglo-saxonnes. Procope de Césarée, un historien byzantin légèrement postérieur à Gildas, s'ajoute aux maigres sources sur les migrations en incluant un chapitre sur l'Angleterre dans l'un de ses ouvrages. Il note que les peuples de Bretagne (les Anglais, les Bretons et les Frisons) sont si nombreux qu'ils migrent chaque année en grand nombre vers le royaume des Francs[19]. Il s'agit probablement d'une référence aux Bretons qui émigrent en Armorique pour fuir les Anglo-Saxons et donnent par la suite leur nom à l'endroit où ils s'installent : la Bretagne.

Toponymie du Sussex[modifier | modifier le code]

Carte du sud-est de l'Angleterre montrant les lieux visités par Ælle d'après la Chronique anglo-saxonne, ainsi que les limites du Sussex actuel.

Les dates données dans la Chronique anglo-saxonne pour la colonisation du Sussex sont confirmées par une analyse des toponymes de la région. Les preuves les plus évidentes sont les noms se terminant en -ing, comme Worthing ou Angmering. Ces noms sont dérivés d'une forme plus ancienne se terminant en -ingas. Par exemple, Hastings provient du nom Hæstingas qui signifie « ceux qui suivent, ou dépendent, d'une personne nommée Hæsta »[20].

C'est entre Selsey Bill à l'ouest et Pevensey à l'est que l'on trouve la concentration la plus dense de ces noms en Grande-Bretagne. Environ quarante-cinq lieux ont un nom bâti sur ce modèle dans le Sussex, et les noms dont ils dérivent semblent, dans de nombreux cas, être tombés en désuétude avant le VIIe siècle, période où réapparaissent des documents écrits. Il est donc généralement admis que ces toponymes témoignent de l'établissement de communautés saxonnes aux populations stables dès les Ve et VIe siècle[20],[21]. En outre, le Sussex présente un nombre remarquablement faible de toponymes d'origine bretonne. Cela ne veut pas forcément dire que les Saxons ont tué ou chassé la quasi-totalité des autochtones, malgré le massacre mentionné dans la Chronique pour l'année 491, mais cela implique que l'invasion s'est faite à une échelle qui a laissé peu de place aux Bretons[14].

Ces déductions ne peuvent prouver les dates données dans la Chronique, et encore moins l'existence d'Ælle lui-même, mais elles soutiennent l'idée d'une conquête réalisée très tôt et de l'établissement rapide d'un royaume stable[20],[21].

Règne[modifier | modifier le code]

Si les dates données par la Chronique anglo-saxonne sont exactes à cinquante ans près, alors le règne d'Ælle s'inscrit au milieu de l'expansion anglo-saxonne, avant la défaite finale des Bretons. Il semble cohérent de dire que les batailles d'Ælle ont eu lieu avant celle du mont Badon, qui pourrait expliquer à son tour le long intervalle, de cinquante ans ou plus, dans la succession des bretwaldas. En effet, si la paix arrachée par les Bretons a bel et bien tenu jusqu'à la seconde moitié du VIe siècle, alors il n'est guère étonnant qu'aucun souverain anglo-saxon n'ait pu exercer la moindre suzeraineté sur l'Angleterre pendant cette période. L'idée d'une halte dans l'avancée anglo-saxonne est également soutenue par le récit fait par Procope de la migration des Bretons vers le royaume des Francs[14]. Ce récit correspond à ce que l'on sait de la colonisation contemporaine de l'Armorique : les colons semblent avoir été issus au moins en partie de Domnonée, en Cornouailles, et des régions de Bretagne continentale ont également pris le nom de Domnonée et Cornouaille[22]. Il semble plausible que quelque chose ait interrompu à cette époque le flot régulier d'Anglo-Saxons du continent vers la Grande-Bretagne[23].

Les dates des batailles d'Ælle sont aussi raisonnablement cohérentes avec ce que l'on sait du royaume des Francs à la même époque. Clovis unit les Francs en un seul royaume à partir des années 480, et la puissance franque le long de la côte sud de la Manche a pu inciter les aventuriers saxons à diriger leurs expéditions vers l'Angleterre plutôt que le continent[23].

Il est donc possible qu'un roi historique du nom d'Ælle ait existé, soit arrivé depuis le continent à la fin du Ve siècle, et ait conquis une grande partie du Sussex actuel. Il s'agit peut-être d'un seigneur de guerre prééminent, avec un rôle de chef d'une fédération de groupes anglo-saxons luttant pour un territoire sur le sol anglais à cette époque. C'est là peut-être l'origine de la réputation qui a conduit Bède à en faire le premier des bretwaldas[24]. Les batailles données dans la Chronique peuvent correspondre à une conquête du Sussex d'ouest en est, contre une résistance bretonne encore suffisamment forte pour tenir quatorze années[14]. Sa zone de contrôle militaire s'étend peut-être jusqu'au Hampshire, et au nord jusqu'à la haute vallée de la Tamise, mais certainement pas, comme l'affirme Bède, sur toute l'Angleterre au sud du Humber[25].

La Chronique n'évoque pas la mort d'Ælle, et ne parle plus de lui, de ses fils ou des Saxons du Sud avant 675, année du baptême du roi Æthelwalh de Sussex[23].

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 20.
  2. Hunter Blair, An Introduction, p. 1-14.
  3. Campbell et al., The Anglo-Saxons p. 13-16.
  4. (en) James Bradbury, The Routledge Companion to Medieval Warfare, New York, Routledge,‎ 2004 (ISBN 0-415-22126-9), p. 140.
  5. Philip Warner, British Battlefields: The Midlands, Reading, Osprey,‎ 1972 (lien OCLC?), p. 23.
  6. Hunter Blair, An Introduction, p. 13-16.
  7. Campbell et al., The Anglo-Saxons p. 23.
  8. Hunter Blair date la conquête finale de 550-575 (Roman Britain, p. 204).
  9. Bède, Ecclesiastical History, II 5.
  10. Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. 14.
  11. a et b S. E. Kelly, « Ælle (fl. late 5th cent.) », Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004.
  12. Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. xviii-xix.
  13. a et b Hunter Blair, Roman Britain, p. 176.
  14. a, b, c, d et e Stenton, Anglo-Saxon England, p. 17-19.
  15. Swanton, Anglo-Saxon Chronicle, p. 60-61.
  16. Hunter Blair, An Introduction, p. 201-202.
  17. Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 53-54.
  18. Kirby, Earliest English Kings, p. 20-21.
  19. Hunter Blair, Roman Britain, p. 164.
  20. a, b et c Hunter Blair, Roman Britain, p. 176-178.
  21. a et b Hunter Blair, An Introduction, p. 22.
  22. Campbell et al., The Anglo-Saxons, p. 22.
  23. a, b et c Stenton, Anglo-Saxon England, p. 12.
  24. Fletcher, Who's Who, p. 17.
  25. Kirby, Earliest English Kings, p. 55.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources primaires
Sources secondaires
  • (en) James Campbell, Eric John, Patrick Wormald, The Anglo-Saxons, Penguin Books, Londres, 1991 (ISBN 0-14-014395-5)
  • (en) Richard Fletcher, Who's Who in Roman Britain and Anglo-Saxon England, Shepheard-Walwyn, Londres, 1989 (ISBN 0-85683-089-5)
  • (en) Peter Hunter Blair, An Introduction to Anglo-Saxon England, Cambridge University Press, Cambridge, 1960
  • (en) Peter Hunter Blair, Roman Britain and Early England: 55 B.C. – A.D. 871, W.W. Norton & Company, New York, 1966 (ISBN 0-393-00361-2)
  • (en) D. P. Kirby, The Earliest English Kings, Routledge, Londres, 1992 (ISBN 0-415-09086-5)
  • (en) Frank M. Stenton, Anglo-Saxon England, Clarendon Press, Oxford, 1971 (ISBN 0-19-821716-1)
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